Politique

[Série] Au Maroc, Aïcha Lablack s’engage contre le bétonnage (1/5)

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Mis à jour le 15 novembre 2020 à 11h50
Daya de Dar Bouazza, zone humide de la banlieue de Casablanca

Daya de Dar Bouazza, zone humide de la banlieue de Casablanca © B. Endert

Cette députée a épousé la cause d’associations qui militent pour la préservation de la daya de Dar Bouazza. Un espace naturel de la banlieue de Casablanca menacé par la spéculation immobilière.

C’est peu dire que les mots « écologie » et « environnement » résonnent rarement au sein du Parlement marocain. L’incursion de la députée Aïcha Lablack sur ce terrain, en novembre 2018, a donc été remarquée. Durant son premier mandat sous étiquette Parti du progrès et du socialisme (PPS), cette novice a pris la défense de la « daya » (« zone humide » en dialecte marocain) de Dar Bouazza.

À cette période de l’année, les canards locaux, les marmaronettes marbrées, atteignent tout juste les plaines côtières marocaines. Cette espèce vulnérable démarre sa migration hivernale avec quelques semaines de retard par rapport à d’autres volatiles. Direction la zone humide de Dar Bouazza et ses 18 hectares, dans la banlieue de Casablanca. Elles y rejoignent plus de 150 espèces d’oiseaux – des étonnantes spatules blanches avec leur long bec évasé au commun des goélands, en passant par quelques rares flamants roses et des poules sultanes – et cohabitent avec tout un bestiaire aux noms poétiques : crapauds de Mauritanie, tortues mauresque, papillons Sphinx livourniens…

Marais asséchés et projets immobiliers

« Cela fait deux ans que nous sommes inquiets pour la région », confirme une habitante de Dar Bouazza. Car en 2018, des remblais sont apparus avec les va-et-vient de camions. Certains déversent des gravats, d’autres pompent les eaux. Les cours qui alimentaient les marais sont coupés ou détournés. « Chaque jour, on voyait la daya molestée et asséchée », poursuit la riveraine. Un constat corroboré par celui des agents de la Police de l’eau, un corps créé la même année, mandatés par l’Agence du bassin hydraulique (relevant du ministère de l’Équipement), censée gérer la zone.

Nous craignons un assèchement de la daya et le bétonnage de la zone

Pourtant, les rumeurs de l’imminence d’un projet immobilier s’intensifient, alors que des particuliers se mettent à revendiquer la possession de zones marécageuses. « Nous craignons depuis un assèchement de la daya dans le but d’ouvrir la voie à un bétonnage de la zone », conclut la riveraine.

Face à l’urgence de la situation, afin de sonder différents ministères, Aïcha Lablack s’appuie en 2018 sur une procédure spéciale pour accélérer la transmission de ses questions écrites à l’Assemblée. « Je voulais connaître le statut précis du lieu, savoir si l’État en était oui ou non propriétaire et ce qu’il comptait en faire », raconte cette élue quinquagénaire. D’autres questions suivront, en 2019, puis en 2020.

La députée marocaine Aïcha Lablack

La députée marocaine Aïcha Lablack © DR

C’est bien l’État qui a la main sur cette zone humide, lui confirme d’abord le chef du gouvernement, Saadeddine El Othmani. En septembre dernier, c’est le ministère de l’Équipement qui la rassure : des aménagements seraient prévus pour s’assurer que la daya perdure. Mais les représentants de la société civile continuent de juger bien timide la préservation des marais par l’Agence du bassin hydraulique du Bouregreg et de la Chaouia.

« Je vais continuer à alerter les ministères et à demander des comptes », promet Aïcha Lablack

Et les incohérences demeurent. En 2020, deux particuliers ont réussi à faire reconnaitre leur propriété sur des parcelles de la daya devant les tribunaux. « Entre possessions particulières et possessions de l’État, il semblerait que les lieux n’aient jamais été bien délimités », regrette à demi-mots notre riveraine.

Alertée par la société civile

« Je vais continuer à alerter les ministères et à demander des comptes », promet de son côté Aïcha Lablack, habituée comme beaucoup de ses confrères aux casse-têtes fonciers. Rien ne prédestinait pourtant cette juriste à l’écologie. « C’est la société civile qui m’a sensibilisée car ses militants sont bien plus actifs que les partis pour éveiller les consciences dans ce domaine », reconnaît-elle.

Habitués des écosystèmes des forêts et zones humides, des ornithologues professionnels et amateurs ont été parmi les premiers à tirer la sonnette d’alarme. Le Groupe ornithologique du Maroc (Gomac) a ainsi pris contact dès 2018 avec des associations et des habitants des environs de Dar Bouazza pour organiser la mobilisation contre l’effacement progressif des marais.

La députée a appuyé la demande de ce groupe de classer la zone au titre de la convention Ramsar, ratifiée par le Maroc en 1980, qui reconnaît les zones humides « d’importance internationale ». Elle appuie aussi l’idée d’organiser des visites régulières pour faire découvrir aux écoliers casablancais ce paysage particulier, dans lequel les bourgades restent espacées. « Ce qu’on retrouve autour de la daya de Bouazza est typique de l’axe entre Oualidia et Rabat : la mer est suivie d’une dune, puis de points d’eau, de marais et de petits lacs. C’est pour cela que tous les dix kilomètres vous trouvez une localité appelée « Aïn-quelque chose » (source en arabe) », détaille Brahim Bakass, président du Gomac.

Toujours moins de nature

Aïcha Lablack, qui a grandi et vit toujours dans la capitale économique, craint aussi les conséquences de l’urbanisation pour les habitants. « La daya est un des derniers lieux un tant soit peu sauvage de l’agglomération casablancaise, la ville et ses alentours sont privés de simples espaces verts. Non seulement on y respire mal mais en plus c’est triste », regrette-t-elle.

Les rumeurs de l’imminence d’un projet immobilier s’intensifient sur le front de mer de Dar Bouazza

Les rumeurs de l’imminence d’un projet immobilier s’intensifient sur le front de mer de Dar Bouazza © DR

Au sein de son parti, elle tente, à pas feutrés, de porter la voix de l’écologie, soutenant que « ce devrait être le rôle de la gauche de se montrer pionnière dans le domaine environnemental ». En attendant, des citoyens se tournent vers elle. Tarik, habitant d’Oualidia, à 200 kilomètres au sud de Dar Bouazza, n’a pas hésité à l’alerter à propos du déversement d’eaux usées sur une bande littorale où les problématiques sont similaires : contradictions dans le discours officiel sur la préservation de l’environnement et flou foncier.

Jusqu’où laissera-t-on la spéculation et l’insouciance transformer la côte en dalle de béton ? »

« À force de dérogations, des promoteurs mettent la main sur des territoires alors que le plan de développement prévoit au contraire de limiter le bétonnage », soupire-t-il. Il se félicite qu’une femme s’empare du sujet à l’Assemblée. Lablak est en effet parvenue à attirer l’attention du gouvernement sur sa ville ainsi que sur l’oued d’Azemmour, à cent kilomètres au sud de Dar Bouazza, dont l’écoulement ne parvient plus jusqu’à l’océan. En cause : les activités industrielles et des rejets polluants peu contrôlés.

« Le bétonnage de la côte est toujours plus important, du nord de Rabat à Oualidia, si bien qu’il est difficile de distinguer un coin de nature », regrette Aïcha Lablak. Cette année, la daya de Takaddoum, à Rabat, vient d’ailleurs d’être remplacée par un supermarché.

Prochain défi pour l’élue, lancer une commission d’enquête parlementaire sur ces problématiques, en particulier pour le littoral qui borde les régions centrales de la Chaouia et de la Doukkala. Avec cette obsession en tête : « Jusqu’où laissera-t-on la spéculation et l’insouciance transformer la côte en dalle de béton ? »

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