Politique

[Série] Mauritanie : Maïmouna Mint Saleck plaide pour le Banc d’Arguin (4/5)

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Mis à jour le 17 novembre 2020 à 09:58

En Mauritanie, l’écosystème du Banc d’Arguin est menacé par la ruée vers l’or de petits entrepreneurs.

« Le Maghreb face aux catastrophes écologiques » (4/5) L’activiste fait des pieds et des mains pour sauvegarder l’écosystème du Banc d’Arguin, menacé par la ruée vers l’or de petits entrepreneurs.

Escale de millions d’oiseaux migrateurs, le Banc d’Arguin est l’une des merveilles de la Mauritanie. Mais ce riche écosystème de 12 000 km2 dans le Nord-Ouest du pays, créé en 1976 et classé au patrimoine mondial de l’Unesco depuis 1989, est menacé. Aux conséquences environnementales de l’exploitation offshore des hydrocarbures, s’ajoute depuis quelques années un autre risque majeur : la course effrénée des chercheurs d’or.

Les vents qui balaient ses vasières transportent des particules de sable chargées de mercure provenant de Chami, à quelques kilomètres du Banc, à mi-chemin entre Nouakchott et Nouadhibou.

Construite en 2012 dans le cadre d’une politique d’urbanisation, cette ville accueille jusqu’à dix mille résidents, au gré du développement de l’orpaillage dans la zone de Tasiast, dans le Nord du pays.

Face à cette pollution, Maïmouna Mint Saleck « n’a pas peur de dire des choses qui fâchent ». Née dans un milieu éduqué (son père était diplomate), cette grande figure de l’engagement écologique du pays a été sensibilisée aux enjeux environnementaux dès le plus jeune âge.

La Mauritanienne Maimouna Mint Saleck.

Mohamed Younes

La voix claire et forte, elle ne cesse d’alerter les opinions publiques et les autorités sur la toxicité du mercure, dont 200 kilos sont utilisés en moyenne chaque jour au milieu du désert par ces nouveaux travailleurs pour séparer l’or de la roche.

L’Unesco a certes commandé aux autorités une étude d’impact sur les activités de Chami, mais elle n’a encore jamais vu le jour. « Le chemin est long et très difficile », reconnaît Maïmouna Mint Saleck, en conservant malgré tout dans la voix sa gaîté naturelle et communicative. « Notre ministre de l’Environnement [Mariem Bekaye] est très compétente, mais elle n’a pas de moyens, elle n’a même pas encore d’équipe ! »

Sensibilisation

Bien souvent, les orpailleurs eux-mêmes ignorent tout des effets nocifs du mercure qu’ils manipulent, tout comme les pêcheurs saisonniers méconnaissent les dangers d’une activité intense et non contrôlée.

Alors Maïmouna Mint Saleck a commencé un travail de longue haleine, en sensibilisant les populations. Appuyée par la Fondation Mava pour la nature, fondée par Luc Hauffman (co-fondateur du WWF) et engagée de longue date pour la préservation du Banc d’Arguin (gestion des ressources marines, réduction de l’impact des activités gazières et pétrolières…), elle s’est donné pour objectif d’alerter et d’outiller les communautés du littoral sur ces problématiques d’ici fin 2023.

« Nos parlementaires doivent également être capables d’édicter des lois ou des décrets en ce sens », plaide-t-elle. Fondatrice de l’ONG BiodiverCité en 2012, elle a à cet effet créé une plateforme regroupant 120 personnes, issues de la société civile, et des secteurs privés et publics.

Elle a mis en place des caravanes du littoral, qui forment les villageois à la détection des pollutions

Ensemble, ils organisent des sessions d’information et de renforcement des capacités. Elle a également mis en place des ciné-débats avec des associations de pêcheurs, des religieux ou encore des autorités locales, mais aussi des caravanes du littoral, qui parcourent les villages et forment les populations à la détection des pollutions.

« Nous cherchons à créer un lien, afin que ceux et celles qui n’ont aucune culture de la mer, et qui affluent pendant la soudure [période entre deux récoltes], ne soient plus seulement obnubilées par leur recherche de gains », explique Maïmouna Mint Saleck.

Lanceurs d’alerte

Après avoir créé un concours annuel de journalistes reporters de la mer pour sensibiliser encore davantage l’opinion publique à ces questions, elle a par ailleurs lancé un programme, en collaboration avec la coopération franco-mauritanienne, afin de former des lanceurs d’alerte.

En parallèle, elle ne cesse d’alerter sur l’impact de l’exploitation gazière de Grand Tortue Ahmeyim plus au sud, par la Mauritanie et son voisin sénégalais. « Un groupe de scientifiques et d’experts indépendants ont réalisé une étude à la demande de BP, mais leurs recommandations n’ont absolument pas été prises en compte. »

À Nouakchott, elle milite pour la valorisation des espaces verts

Au-delà des océans, Maïmouna Mint Saleck, qui continue à exercer son métier de journaliste comme indépendante, attire l’attention de ses concitoyens à échelle locale. À Nouakchott, elle milite avec son ONG, BiodiverCité, pour la valorisation des espaces verts, dont la capitale mauritanienne manque cruellement.

Elle s’est ainsi battue pour la réhabilitation des jardins de Sebkha, qui existent depuis l’indépendance du pays, ou encore pour la préservation du village de la biodiversité, que l’État avait cédé au groupe hôtelier Onomo en 2012, sans que ce dernier n’ait finalement pu y construire d’installation.

Meilleure utilisation des ressources naturelles

Elle est ainsi devenue directrice de cet espace créé en 2010 avec le soutien du président de la Communauté urbaine de Nouakchott (CUN) d’alors, Ahmed Ould Hamza, et entièrement dédié à l’éducation environnementale.

C’est dans ce même jardin que la présidente du Club des amis de la nature a organisé, en juin 2015, soit six mois avant la COP-21, un « grand débat citoyen planétaire » avec le soutien du Quai d’Orsay et de la région Centre, un partenaire fidèle de la Mauritanie grâce aux liens noués dans ce pays par Michel Sapin, ancien maire d’Argenton-sur-Creuse, qui fut également ministre des Finances. Maïmouna Mint Saleck a d’ailleurs été décorée de l’Ordre national du mérite en 2017.

Dans son sillage, de nombreux jeunes ont créé leurs propres structures, comme Zahra Abdallahi, présidente de l’Association de sauvegarde du milieu environnemental depuis 2014. Cette étudiante, dont Maïmouna Mint Saleck loue l’engagement, milite pour une meilleure utilisation des ressources naturelles. Elle intervient dans les écoles afin de sensibiliser les enfants sur l’indispensable préservation du littoral et le danger des plastiques usagés sur les plages.