Politique

[Édito] Sénégal : pourquoi Macky Sall n’est plus un « président normal »

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Par  Marwane Ben Yahmed

Directeur de publication de Jeune Afrique.

(@marwaneBY)

Macky Sall au Palais de la République, à Dakar, le 11 mai 2020.

Macky Sall au Palais de la République, à Dakar, le 11 mai 2020. © DR / Lionel Mandeix/Présidence Sénégal

Le remaniement gouvernemental du 1er novembre est marqué par plusieurs surprises de taille, avec le départ de caciques et une large ouverture à l’opposition. Passé maître dans l’art des coups de théâtre, le chef de l’État entend rester le maître du jeu et celui des horloges d’ici à 2024. Quitte à secouer régulièrement le baobab.

Si Macky Sall était un joueur de football, il serait assurément de la race des grands dribbleurs, tels Pelé, Chris Waddle ou Garrincha. Un as de la feinte, du passement de jambes et de la fausse piste, qui n’aime rien tant que surprendre ses adversaires comme les spectateurs. Face à la crise sanitaire et économique qui touche le Sénégal, le chef de l’État a choisi, ce 1er novembre, de se séparer de nombreux caciques de son équipe gouvernementale et d’accueillir sept nouvelles figures.

Grand ménage d’un côté, ouverture de l’autre… Annoncé depuis l’ouverture du dialogue politique en mai 2019, ce premier remaniement depuis sa réélection est surtout marqué par l’arrivée de plusieurs poids lourds de l’opposition. Et non des moindres.

Idrissa Seck sur orbite

Ancien Premier ministre d’Abdoulaye Wade, tout comme lui, Idrissa Seck remplace Aminata Touré à la présidence du Conseil économique, social et environnemental (CESE). Principal challenger de Macky Sall lors de la présidentielle de 2019 – et arrivé deuxième avec 20 % des suffrages, à la surprise générale -, il avait depuis disparu des écrans radars. Le président du parti Rewmi fait ainsi son grand retour en devenant la troisième personnalité de l’État. Avec Yankhoba Diattara à l’Économie numérique et Aly Saleh Diop à l’Élevage, il place même deux membres de son parti dans ce nouveau gouvernement.

L’autre surprise s’appelle… Oumar Sarr. Autre ancien du Parti démocratique sénégalais (PDS) de Wade – décidément un sacré vivier –, il hérite des Mines et de la Géologie. L’avocate Aïssata Tall Sall, ex-cadre du Parti socialiste qui fut opposée au rapprochement avec la coalition de Macky Sall avant de finalement soutenir ce dernier lors de la dernière présidentielle, récupère le très exposé ministère des Affaires étrangères. L’opposant radical Ousmane Sonko (15,6 % des voix en 2019) doit désormais se sentir bien seul.

Parmi les sortants, des ténors du camp Macky, qui faisaient figures de présidentiables pour 2024

Parmi les sortants, là aussi, la surprise est de taille. Exit Aminata Touré, Amadou Ba, Mahammed Abdallah Dionne, Makhtar Cissé ou Aly Ngouille Ndiaye. Que des ténors du camp Macky, qui faisaient par ailleurs figures de présidentiables pour 2024.

La nouvelle alliance Macky Sall-Idrissa Seck rebat complètement les cartes à quatre ans du scrutin et place le natif de Thiès, qui fut un temps présenté comme le dauphin de Wade avant d’être embastillé par ce dernier, sur orbite pour la conquête du palais de la République.

L’art du coup de théâtre

Enième rebondissement donc, mais sans doute pas le dernier. Car Macky est passé maître dans l’art du coup de théâtre. La liste des « surprises du chef » est longue. Le 27 septembre 2019, ses « retrouvailles », ô combien symboliques, avec Abdoulaye Wade, son prédécesseur et ex-mentor devenu meilleur ennemi, lors de l’inauguration de la grande mosquée Massalikoul Djinane, en présence de Serigne Mountakha Bassirou Mbacké, le khalife général des mourides, avait de quoi étonner quand on connaît la rancœur de « Gorgui » (« le Vieux », en wolof) depuis sa défaite de 2012 et, surtout, depuis l’incarcération de son fils Karim en 2013 (il fut finalement gracié en 2016).

Il y a longtemps que Macky Sall songeait à cette pacification générale de la scène politique

Devant ces images, certains avaient avalé leur chapelet ! Le 29 septembre 2019, dans la foulée, on était tombé des nues en apprenant la grâce – à ne pas confondre avec une amnistie – accordée à Khalifa Sall, puis sa libération immédiate. Condamné à cinq ans de détention pour détournements de fonds publics, l’ancien maire de Dakar venait de passer deux ans et demi à Rebeuss, la célèbre prison centrale de la capitale.

En réalité, il y a longtemps – bien avant sa réélection pour un dernier mandat – que Macky Sall songeait à cette pacification générale de la scène politique sénégalaise sur fond de dialogue national. Ils étaient pourtant bien peu nombreux à être dans la confidence.

En avril 2019, la cérémonie de son investiture à peine achevée, il avait une nouvelle fois pris tout le monde à contre-pied en nommant un gouvernement réduit à trente-deux ministres, remerciant du même coup une vingtaine de membres de son ancienne équipe, sanctionnés en raison de leur inefficacité ou de leurs frasques.

Seize petits nouveaux, venus pour la plupart de grandes entreprises publiques ou de diverses institutions, avaient été lancés dans le grand bain. Le président avait aussi « zappé » les ralliés de la dernière heure et contraint les caciques de son entourage à changer de maroquin, histoire, sans doute, de leur éviter de s’encroûter.

Méfiez-vous de l’eau qui dort…

L’opération chamboule-tout ne s’était pas arrêtée là. Peu de temps après, la suppression du poste de Premier ministre avait fait l’effet d’une bombe. Ceux qui rêvaient d’un second mandat « pépère », avec un gouvernement pléthorique pour remercier les uns et les autres de leur soutien et aucune prise de risque politique, en avaient été pour leurs frais.

Il entend ne rendre de comptes qu’à ses concitoyens et ne pas laisser phagocyter son dernier mandat

Macky Sall était présenté à ses débuts, à l’instar de François Hollande en France, comme un « président normal », par opposition au Zébulon Wade. Un président tout en rondeurs, limite débonnaire. Méfiez-vous de l’eau qui dort… Voilà qu’il s’est mué en « hyper-président », maître du jeu et des horloges, qui entend gérer le Sénégal à sa guise, ne rendre de comptes qu’à ses concitoyens et ne pas laisser phagocyter son dernier mandat. Sans jamais hésiter à secouer le baobab.

Une chose est sûre : 2024, qui verra pour la première fois dans l’histoire du pays un chef d’État organiser une présidentielle sans y être candidat, c’est encore loin. Surtout avec Macky Sall à la baguette.

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