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Du nouveau dans le ciel africain

La compagnie malienne STA Trans African Airlines pourrait concurrencer la toute-puisssante Air France sur la ligne Paris-Bamako.

La scène se passe un vendredi soir d’avril à l’aéroport de Dakar-Yoff. Arrivé quelques minutes avant le décollage du vol d’Air France pour Paris, le secrétaire général adjoint de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), Seiichi Kondo, se voit refuser l’accès à bord. Son siège en première classe a déjà été attribué à un autre passager. Et pourtant, il est un fidèle client du transporteur français. « C’est la première fois que pareille mésaventure m’arrive dans un aéroport », confie le Japonais à son accompagnateur. Ce dernier alerte Syndiély Wade. Mais que peut faire la fille du président sénégalais face à la toute-puissante Air France ? Pour son premier séjour en Afrique, le haut fonctionnaire nippon aurait pu en garder un bien meilleur souvenir. Heureusement, il sait que ses hôtes n’y sont pour rien. La compagnie qui lui fait des misères n’est pas africaine. Seiichi Kondo se décide finalement à payer un autre billet pour pouvoir prendre le vol suivant, programmé dans la nuit : celui d’Air Sénégal International. Une chose est sûre : si Air France avait le monopole, le malheureux aurait passé une nuit supplémentaire à Dakar et perdu une journée.
Dans le pays voisin, le Mali, la compagnie française assurait seule (hors vols charters) la liaison directe entre Paris et Bamako depuis les déboires d’Air Mali – aujourd’hui liquidée. Pour le bien des voyageurs, ce monopole a pris fin le 5 juin, date à laquelle est apparu un concurrent aux couleurs locales : le transporteur malien STA Trans African Airlines. Déjà difficile à mémoriser, le nom de la compagnie semble encore plus difficile à prononcer pour les Maliens. La création de STA remonte, en fait, à 1982. Elle assurait des vols domestiques et faisait du transport à la demande jusqu’au jour où, vingt ans après sa création, son fondateur, Melhem Élie Sabbague, un Malien d’origine libanaise, décide de la développer en ouvrant des lignes transafricaines. Car aucun autre transporteur n’exploite les droits de trafic du Mali. Depuis décembre dernier, la liste des destinations ne cesse de s’allonger : Dakar, Abidjan, Cotonou, Lomé, Brazzaville et Pointe-Noire. Tous ces vols sont assurés grâce à un DC-9 acquis par la compagnie. L’entreprise a été transformée en société anonyme, et son capital est passé, début mai, de 250 millions de F CFA (381 000 euros) à 2 milliards de F CFA. Sabbague en possède 87 %.
Mais une question demeure : la nouvelle venue sur les liaisons intercontinentales a-t-elle vraiment les moyens de concurrencer Air France, qui effectue un vol quotidien ? « Ou ne va-t-elle pas exploiter la ligne avant de se retirer au bout de quelques mois ? » s’interroge un observateur averti. En effet, bien que l’on soit déjà en haute saison, Trans African Airlines ne semble pas encore bien partie pour réaliser son objectif de la première année : un coefficient de remplissage de l’ordre de 63 % en moyenne. Et pour cause : sur les trois vols hebdomadaires prévus entre Paris et Bamako, celui du mardi est régulièrement annulé, faute de passagers. Mais cela ne semble pas inquiéter outre mesure les dirigeants de STA, à commencer par son directeur général, le Sénégalais Pape Sow Thiam, détenteur de 10 % du capital, mais surtout ancien patron d’Air Afrique. Les yeux rivés sur son business plan, qui prévoit un chiffre d’affaires de 11 milliards de F CFA et un résultat négatif en 2003, il se veut rassurant : « Nous sommes une compagnie privée avec une bonne équipe de professionnels. » Sur les cinquante-cinq salariés, quinze ont travaillé jadis à Air Afrique. « Ces derniers savent comment et pourquoi ils ont échoué, leur expérience est donc une chance pour une compagnie qui se construit », estime Séga Doukouré, conseiller des Maliens de France, qui ajoute : « Ce qui est nouveau ne rassure pas, on le sait, mais la compagnie se fera progressivement connaître. » Pour preuve, la campagne de publicité en cours sur les ondes, et notamment sur celles de Radio France Internationale.
Pour l’heure, le directeur général est obligé de passer plus de temps dans la capitale française qu’à Bamako. Et ce pour obtenir de meilleures conditions de location de deux appareils, dont un A-310 dédié à la desserte de Paris. En attendant, STA loue, par exemple, un autre A-310 avec équipage auprès de la compagnie française Euralair. L’heure de vol est facturée, tous services compris, entre 5 millions et 7,5 millions de F CFA. Soit 60 millions, au bas mot, pour un trajet aller et retour. Cependant, dans un souci d’économie, le transporteur malien a négocié un partenariat avec Air Togo. Tous les deux affrètent désormais ensemble un A-310 auprès de l’entreprise française Eagle Aviation, spécialisée dans les remplacements ponctuels. Le 3 juillet, par exemple, l’avion a d’abord débarqué les passagers de Trans African Airlines à Bamako avant de mettre le cap vers Lomé. Curieusement, certains passagers de STA n’ont pas pu embarquer, ce jour-là, à Roissy, faute de places. Une situation paradoxale puisque le vol précédent du mardi 1er juillet a été annulé, au motif qu’il y avait moins de vingt passagers. La déléguée commerciale pour la France, Aïcha Haïdara, ancienne syndicaliste intraitable d’Air Afrique, a usé de tout son charme et de quelques arguments sonnants et trébuchants pour amadouer ceux qui n’ont pas pu embarquer : une franchise supplémentaire de 20 kg par personne et le remboursement des frais de taxi. Pape Sow Thiam promet que tout rentrera dans l’ordre dès que les avions attendus d’ici à la fin juillet auront intégré la flotte, la portant de cinq à huit appareils.
Toutefois, pour concurrencer Air France, STA a trouvé une parade : offrir aux passagers embarquant à Paris la possibilité, après un changement d’appareil à Bamako, de poursuivre leur vol jusqu’à Kayes. Lorsqu’on sait que 80 % des Maliens qui vivent en France viennent de cette région, on imagine aisément le pari des dirigeants de Trans African Airlines. Cette stratégie sera-t-elle payante ? Seul l’avenir nous le dira. D’autant que la ligne Paris-Bamako devrait représenter 60 % du chiffre d’affaires de la compagnie. « Si STA tient ses engagements sur la desserte de Kayes depuis Paris, elle aura pris le bon chemin pour sa pérennité », pronostique Doukouré. « Air France dira peut-être : mieux vaut avoir une partenaire sérieuse et coopérer avec elle plutôt que de rester seule », espère, de son côté, le président du Haut Conseil des Maliens de France, Diadié Soumaré. Et de conclure : « S’il devait y avoir un jour une augmentation du capital de STA, on souscrirait le lendemain. Car nous ne voulons pas être de simples consommateurs, mais des acteurs de son développement. »

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