Politique

[Tribune] Décès d’Iba Der Thiam, passeur de l’Histoire sénégalaise et africaine

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Mis à jour le 03 novembre 2020 à 15h00

Par  Ousseynou Nar Guèye

Éditorialiste sénégalais, fondateur du site Tract.sn

Iba Der Thiam à l'Assemblée nationale française, en mai 2010.

Iba Der Thiam à l'Assemblée nationale française, en mai 2010. © JACQUES DEMARTHON / AFP

Le professeur Iba Der Thiam s’est éteint le 31 octobre à Dakar, à l’âge de 83 ans. Cet ancien ministre et syndicaliste est l’un des principaux artisans de deux œuvres colossales : « L’Histoire générale de l’Afrique » et « L’Histoire générale du Sénégal ».

L’histoire fut le fil conducteur de sa vie. Déjà, en 1985, alors qu’il était ministre de l’Éducation nationale chargé de l’enseignement supérieur, Iba Der Thiam cumulait son maroquin avec les fonctions de secrétaire général de l’Association panafricaine des historiens, de vice-président de l’Association sénégalaise des professeurs d’histoire et de géographie et de président de la Commission sénégalaise de réforme de l’enseignement de l’histoire et de la géographie.

Au lendemain de sa disparition, Macky Sall a salué la mémoire de l’homme : « Historien de notoriété mondiale, professeur émérite et humaniste radical, Iba Der Thiam est une figure capitale du Sénégal contemporain. Patriote lucide, il a dirigé avec passion la rédaction en cours de L’Histoire générale du Sénégal. Mes condoléances à sa famille éplorée », écrit le président sénégalais.

Super-ministère de l’Éducation

C’est en représentant de la société civile, venant de l’École normale supérieure de Dakar qu’il dirige depuis 1975, qu’Iba Der Thiam fait pour la première fois son entrée, comme ministre de l’Éducation nationale, dans un gouvernement sénégalais. Celui formé par Abdou Diouf, le 5 avril 1983, avec à sa tête Moustapha Niasse, « Premier ministre intérimaire, ministre d’État et ministre des Affaires étrangères ».

Quand, le 10 octobre 1984, Ibrahima Fall migre de l’Éducation supérieure aux Affaires étrangères, avec l’éviction de Moustapha Niasse hors du système dioufiste, Iba Der Thiam devient « ministre de l’Éducation nationale chargé de l’Enseignement supérieur ». Un super-ministère allant du préscolaire à l’université, qu’il dirigera pendant quatre ans.

Après la réélection sous haute tension de Diouf en 1988 – année blanche pour toute l’école sénégalaise –, Iba Der Thiam fait partie de la fournée de « technocrates » (et autres ministres rétifs à la carte du Parti socialiste) exclus du gouvernement.

Mais le bilan ministériel du professeur Iba Der Thiam réside surtout dans les symboles : il « sénégalise » les noms de toutes les écoles du pays, lance l’école à la télévision et promeut des phases pilotes grandeur nature d’enseignement en langues nationales, jusqu’au CM2. Toutefois, on lui doit aussi les « classes à double-flux » de triste mémoire, consistant à alterner deux cohortes différentes d’élèves devant le même instituteur chaque jour pour répondre à la massification des effectifs.

Candidat à la présidentielle

Après sa sortie du gouvernement et une hibernation de quatre ans, Iba Der Thiam revient sur le devant de la scène politique en fondant son propre parti, la Convention des démocrates et des patriotes (CDP/Garap-Gui ), pour lequel il sera candidat à la présidentielle de 1993, la rupture étant consommée avec Abdou Diouf. Il y récolte 1,21 % des voix. Il est à nouveau candidat à la présidentielle de 2000, où il recueille 1,61% des voix et soutient Abdoulaye Wade au second tour.

Puis, sous Abdoulaye Wade, « Der » (dont la formation politique fusionnera avec le Parti démocratique sénégalais) a droit à une nouvelle carrière politique, comme député et vice-président de l’Assemblée nationale. Réélu parlementaire en 2012 à l’arrivée au pouvoir de Macky Sall, qui conservera de l’affection pour lui, il restera dans l’hémicycle jusqu’en 2017.

Vingt ans de syndicalisme

Né en 1937 à Kaffrine (centre-ouest, à 250 km de Dakar), Iba Der Thiam a également été syndicaliste pendant près de vingt ans, dirigeant le Syndicat unique de l’enseignement laïc du Sénégal (Suel) et le Syndicat des enseignants du Sénégal (Ses). Membre du bureau national de l’UNTS (Union nationale des travailleurs du Sénégal), il fera neuf mois de prison en 1971 pour activités syndicales.

Sa grande œuvre reste « L’Histoire générale de l’Afrique », avec 8 volumes publiés entre 1971 et 1999

S’il se remariera, à l’âge mûr, à la sociologue Maréma Touré, il épouse en premières noces l’enseignante et syndicaliste Thérèse Jamilie Kattar. Décédée en 2011, cette ancienne inspectrice de l’enseignement et directrice d’école issue d’une famille libanaise établie depuis plusieurs générations au Sénégal est la mère de leurs deux enfants, Awa et Kader.

Sans surprise, sa thèse de docteur d’État en histoire, soutenue en 1983 à l’université de Paris I-Sorbonne, a pour titre « L’évolution politique et syndicale du Sénégal colonial de 1840 à 1936 ». Un mémoire qui comprend 9 tomes et… 5 179 pages. Sacrée prouesse pour un homme qui avait passé le baccalauréat en candidat libre et qui sera successivement instituteur, professeur des collèges et universitaire.

« Décoloniser le passé »

Sa grande œuvre reste L’Histoire générale de l’Afrique, avec huit volumes publiés entre 1971 et 1999. Membre du Comité scientifique chargé par l’Unesco de la rédiger, il prolongera cette expérience d’écriture de l’histoire de l’Afrique par les Africains au Sénégal même. À la demande du président Sall, qu’il convainc du projet, il devient ainsi en 2013 le coordonnateur général des vingt-cinq volumes de L’Histoire générale du Sénégal, tout en travaillant à l’élaboration d’un dictionnaire et d’une encyclopédie sur le pays.

Publiés en mai 2019, les cinq premiers tomes de cette œuvre colossale censée « décoloniser le passé » ont suscité six mois de polémique et quelques harangues, notamment venues des familles des figures maraboutiques sénégalaises. Conciliant et assagi, loin de son caractère tempétueux de tribun populiste des années 1980 et 1990, Iba Der Thiam avait volontiers accepté et intégré leurs critiques.

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