Politique

« Gouvernement de combat » de Macky Sall : 2024 dans le viseur

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Mis à jour le 02 novembre 2020 à 19h24
Macky Sall, lors du Conseil présidentiel pour la relance, le 29 septembre 2020 à Dakar.

Macky Sall, lors du Conseil présidentiel pour la relance, le 29 septembre 2020 à Dakar. © DR / Présidence Sénégal / Lionel Mandeix

Avec sa nouvelle équipe gouvernementale, Macky Sall place ses pions pour la prochaine élection présidentielle. Et poursuit un peu plus sa stratégie de désagrégation de l’opposition.

Ses équipes évoquaient un « besoin d’ajustement », une nécessité de répondre à la crise économique liée au Covid-19. De quoi s’attendre à une équipe plus resserrée, plus technocratique. Mais Macky Sall a finalement sorti de son chapeau un gouvernement extrêmement politique.

Exit les présidentiables Amadou Ba (Affaires étrangères) – qui gagnait du terrain à Dakar – , Mahamadou Makhtar Cissé (Pétrole) et Aly Ngouille Ndiaye (Intérieur). Le loyal Mahammed Boun Abdallah Dionne, ex-chef de gouvernement dévoué reconverti en secrétaire général de la présidence – Macky Sall a supprimé le poste de Premier ministre en mai 2019 – a lui aussi disparu de l’organigramme de la majorité. Idem pour son ancienne Première ministre Aminata Touré, soupçonnée de lorgner sur le fauteuil présidentiel. Aucun d’entre eux ne figure dans le nouveau « gouvernement d’ouverture et d’unité, de combat et de résultats » vanté par Seydou Guèye, le porte-parole de la présidence.

Ambitieux écartés

Ces fidèles compagnons de route de Macky Sall ont-ils péché par ambition ? « Le ver était dans le fruit. Au sein du parti du président, des ambitieux affichaient de manière plus ou moins ostentatoire leurs vues sur le Palais », estime un cadre de cette formation, l’Alliance pour la République (APR), qui précise cependant que « toutes les personnalités qui ont quitté le gouvernement n’avaient pas forcément d’ambition présidentielle ».

Mais celles qui en avaient, estime cette source, avaient bel et bien commencé le travail de terrain et développé leurs réseaux personnels, tout en se gardant d’afficher publiquement leurs ambitions en raison de leur proximité avec le chef de l’État.

« Quand un volcan émet des cendres, vous savez que l’éruption n’est pas loin et il faut réagir. Macky Sall a eu le courage de couper des têtes. On ne peut pas disposer d’un poste-clé et travailler pour soi-même. Le président a toujours voulu éviter un combat des chefs. Avec ce remaniement, les débats sur le troisième mandat ou sa succession devraient, pour quelque temps au moins, ne plus parasiter le travail du gouvernement », glisse l’apériste.

« Idy » au sommet de l’État

Idrissa Seck salue ses supporters à Dakar, pendant la campagne pour la présidentielle du 24 février 2019.

Idrissa Seck salue ses supporters à Dakar, pendant la campagne pour la présidentielle du 24 février 2019. © Sylvain Cherkaoui pour JA

Une autre hypothèse voudrait que les ambitieux aient simplement servi de fusibles dans la stratégie du chef de l’État, qui a déroulé le tapis rouge à son ancien adversaire, Idrissa Seck, promu président du Conseil économique, social et environnemental (CESE). Une fonction certes plus honorifique que politique, mais qui pèse tout de même un budget annuel de 7 milliards de francs CFA, et fait du président de Rewmi, d’un point de vue protocolaire, le troisième personnage de l’État.

Idrissa Seck, qui a échoué par trois fois dans la course à la magistrature suprême, a-t-il abandonné toute ambition présidentielle ? « Depuis très longtemps, c’était plié : ce compagnonnage avec Macky Sall était acquis. Cela n’était plus qu’une question d’opportunité, estime un membre de l’opposition qui a soutenu l’ancien Premier ministre d’Abdoulaye Wade au scrutin de 2019. Idrissa Seck lui-même l’a dit : il ne comptait plus s’attaquer à Macky Sall. Même pendant sa campagne, on sentait qu’il n’était plus dans une opposition frontale. Après les élections, il est rentré chez lui… Il s’en lavait les mains. »

Une transhumance qui suscite la colère de certains anciens alliés du parti Rewmi. « L’opposition avait un projet construit contre Macky Sall et son Plan Sénégal émergent. Rejoindre aujourd’hui celui que l’on combattait hier, c’est du reniement de conviction et c’est décevant », dénonce Moussa Taye, conseiller politique de Khalifa Sall, qui avait lui aussi soutenu Idrissa Seck lors de la dernière présidentielle au sein de la coalition « Idy 2019 ».

« Différentes voies s’ouvraient à moi. Certains me disaient de continuer dans l’opposition, d’autres de faire ce que le président souhaite. Ceux qui ont des idées doivent se rassembler pour en parler et aider à diriger le pays. Nous ne sommes pas rentrés en politique pour gaspiller mais pour faire. Pas pour détruire mais pour construire », s’est pour sa part justifié le leader de Rewmi après l’annonce de sa nomination.

Bêtes politiques

Le président poursuit sa stratégie de phagocytage de l’opposition. Et en obtenant le ralliement de l’un de ses principaux adversaires, Macky Sall réussit un coup de maître. Il aura ainsi su attirer dans son camp des transfuges de l’opposition en leur distribuant des postes : après avoir accordé la présidence de l’Assemblée nationale à l’Alliance des forces de progrès (AFP) de Moustapha Niasse et le Haut conseil des collectivités territoriales (HCCT) au parti socialiste, le CESE et deux portefeuilles ministériels reviennent donc désormais à Rewmi.

« Ce gouvernement révèle de fins calculs politiciens. Macky Sall a réussi à ramener Idy, une bête politique, au centre du jeu, avec la possibilité pour ce dernier de renflouer son parti et sa légitimité. Macky Sall place ses pions dans la perspective de 2024. Qu’il soit candidat lui-même ou qu’il prépare le terrain pour sa coalition [Benno Bokk Yakaar], il souhaite rester au cœur de ce qui va se passer en 2024, analyse le chercheur en sciences politiques Papa Fara Diallo. Le glas de sa candidature à un troisième mandat n’a pas sonné. »

L’arrivée du libéral Oumar Sarr, définitivement brouillé avec le Parti démocratique sénégalais (PDS, opposition), semble participer de cette stratégie. Le nouveau ministre des Mines et maire de Dagana apporte ainsi son poids électoral dans le Walo, également fief d’un certain Mahamadou Makhtar Cissé.

Des calculs assumés – en « off » – par le cadre apériste cité plus haut : « Jusqu’en 2012, le PDS était le parti le plus fort du Sénégal, mais il aura du mal à se remettre de ses défaites successives et des défections de certains cadres, comme Oumar Sarr, El Hadj Amadou Sall et Babacar Gaye. »

En récupérant Oumar Sarr, et avec lui son parti Suqqali Soppi, « Macky Sall grignote une partie de l’électorat de Wade. Lors de la présidentielle, trois fiefs importants nous avaient échappé : Thiès, la Casamance et Touba. Si Macky se met [Idrissa Seck] dans la poche, il récupère avec lui ses fiefs de Thiès et Touba, poursuit notre source. Mathématiquement, 90 % du Sénégal sera à lui pour les locales. Reste à transformer l’essai politiquement. »

Ousmane Sonko, chef de l’opposition ?

Ousmane Sonko, le 13 mars 2018, à Dakar.

Ousmane Sonko, le 13 mars 2018, à Dakar. © Youri Lenquette pour JA

Dans ces conditions, quelle marge de manœuvre reste-t-il à l’opposition – ou à ce qu’il en reste ? Le PDS mène désormais une opposition « molle et conciliante » contre le président, estime le politologue Papa Fara Diallo.

« De la même manière que l’on n’a pas entendu Idrissa Seck depuis la présidentielle, on n’a pas entendu Wade depuis sa fameuse réconciliation avec Macky Sall. Il est sans doute en train de négocier une amnistie pour son fils. Il veut absolument que Karim Wade soit propulsé à la tête du PDS, pour que son héritage ne meure pas, ce qui passe difficilement au sein du parti. Avec 15 % de voix à l’élection présidentielle, Ousmane Sonko apparaît donc clairement comme le chef de l’opposition », estime Papa Fara Diallo.

Pour les « patriotes » du Pastef d’Ousmane Sonko, la nomination de certains ténors de l’opposition n’est pas une surprise, mais les priorités restent inchangées.

« Nous savions que des deals étaient en cours depuis longtemps, et c’est bien pour cela qu’on a très peu entendu une partie de l’opposition. Beaucoup sont restés silencieux lors des importantes inondations qui ont eu lieu cet été, bien que Macky Sall ait annoncé que ce problème était réglé depuis quatre ans, ou encore sur l’émigration clandestine qui ravage la jeunesse sénégalaise », tranche Bassirou Diomaye Faye, coordonnateur des cadres du Pastef.

Radical, le parti d’Ousmane Sonko se dit « peu intéressé par les passations de strapontins » et n’a d’ailleurs pas été approché pour faire partie de l’équipe gouvernementale. « Il n’y a pas eu de discussions avec le parti d’Ousmane Sonko, car sa position était très claire depuis le début : il participe au dialogue politique mais il a clairement exprimé qu’il ne souhaitait pas prendre part au dialogue national », fait savoir un collaborateur de Macky Sall.

Calculs présidentiels

De la captation d’une partie de l’opposition à l’éviction des figures jugées trop ambitieuses dans son entourage, Macky Sall tient un seul cap, selon l’un de ses proches collaborateurs : « Éviter tout parasitage de son second mandat, depuis l’extérieur comme au sein de son propre camp ».

Plutôt que de s’entourer de technocrates pour appuyer la relance économique, « priorité numéro 1 du gouvernement », le chef de l’État sénégalais a donc choisi de poursuivre « la main tendue vers l’opposition », assure l’un de ses proches. Un moyen pour lui d’élargir son giron électoral pour les élections locales – prévues avant mars 2021, mais qui seront probablement repoussées à nouveau –, et, au-delà, pour la présidentielle de 2024.

« Macky Sall, est le plus politique des Sénégalais passés à la présidence, estime un cadre de l’opposition. Il parle d’objectifs de développement, de plan de relance, mais lui-même n’y croit pas. Son véritable programme, ce sont ses calculs politiciens. »

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