Energie

En Afrique aussi, Thierry Déau (Meridiam) veut redoubler d’ambitions

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Mis à jour le 05 novembre 2020 à 13h02
Thierry Déau

Thierry Déau © Meridiam

Actuellement au cœur de la bataille Veolia-Suez en France, le patron de Meridiam souhaite donner un nouveau coup d’accélérateur à ses activités sur le continent. Sans s’interdire d’y développer Suez…

Sous les ors du Cercle Interallié, ce 2 octobre, dans la capitale française, Thierry Déau n’était pas vraiment « cet inconnu du CAC 40 » que la presse parisienne se plaît à décrire depuis la fin du mois d’août.

Lui qui pourrait racheter à Veolia – promettant 800 millions d’euros d’investissement dans les cinq à sept ans – les activités « eau » de Suez en France, en cas de succès du projet d’OPA de Veolia sur son concurrent historique, aurait même pu faire figure de « régional de l’étape ».

Ce jour-là, c’est parmi les dirigeants d’EDF, Bolloré, Total, CMA-CGM, ou encore Airbus, que le président de l’investisseur Meridiam, qu’il a créé en 2005, déjeunait autour du chef de l’État kényan, Uhuru Kenyatta, en visite officielle. Deux jours auparavant, l’ingénieur des Ponts et Chaussées d’origine martiniquaise avait signé avec les autorités kényanes et Vinci un contrat de concession de 30 ans pour l’autoroute Nairobi-Mau Summit (175 km), d’un montant de 1,3 milliard d’euros.

La route se situe sur un axe majeur entre le port de Mombasa et la région des Grands-Lacs. Et elle constitue l’un des plus grands projets de partenariat public-privé d’Afrique de l’Est. « C’est un aboutissement. La crise sanitaire a un peu retardé les choses, mais on peut maintenant commencer à lever les fonds », confie alors à Jeune Afrique un Thierry Déau tout sourire.

Une forme de consécration pour cet ancien dirigeant de la Caisse des dépôts et consignations (CDC), passé par sa filiale Egis, réputé resté proche de l’establishment français, jusqu’à en être décrit comme le pur produit.

Un réseau de diplômés de grandes écoles

Un sentiment renforcé par ceux qui l’entourent. C’est notamment chez des géants du BTP et dans des cabinets ministériels qu’il a puisé ses collaborateurs comme les directeurs du développement Julien Touati (un ingénieur des ponts qui a géré la participation de l’État au sein d’EDF) ou l’énarque Samuel Goldstein (ancien chef Afrique subsaharienne au ministère de l’Économie en charge de la coopération monétaire avec les pays de la zone franc), tous deux issus de l’administration du Trésor.

Un réseau de diplômés de grandes écoles « qui lui permet ainsi une bonne introduction dans les cercles du pouvoir comme l’Élysée, le Quai d’Orsay, Bercy, l’AFD, BPI, qu’il peut facilement mobiliser. Un univers où tout le monde se côtoie, s’échange des notes … », décrit un observateur.

Mais, depuis 2015, date du closing initial du fonds d’infrastructures en Afrique, il n’est pas non plus un inconnu dans plusieurs pays du continent. « Il a réussi car il sait manier compétences techniques, financières et bonne compréhension du contexte politique », explique Bertrand de la Borde, directeur infrastructures et énergie à l’IFC (filiale de la Banque mondiale dédiée au secteur privé), qui le connaît depuis vingt ans.

Le patron de Meridiam faisait d’ailleurs partie de la visite officielle à Nairobi en mars 2019 du président Macron, pour lequel il aurait organisé, selon certains médias français, une collecte de fonds à Londres lors de la campagne présidentielle de 2017.

Impliqué dans la gestion des projets qu’il finance

Sur les 80 projets que compte son portefeuille mondial – huit milliards d’euros d’actifs sous gestion – quinze sont situés au sud du Sahara, gérés à travers son fonds dédié aux infrastructures et représentant quatre milliards d’euros d’actifs. Son fonds Afrique a plus que doublé de taille l’année dernière pour atteindre 546 millions d’euros. L’enveloppe initiale était estimée entre 207 et 250 millions d’euros.

« Quand il s’est agi en 2015 de développer Meridiam au-delà de l’Europe et des États-Unis, il y avait plusieurs zones qui apparaissaient sur les radars, comme l’Asie ou l’Amérique du Sud. Mais, compte tenu de ses énormes besoins en infrastructures, l’Afrique s’est dégagée tout de suite », souligne Antoine Lenoir, ancien de Suez et Engie, directeur de la communication de Meridiam. Sur le continent, l’investisseur compte deux bureaux, à Dakar et Addis Abeba, et une équipe d’une vingtaine de personnes.

Outre quatre centrales solaires au Sénégal représentant 140 MW, Meridiam participe aussi au financement de la centrale géothermique de Tulu Moye (500 mw) en Éthiopie, à celui de la centrale biomasse Biokala en Côte d’Ivoire, avec EDF et Sifca, tout en étant actionnaire à Madagascar des deux aéroports d’Antananarivo et de Nosy Be, aux côtés d’ADP et Bouygues, qui ont remporté en 2016 une concession de vingt-huit ans.

Autant d’actifs dans lesquels, contrairement à d’autres fonds de private equity, Meridiam est présent sur le long terme, de la conception du projet à sa finalisation, et dans lesquels les administrateurs de Meridiam prennent part à la gestion. « Il est rapide. Ses équipes peuvent réaliser une étude en une dizaine de jours quand il faut deux à trois mois à d’autres », remarque un investisseur qui a travaillé avec lui.

« Jamais bien loin de Gagan Gupta »

Thierry Déau, qui s’est rendu à Libreville en septembre pour notamment y faire le point sur ses opérations, est aussi partie prenante dans le barrage hydraulique de Kinguélé, et a engagé Meridiam avec l’opérateur logistique Arise (émanation d’Olam), dans la route Transgabonaise et le port minéralier d’Owendo.

« Au Gabon, il n’est jamais bien loin de Gagan Gupta » avoue un interlocuteur. Car Thierry Déau compte aussi parmi la légion de personnalités françaises qui, notamment dans l’orbite du fonds Stoa lancé par la CDC, gravitent dans l’entourage de l’influent PDG d’Arise et directeur Afrique d’Olam.

« Ce qui fait de lui en quelque sorte un représentant privé des intérêts français dans la sphère d’un opérateur étranger, concurrent du fleuron tricolore Bolloré » fait valoir un observateur. Une proximité que l’on retrouve jusque sur les quais du nouveau terminal à conteneurs de Nouakchott, dont il possède 50 %.


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Une concession qui fait actuellement l’objet d’une renégociation avec les autorités mauritaniennes qui pourraient en ramener la durée de vingt-cinq à quinze ans et le montant de 390 à 290 millions de dollars, sur recommandation d’une commission d’enquête sur la gouvernance du président Aziz.

Un dossier dans lequel il aurait également bénéficié de l’appui fin juin à Nouakchott du président Macron, qui s’en serait directement ouvert au président Ghazouani, en marge du sommet du G5 Sahel.

Vers une prise de participation dans Setrag ?

Décrit par ceux qui le connaissent comme très habile politiquement et chaleureux, l’ingénieur qui est arrivé au bout de son premier cycle d’investissements en Afrique pourrait redoubler d’ambitions en 2021.

D’après nos informations, Meridiam réfléchirait à lancer un nouveau véhicule de la même envergure qu’en 2016 (ou la prolongation du fonds actuel), ciblant les mêmes secteurs, à savoir l’énergie et les transports.

Depuis plusieurs mois, de nouvelles opérations sont en effet envisagées, comme une prise de participation dans la Société d’exploitation du Transgabonais (Setrag), filiale de la Comilog, qui exploite les trains de manganèse entre Franceville et Owendo. Le nom de Meridiam circule aussi pour l’exploitation du Bus Rapid Transit de Dakar. Sans compter des investissements étudiés dans des écoles et des hôpitaux.

En attendant de préciser ses nouvelles ambitions, Thierry Déau tâte activement le terrain. Début octobre, lors du forum InfraWeek, organisé à Paris, les dirigeants de Meridiam ont pu s’entretenir avec les ministres de l’Économie de la zone Cemac venus promouvoir onze projets d’infrastructures transfrontalières (pont route-rail, corridors routiers, centrales, ports secs …) pour un montant de près de quatre milliards d’euros, auprès des bailleurs de fonds traditionnels et des investisseurs privés.

Objectif : développer des partenariats public-privé pour desserrer l’étau que les prêts font peser sur les finances publiques. Un message bien reçu du côté de Meridiam, qui préfère cependant rester silencieux quant aux projets qui pourraient l’intéresser.

Intervenir en amont des projets

Le groupe se verrait d’ailleurs bien renforcer son implication encore plus en amont des projets auprès des autorités, voire « faire collaborer public et privé dans la définition de ces derniers ainsi que dans leur structuration contractuelle et financière », comme le suggérait début octobre Bertrand Fournier-Montgieux, directeur des investissements de Meridiam, dans le cadre du forum InfraWeek.

Des ambitions qui pourraient bien froisser les susceptibilités des officiels locaux, mais Meridiam poursuit son chemin. Toujours enthousiaste, son patron ne s’interdit d’ailleurs pas de développer à l’international des actifs africains qu’il pourrait hériter de la bataille Veolia-Suez. Il lorgnerait notamment le distributeur d’eau et d’électricité de Casablanca, Lydec, actuellement détenu à 51 % par Suez, a appris jeune Afrique.

« Pour faire de l’eau, il faut de l’électricité, il y a une complémentarité des activités de Suez et de celles Meridiam », déclare-t-on dans son entourage. « S’il reprend l’eau, peu rentable, c’est pour mieux s’emparer de la distribution d’électricité, qui, elle, l’est. Les deux secteurs permettent aussi d’accéder facilement aux présidences. Mais il devra résoudre un handicap : l’étroitesse de son équipe, peu nombreuse », conclut un expert.

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