Santé

Didier Raoult : « Il faut arrêter de pleurnicher sur l’Afrique ! » (3/3)

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Mis à jour le 18 novembre 2020 à 14h14
Didier Raoult à l’Institut de recherche en santé, de surveillance épidémiologique et de formation (IRESSEF), à Dakar.

Didier Raoult à l'Institut de recherche en santé, de surveillance épidémiologique et de formation (IRESSEF), à Dakar. © Twitter Iressef

Dans la troisième et dernière partie de cet entretien, le médecin critique l’attitude de l’OMS dans la crise du Covid-19 et affirme son optimisme quant au développement sur le continent d’une médecine de très bon niveau.

Au plus fort de la pandémie de Covid, le professeur Didier Raoult a très peu apprécié les prises de positions de certaines autorités sanitaires. Dans cette troisième et dernière partie du long entretien qu’il a accordé à Jeune Afrique, il revient sur ces polémiques, compare le dynamisme dont fait preuve le continent à l’attentisme qu’il constate en Europe, et martèle son message : en matière scientifique et médicale, il n’y a aucune raison de tenir un discours misérabiliste ou pessimiste sur l’Afrique, qui compte de plus en plus d’infrastructures de haut niveau et un grand nombre de professionnels extrêmement bien formés.

Jeune Afrique : Le rôle de l’OMS dans la gestion de la crise a suscité beaucoup de commentaires, souvent critiques. Quel jugement portez-vous sur son action ?

Didier Raoult : Je n’ai pas envie de taper sur l’OMS, mon père y a travaillé pendant dix ans… Je pense que la place de l’OMS, comme celle de l’ONU peut-être, est probablement à redéfinir. Il en va de ces systèmes, des organisations en général, comme des hommes : elles vieillissent et, régulièrement, il faut les changer car elles se calcifient. Elles se fonctionnarisent, deviennent des niches de fin de carrière…

Pourtant, l’arrivée à sa tête d’un Africain, Tedros Ghebreyesus, avait suscité un vrai espoir sur le continent. La déception semble parfois à la mesure de cet espoir…

Cela rejoint mon propos sur les organisations qui vieillissent : on essaie de tout y équilibrer. L’âge, le sexe, l’origine géographique… et ça devient prépondérant sur la compétence.

Globalement je ne suis pas d’accord avec ça. Je ne crois pas qu’il suffise de mettre quelqu’un de telle nationalité, de telle couleur ou de tel sexe pour que le résultat soit bon. Le principe doit être de choisir des gens compétents.

Concernant la gestion du Covid elle-même, je ne trouve pas du tout que l’OMS ait eu une attitude raisonnable. Elle a proclamé que le seul médicament qui allait marcher était le Remdesivir, et puis plus rien. Elle a exclu d’un coup l’hydroxychloroquine et expliquant qu’elle était toxique.

Qu’un Africain dise ça, c’est risible ! Quand on dit à des gens qui ont pris de l’hydroxychloroquine pendant trente ans que ça tue 10 % des patients, comment peuvent-ils le croire ? Comment l’OMS a-t-elle pu relayer des messages de cette nature, cela reste un mystère.

On dit que des personnalités africaines, y compris des chefs d’État, vous ont contacté pour vous demander conseil. Est-ce exact, et que leur avez-vous dit ?

J’ai effectivement été en relation avec le président du Congo, Denis Sassou Nguesso, avec le ministre de la Recherche de Guinée, le Dr Aboubacar Oumar Bangoura, avec les consulats du Sénégal et d’Algérie ici. Je leur ai expliqué ce que nous faisions, je ne vois pas de raison de faire différemment en Afrique : déployer des tests diagnostiques. Ce qui d’ailleurs a été fait assez rapidement dans beaucoup de pays africains.

Le passage du virus est essentiellement manuporté

En réalité, où que ce soit dans le monde, dans le cas des affections respiratoires, ce qui compte c’est le lavage des mains. Plus que le masque. Je vois d’ailleurs que vous êtes masqués mais vous feriez mieux d’avoir une bouteille de gel hydroalcoolique sur votre bureau car le passage du virus est essentiellement manuporté. Moi-même c’est ce que je fais, et je n’ai toujours rien attrapé alors que je vis au milieu de la plus grande collection de Covid-19 au monde.

Est-il juste de dire que, ces dernières années, certains avaient tiré la sonnette d’alarme pour alerter de l’arrivée prochaine d’une pandémie et que ces avertissements ont été ignorés ?

Pas vraiment. Il y a en permanence des gens qui expliquent qu’on est à la veille d’une catastrophe. À chaque apparition d’un nouveau virus, vous avez d’un côté les gens qui pensent que ce sera un drame, et de l’autre ceux qui disent le contraire. De temps en temps les uns ont raison, de temps en temps ce sont les autres.

Regardez les dépenses phénoménales qui ont été réalisées pour contrer la grippe aviaire, qui n’est finalement pas devenue une maladie humaine avec un intérêt particulier. Autour de la grippe H1N1 il y a eu aussi un écho absolument colossal et, finalement, ça a moins tué que la grippe de 2017 dont personne n’a parlé…

La maladie de la vache folle, le charbon aux États-Unis : tout cela touche en réalité très peu de gens mais provoque des changements, y compris dans nos manières de travailler, qui sont démesurés. La peur des épidémies, comme celle du terrorisme, provoque des réactions disproportionnées au regard du nombre réel de victimes.

Même chose pour Ebola : le risque qu’elle devienne une pandémie est proche de zéro, car c’est une maladie liée à des mœurs, en particulier la toilette des morts.

Y a-t-il tout de même des mesures à prendre pour éviter la propagation de futures épidémies ?

Ce qui se passera est imprévisible. On ne peut pas empêcher que la nature tâtonne dans tous les sens. Les virus et les bactéries tâtonnent aussi. Les mesures essentielles que nous pouvons prendre sont des mesures d’hygiène et de détection précoce. On arrive à lutter si on est prêt.

À Marseille, par rapport à beaucoup d’autres endroits en Europe et aux États-Unis, nous étions prêts à faire autant de tests que nécessaire, jusqu’à 3 000 par jour. À Paris, l’un des endroits les plus riches du monde, on ne peut toujours pas faire de test diagnostique dans des délais raisonnables, ce n’est pas sérieux.

L’Afrique a-t-elle les moyens de se préparer ?

Il faut arrêter de pleurnicher sur l’Afrique ! À Dakar, il y a un technopôle extraordinaire à côté de l’aéroport et qui a d’excellentes capacités de séquençage. Même chose à Bamako, à Kinshasa, pour ne parler que des pays que je connais. Il y a plus de structures qui ressemblent à l’IHU en Afrique qu’il n’y en a en France. Ne croyez pas que le continent est en retard là-dessus, pas du tout !

En plus, l’Afrique trouve des financements car des gens comprennent que c’est une bonne idée d’y investir. Les Américains ont payé le technopôle de Dakar, les Japonais celui de Kinshasa, la fondation Mérieux, dont je fais partie, aide à financer des laboratoires P3 en Afrique…

Ne croyez pas que la perception de ce qui est nécessaire en Afrique soit différente de ce qu’elle est ailleurs. C’est plutôt en Europe que j’ai du mal à faire comprendre qu’il faudrait que nous fassions le même effort ! Nous avons quelques centres de très haut niveau, oui, mais relativement peu par rapport à la richesse de nos pays.

Vous semblez très optimiste…

L’une des chances de l’Afrique, à mon avis, c’est que ses pays ont une approche nouvelle du monde qui leur donne des possibilités exceptionnelles. Je suis extrêmement enthousiaste sur l’Afrique. Les étudiants africains qu’on reçoit à l’IHU sont des stars, des gens qui ont une volonté, un dynamisme, une espérance qui les motivent et qu’on trouve très rarement en Europe.

Nous formons des centaines d’étudiants avec l’espoir qu’ils rentrent chez eux et continuent à faire de la recherche. Mais pour cela il faut qu’il y ait des sites qui, technologiquement, leur permettent de rester au même niveau, voire de faire mieux que nous. Dans ce but, nous nouons des liens, sans le concours des ambassades, avec des gens, avec des universités, mais ce sont toujours des liens humains, et non politiques, parce qu’il n’y a que ça qui marche.

Nous travaillons avec des universités au Sénégal, en Guinée, au Mali… Nos anciens étudiants peuvent aussi nous demander une petite dotation. Ce ne sont pas des sommes très importantes mais nous avons constaté que parfois, avec relativement peu d’argent, on peut se permettre de démarrer un travail, une recherche, un laboratoire.

Il y a un flux très important d’étudiants qui passent chez nous et qui rentrent travailler chez eux. C’est déjà un phénomène marqué, mais je pense que ce sera encore plus net dans dix ans. Beaucoup de gens qui sont aux manettes en Afrique sont passés ici, par notre laboratoire à Marseille. Ils ont été formés à très haut niveau et ne veulent pas jouer en deuxième division.

On garde des liens et, si nécessaire, ils viennent avec des prélèvements et analyses quand ils n’ont pas les moyens de les traiter, mais c’est de moins en moins le cas : Muyembe, au Congo, fait des séquences directes d’Ebola ! L’objectif en Afrique n’est pas de faire la médecine d’il y a vingt ans mais de faire la médecine d’aujourd’hui.

 

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