Diplomatie

[Tribune] Présidentielle américaine : où est l’Afrique ?

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Mis à jour le 02 novembre 2020 à 14h06

Par  Pap Ndiaye

Historien, professeur à Sciences Po Paris

Manifestation, le 19 janvier 2018 à New York, en réponse au président Donald Trump, qui avait qualifié Haïti, le Salvador et certains pays d’Afrique de « pays de merde ».

Manifestation, le 19 janvier 2018 à New York, en réponse au président Donald Trump, qui avait qualifié Haïti, le Salvador et certains pays d’Afrique de « pays de merde ». © Pascal Sonnet / Hans Lucas / AFP

Quasi absente des débats aux États-Unis, la politique étrangère semble être le cadet des soucis américains. Pourtant, Joe Biden a pensé au continent dans son programme.

La politique étrangère n’occupe généralement pas une place importante dans les campagnes électorales américaines. C’est encore le cas aujourd’hui : les Américains pensent prioritairement à la crise sanitaire du Covid-19, à la situation économique, aux relations raciales, à l’environnement et, bien entendu, aux personnalités des deux candidats.

Continent absent

La politique étrangère a été à peine mentionnée lors des deux débats : les relations avec la Chine, avec la Corée du Nord ; les traités commerciaux et militaires… Tout cela a été expédié en quelques minutes. Ne parlons pas du continent, complètement absent du débat public.

Donald Trump n’a pas de projet particulier, en dehors de sa réélection

Tournons-nous alors vers les programmes des candidats pour obtenir des informations. Ou plutôt « le » programme, devrait-on dire, car le seul qui soit disponible est celui de Joe Biden. Donald Trump n’a pas de projet particulier, en dehors de sa réélection : « réélisez-moi pour que tout soit pareil qu’aujourd’hui », dit-il en substance. Il vante son bilan, mais il ne dit rien de ce qu’il fera en cas de réélection, il ne le sait sans doute pas. Le Parti républicain a réimprimé le programme de 2016, avant de le mettre à la corbeille.

Biden et la diaspora

Le premier point important du programme du démocrate en ce qui concerne l’Afrique tient à la diaspora. Il reconnaît l’importance de la communauté installée aux États-Unis – elle compte environ 2 millions de personnes. Elle double tous les dix ans, et elle représente l’un des groupes migrants les plus dynamiques du pays.

Mais, ces dernières années, beaucoup d’Africains ont été confrontés aux restrictions de visas ordonnées par l’administration Trump, en particulier les personnes originaires du Soudan, de Somalie, du Nigeria – ces pays musulmans dans le collimateur du président.

Biden promet de revenir à une politique plus ouverte, au regroupement familial ; il veut rendre de nouveau possible la régularisation des migrants en situation illégale, et restaurer la politique d’asile.

Un programme qui parle spécifiquement des Africains est une bonne nouvelle

Le programme présidentiel démocrate mentionne également la crise sanitaire, en reconnaissant que beaucoup d’Africains sont des « travailleurs de première ligne », qui occupent des emplois très exposés au virus, et en promettant une couverture médicale pour eux.

L’engagement vaut ce qu’il vaut, bien entendu, mais le simple fait, dans un programme présidentiel, de parler spécifiquement des Africains, dont beaucoup n’ont pas la nationalité américaine et ne sont donc pas des électeurs, est une bonne nouvelle. Les gens originaires du continent ne sont pas oubliés.

Dans les pas d’Obama

Du côté de la politique étrangère, le propos est très général, et s’inscrit dans la continuation de la politique de l’administration Obama, dont Biden était le vice-président. Il est d’abord question d’un « engagement respectueux » à l’égard de l’Afrique, manière de souligner en creux l’indifférence de Trump à l’égard du continent, le seul qu’il n’ait pas visité.

Le 19 janvier 2018, la communauté haïtienne et des associations solidaires ont descendu Flatbush Avenue et traversé le Brooklyn Bridge, à New York, pour finir devant le Trump Building dans le quartier de Wall Street.

Le 19 janvier 2018, la communauté haïtienne et des associations solidaires ont descendu Flatbush Avenue et traversé le Brooklyn Bridge, à New York, pour finir devant le Trump Building dans le quartier de Wall Street. © Pascal Sonnet / Hans Lucas / AFP

On se souvient des propos insultants tenus par le président américain lors d’une discussion sur la protection des migrants venus d’Haïti, du Salvador et des pays d’Afrique, qualifiés de shithole countries (« pays de merde », propos rapportés par le Washington Post le 12 janvier 2018, et que Trump n’a pas démentis). Du côté du département d’État, aucun diplomate de haut rang n’a été nommé aux affaires africaines avant juillet 2018.

En octobre 2018, Melania Trump a certes effectué un voyage d’une semaine dans quatre pays africains (Ghana, Malawi, Kenya et Égypte), mais elle s’est gardée de tout propos politique, préférant insister sur l’éducation et l’aide humanitaire.

En outre, deux controverses ont terni son voyage : d’abord une séance photo avec des éléphanteaux au Kenya, au cours de laquelle elle affirma son engagement pour la préservation des animaux sauvages, ce qui fut l’occasion de rappeler que ses deux beaux-fils (Eric et Donald Jr.) pratiquent la chasse à l’éléphant, et que son mari a facilité l’importation aux États-Unis de trophées de chasse.

Ensuite, toujours au Kenya, le port d’un chapeau rappelant fortement un casque colonial, ce qui était pour le moins déplacé. Quelques jours après le voyage touristique de Melania Trump, son mari recevait pour la première fois à la Maison Blanche un président africain, le Nigérian Muhammadu Buhari.

Si Trump ne s’intéresse pas à l’Afrique, et tient le continent pour quantité négligeable, certaines continuités peuvent être soulignées, comme l’a fait le Council on Foreign Relations, un think tank influent qui publie la prestigieuse revue Foreign Affairs, consacrée à des questions économiques.

« Le Congrès a limité les dégâts »

Le plan « Prosper Africa » a ainsi pour objet de faciliter les projets d’entreprises américaines sur le continent, mais Trump ne semble pas y prêter le moindre intérêt.

De son côté, le Congrès a limité les dégâts en s’opposant aux réductions budgétaires drastiques en matière d’aide au développement proposées par l’administration. De telle sorte qu’un semblant de politique africaine a été maintenu par les parlementaires et quelques diplomates chevronnés comme Tibor Nagy.

Face à ce maigre bilan, Biden propose de « restaurer les relations diplomatiques » avec les gouvernements africains et l’Union africaine ; il souhaite réaffirmer l’engagement des États-Unis en matière de démocratie, de développement économique, ainsi que de paix et de sécurité. Il indique également que le service diplomatique, notamment en ce qui concerne les spécialistes de l’Afrique, devra refléter la diversité de la population américaine. Et il souhaite relancer l’initiative « Young African Leaders », un programme lancé en 2010 par Obama permettant à plusieurs centaines de jeunes Africains de séjourner dans des universités américaines.

Une volonté prudente de revenir à la politique africaine menée par les prédécesseurs de Trump

Dans l’ensemble, c’est de « restauration » dont on peut parler à propos des projets de Biden sur l’Afrique : il n’y a pas d’innovation marquante, mais une volonté prudente de revenir à la politique africaine menée par les prédécesseurs de Trump. Et, ce qui est peut-être aussi important, en respectant l’Afrique et les Africains.

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