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Maroc : entre magie et pouvoir, des liaisons dangereuses

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Mis à jour le 10 novembre 2020 à 11h32
Photo d’illustration.

Photo d'illustration. © Julien Fourniol/Baloulumix/GettyImages

Si certains récusent la divination et la magie au nom de leur religion, de plus en plus de leaders politiques y ont recours, pour attirer la baraka ou conjurer le mauvais œil.

Boulanouar, dans la région de Khouribga. Mi-octobre, la gendarmerie effectue une descente chez un fqih (théologien) « guérisseur » autoproclamé, qui aurait escroqué des dizaines de personnes.

Sur place, la scène confine au paranormal : les enquêteurs prennent en flagrant délit le savant-charlatan, qui, pour la somme de 300 euros, psalmodie des phrases incompréhensibles face à une femme couchée à même le sol, envoyée par son mari afin de guérir ses insomnies.

Les gendarmes découvrent également des restes d’animaux, des substances inconnues, mais, surtout, plusieurs photos d’élus locaux. Ces derniers étaient-ils eux-mêmes consultants du fqih ou cibles potentielles d’un sortilège ?

« Hassan II consultait en permanence des voyants »

En attendant la fin du procès du désormais célèbre « charlatan de Boulanouar », le mystère reste entier. Mais ce fait divers rappelle à quel point le « s’hour » (magie) et autres sciences occultes sont culturelles au Maroc, historiques aussi, et ce même dans les plus hautes sphères du royaume.

« Tous les chefs d’État africains ont leurs sorciers ou conseillers occultes, Hassan II aussi consultait en permanence des voyants. Il les faisait parfois venir du Haut-Atlas pour des prédictions. C’est une très vieille tradition au Maroc, fondée sur les croyances berbères, arabes et juives, mais aussi encouragée par les zaouïas [confrérie religieuses] », témoigne Mahi Binebine, peintre et écrivain, dont le père n’était autre que le conteur du défunt souverain.

Les puissants du royaume ont souvent eu recours aux services des fqihs et autres sorciers

Au Maroc, comme dans toute l’Afrique, et sans doute même ailleurs, le pouvoir est intimement lié à la « magie », en tout cas à la spiritualité et à l’ésotérisme. Les puissants du royaume ont souvent eu recours aux services des fqihs et autres sorciers : les souverains bien sûr, mais aussi, pour ne citer que lui, le pacha Thami El Glaoui, qui portait en permanence un talisman censé le protéger des tirs de balles.

« À la veille de la mort de Hassan II, lorsque les médecins ont déclaré qu’il n’y avait plus d’espoir, mon père, qui était le bouffon du roi, a évoqué l’existence d’un Berbère de la montagne capable de soigner n’importe quelle maladie avec des grigris. Hassan II a dit « appelez-moi ce gars » ; il est tout de même mort le lendemain », poursuit Mahi Binebine.

L’auteur du Fou du roi (éd. Stock, 2017) estime qu’aujourd’hui encore « tous les gens puissants du pays, en tout cas un très grand nombre, consultent des conseillers occultes. Dans notre société, on y croit sans y croire, tout en y croyant un peu, ça ne coûte rien d’essayer ».

Ésotérisme sans frontières

Et en matière de magie et de divination, l’élite marocaine n’est pas chauvine. Elle fait appel aussi bien aux services de Marocains que d’étrangers, dont les surnoms sont dignes d’un roman noir : « Le Grec » à Casablanca, le « Rabbin de Tel-Aviv », « l’Égyptien » à Rabat, qui vit dans un palais bâti par un riche émir du Golfe (en échange de ses bons et loyaux services), et même Sabine, une médium installée dans une petite maison du Souissi, quartier cossu de la capitale administrative, dont la modestie tranche avec le luxe des villas alentour.

Depuis de nombreuses années, cette femme, chaleureuse et sympathique, reçoit le tout-Rabat : des « gens ordinaires », bien sûr, mais aussi de hauts responsables et des hommes politiques. Dans les salons rbatis, on chuchote même qu’elle serait consultée par… des princesses ! Rumeur que la médium se refusera de commenter.

« Souvent, je finis par tisser des liens profonds avec les personnes qui viennent me voir. Quel que soit leur statut social, les questions sont toujours les mêmes : elles concernent leur réussite professionnelle, mais aussi la santé de leurs proches, l’avenir de leurs enfants, la connexion avec un être disparu, l’amour… Au fond, la consultation est une démarche quasi thérapeutique, dans laquelle les gens viennent chercher une oreille bienveillante et confier leurs âmes », explique t-elle.

 Juges, diplomates, leaders politiques, artistes… la médium reçoit le tout-Rabat

Les professionnels du milieu rechignent à donner les noms de leurs clients : par déontologie, parfois, mais aussi parce que la discrétion est la condition sine qua non pour durer. Sabine confie tout de même recevoir des juges ou des avocats (souvent soucieux de la tournure de leurs affaires judiciaires), plusieurs dirigeants d’offices publics, de jeunes leaders politiques (qui s’interrogent sur leur carrière, notamment une jeune femme qui a travaillé pour un ex-chef du gouvernement), des politiciens « en voie d’être élus aux prochaines élections législatives », des diplomates, des artistes, etc.

« Je suis aussi consultée par des hommes politiques plutôt conservateurs et pratiquants. Dans ce cas, je ne leur tire pas les cartes du rami, et je privilégie la connexion directe. Aussi, je suis au service du ciel, je ne pratique donc pas la sorcellerie, qui appartient pour moi aux forces obscures », souligne t-elle.

En février 2018, à l’occasion de son come-back politique lors d’un congrès du Parti de la justice et du développement, Abdelilah Benkirane (ex-chef du gouvernement) s’était moqué de son rival, Aziz Akhannouch, dont une voyante avait prédit la victoire aux élections législatives à venir, en 2021.

Mais, en réalité, les « islamistes » sont eux aussi, parfois, amenés à consulter. Par ailleurs, constate Sabine, la proportion d’hommes a nettement augmenté : « Avant, ma clientèle était composée à 90 % de femmes, aujourd’hui c’est presque 50-50. »

Favoriser la baraka

Après tout, divination et autres sciences occultes sont des outils d’analyse et de navigation au même titre que les sondages, l’opinion publique ou encore les réseaux sociaux. Dans les sphères de pouvoir, les enjeux sont tellement importants que tout est bon à prendre pour favoriser la baraka.

Sous Hassan II, un ministre limogé avait fait appel à un sorcier de Meknès pour récupérer son poste ; et n’avait pas hésité pour cela à vendre sa villa. Il avait d’ailleurs été réintégré dans le gouvernement quelques années plus tard.

À Casablanca, une « sorcière » qui habite sur la mythique presqu’île Sidi Abderrahmane (haut lieu de divination, pratiquée à l’aide de plomb fondu jeté dans l’eau, et qui abrite le mausolée d’un saint du même nom) fabrique des potions et des encens pour le patron d’une grande entreprise censés garantir la réussite de ses négociations.

20 000 euros pour favoriser un mariage avec un excellent parti, plusieurs centaines de milliers d’euros pour devenir ministre

Plus les clients sont fortunés, plus les prix deviennent exorbitants : 20 000 euros pour favoriser un mariage avec un excellent parti, plusieurs centaines de milliers d’euros pour devenir ministre, etc.

Passant de la spiritualité à la magie noire, de nombreux leaders invitent, en comité restreint, des fqihs issus de zaouïas pour entrer en état de transe et « jeter des sorts ». C’est sans doute pourquoi certaines pratiques demeurent taboues, ou non assumées.

Cet été, trois Marocaines ont été arrêtées après avoir tenté de déterrer un cadavre dans un cimetière de Salé ; la dépouille devant mystérieusement servir à faire capoter le mariage en secondes noces d’un mari ingrat.

On attribue, à tort, aux adeptes de ces pratiques un niveau d’éducation très moyen et ils sont l’objet de nombreux stéréotypes : « originaire de la campagne, plutôt berbère, nouveau riche ». Mais toutes les anecdotes prouvent le contraire : penchant pour le paranormal, pensée magique, rituels sacrés, font partie du patrimoine marocain et trouvent aussi certaines de leurs racines dans la religion.

Il suffit de se promener dans le quartier des Habous de Casablanca ou dans la médina de Rabat pour voir qu’il y a quasiment autant d’ouvrages consacrés à la magie qu’à la spiritualité.

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