Analyses

Présidentielle en Côte d’Ivoire : derrière l’unité affichée, l’opposition tâtonne

Réservé aux abonnés | | Par - à Abidjan
Mis à jour le 02 novembre 2020 à 11h44
Pascal Affi N’Guessan, président du FPI, lors d’une conférence de presse le 1er novembre au domicile d’Henri Konan Bédié à Abidjan.

Pascal Affi N'Guessan, président du FPI, lors d'une conférence de presse le 1er novembre au domicile d'Henri Konan Bédié à Abidjan. © REUTER/Luc Gnago

Constatant « la fin du mandat » d’Alassane Ouattara, les partis d’opposition ont appelé dimanche « à l’ouverture d’une transition civile ».

Il faut montrer patte blanche, ce dimanche 1er novembre, pour avoir accès à la résidence d’Henri Konan Bédié, à Abidjan. Renforcé et très vigilant, le service d’ordre fouille minutieusement les sacs de tous les visiteurs. Après une bonne heure d’attente, les principaux représentants de l’opposition font finalement leur apparition. Comme c’est le cas depuis plusieurs jours, c’est Pascal Affi N’guessan qui prend la parole.

Au lendemain de la présidentielle, et alors que les résultats sont toujours attendus, il annonce sans surprise que l’opposition ne reconnaît pas la validité du scrutin. « Un simulacre d’élection […] entaché par de nombreuses irrégularités et marqué par un faible taux de participation », précise-t-il. La veille, déjà, il avait affirmé que « le mot d’ordre de désobéissance civile a été suivi par nos compatriotes ».

Constatant « la fin du mandat » d’Alassane Ouattara, les partis d’opposition appellent donc « à l’ouverture d’une transition civile afin de créer les conditions d’une élection présidentielle juste, transparente et inclusive ».

Divergences sur la « transition »

Mais derrière l’unité affichée ce dimanche, cette déclaration est le fruit de divergences entre les différents membres de cette coalition. Le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) d’Henri Konan Bédié souhaitait qu’un gouvernement de transition soit immédiatement nommé.

Une position partagée par Guillaume Soro, Pascal Affi N’Guessan et Simone Gbagbo. La veille, l’ancienne Première dame avait pris les devants en appelant l’opposition et la société civile à « se donner les moyens de mettre en place un gouvernement de transition » afin de « jeter les bases d’une vraie réconciliation nationale ».

Mais le Front populaire ivoirien (FPI) de Laurent Gbagbo s’y est opposé. « Nous estimons qu’il est trop tôt pour former un gouvernement de transition. Le contexte ne s’y prête pas. Et puis, on ne peut pas dénoncer l’illégalité de Ouattara et nous y mettre nous aussi, confie un proche l’ancien président ivoirien. Notre position est qu’il faut continuer le mouvement de désobéissance civile pour forcer ADO à négocier. » Selon nos sources, Gbagbo et Bédié ont échangé pour trancher cette divergence stratégique.

Vives tensions

Un membre des forces de sécurité ivoiriennes monte la garde près de la Commission électorale, le 1er novembre à Abidjan.

Un membre des forces de sécurité ivoiriennes monte la garde près de la Commission électorale, le 1er novembre à Abidjan. © REUTER/Luc Gnago

La déclaration de l’opposition intervient alors que la tension est encore vive dans certaines localités, notamment dans la région de Yamoussoukro. Toute la journée, la circulation a été impossible dans certains quartiers et les entrées de la capitale politique étaient bloquées par d’importants barrages. Une équipe d’observateurs de la Cedeao a été contrainte de regagner Abidjan par hélicoptère après de longues heures d’attente.

À l’entrée nord de la ville, le cortège de l’homme d’affaires Ousmane Bamba, proche du pouvoir, a été attaqué. Il n’a pas été blessé mais six véhicules ont été brûlés.

À Zatta, près de Yamoussoukro, le cortège de collaborateurs du ministre du Budget, Mamadou Sanogo, a été pris à partie par des manifestants qui barraient la route. Les agents du ministère ont essuyé des tirs de calibre 12 et trois véhicules ont été incendiés. Selon un communiqué du ministère du Budget, une personne blessée par balle est portée disparu et une autre est grièvement blessée.

Enfin, la ville de Toumodi, au sud de Yamoussoukro, a été le théâtre de violents affrontements qui ont fait 18 blessés. Le marché et plusieurs magasins ont été incendiés. Dans le village limitrophe de Toumodikro, quatre personnes sont mortes après l’incendie d’une cour commune. Un couvre-feu a été instauré dans la localité.

Le RHDP réplique

Lors du dépouillement à Abobo, le samedi 31 novembre 2020 pour le premier tour de la présidentielle ivoirienne.

Lors du dépouillement à Abobo, le samedi 31 novembre 2020 pour le premier tour de la présidentielle ivoirienne. © Virginie Nguyen Hoang / Hans Lucas.
À Abobo, un quartier populaire d’Abidjan, il n’y avait pas beaucoup d’électeurs qui se sont présentés, après midi. Beaucoup sont venus le matin puis se sont enfermés chez eux. Une assesseure prepare les enveloppe pour apres le decompte, le 31 octobre 2020. Les Ivoiriens se rendent aux urnes pour le premier tour de l’élection présidentielle. Quelque 7,5 millions de votants sur 25 millions d’habitants doivent départager les quatre candidats en lice, Kouadio Konan Bertin, Alassane Ouattara, Pascal Affi N’Guessan et Henri Konan Bédié.
© Virginie NGUYEN HOANG/HansLucas

« Depuis quelques jours, certains de nos cadres sont attaqués par des gens armés par les responsables de l’opposition. Des voitures, des maisons sont incendiées », a déclaré Adama Bictogo.

Par leurs déclarations, ils se mettent en marge des dispositions qui fondent notre Constitution

Le directeur exécutif  du Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP, au pouvoir) a dénoncé « le comportement irresponsable des acteurs politiques, notamment Pascal Affi Nguessan, Simone Gbagbo ou Maurice Kacou Guikahué ».

« Par leurs déclarations, ils se mettent en marge des dispositions qui fondent notre Constitution. Ils s’engagent dans une posture de défiance aux institutions de la République et à l’autorité de l’État. Le RHDP en appelle à la fermeté des autorités de notre pays. Nul n’est au-dessus de la loi. »

La crainte d’un basculement

Du matériel de vote saccagé dans le quartier Blockhaus, à Abidjan, le 31 octobre 2020.

Du matériel de vote saccagé dans le quartier Blockhaus, à Abidjan, le 31 octobre 2020. © Vincent Duhem pour JA

« Le basculement de la violence politique sur le terrain communautaire reste, sans conteste, l’un des principaux facteurs de risques », estime de son côté l’ONG ivoirienne Indigo, qui avait déployé près de 1 000 observateurs dans 750 lieux de vote sur l’ensemble du territoire. Dans un communiqué, elle a fait le constat « d’une élection émaillée de violence n’ayant pas favorisé l’expression massive et sereine des populations ».

« Le déroulement du vote a été émaillé par des incidents sécuritaires majeurs », poursuit l’ONG, financée par le National Democratic Institute (NDI). Selon elle, 23 % des bureaux de vote à l’échelle nationale sont restés fermés.

« Les districts les plus touchés sont ceux du Goh-Djiboua, des Lacs, des Lagunes, de la Sassandra-Marahoué, de Yamoussoukro et de la Vallée du Bandama », ont constaté les observateurs. Près de 6 % des bureaux de vote ont également été contraints de fermer avant que le dépouillement et l’annonce des résultats ne puissent s’achever.

La Commission électorale indépendante (CEI) a pour le moment annoncé les résultats provisoires d’une vingtaine de départements, essentiellement dans le nord du pays, où Alassane Ouattara arrive en tête avec des scores dépassant régulièrement les 90 %.

Les résultats complets devraient être connus en fin de journée, ce lundi.

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

JA3104_600 devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€
Fermer