Politique

[Série] Libye : Nader Ezzabi veut préserver l’île de Farwa (2/5)

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Mis à jour le 16 novembre 2020 à 10h09
La plage de Farwa, au large de la Libye, le 02 novembre 2018.

La plage de Farwa, au large de la Libye, le 02 novembre 2018. © Karlos Zurutuza

« Le Maghreb face aux catastrophes écologiques » (2/5) Nader Ezzabi s’attèle à sauver l’île de Farwa, habitat essentiel de tortues d’Égypte, en voie de disparition. Mais le site est menacé par la pollution chimique, et le désintérêt des autorités.

Malgré la mauvaise connexion téléphonique, le bruit lourd des pneus qui s’écrasent au sol après avoir heurté une crevasse ne laissent aucun doute : Nader Ezzabi, le président de l’association libyenne de protection environnementale Beseda, a quitté la route côtière principale. Cap sur sur l’île de Farwa, à 15 km de la frontière tunisienne.

« Je profite du week-end pour me baigner avant de reprendre le travail », précise ce commerçant de 41 ans, originaire de la région. Une habitude prise enfant aux côtés de son père qui faisait le trajet chaque semaine alors qu’ils vivaient encore à Tripoli, à 160 kilomètres plus à l’Est.

À 15 mètres près, Farwa pourrait être une presqu’île, mais ce micro-détroit est assez profond pour empêcher les voitures de le franchir, même pour les plus robustes des modèles tout terrain, très répandus dans le pays.

C’est, en partie aussi grâce à ces 15 précieux mètres que l’île – une bande de terre de près de 12 kilomètre de long sur 1 kilomètre de large à son maximum -, demeure un précieux havre de paix pour la faune, la flore et ses amoureux qui la protègent des constructions informelles. Le seul bâtiment érigé sur place, un phare construit dans les années 1920 sous la colonisation italienne, surnommé ironiquement « le Palace », sert désormais de local à ces militants.

Nader Ezzabi, le président de l’association libyenne de protection environnementale Beseda.

Nader Ezzabi, le président de l’association libyenne de protection environnementale Beseda. © DR

Située dans la région amazigh de Zouara, Farwa fait face au continent à environ deux petits kilomètres et demi. La côte sud de l’île abrite donc un lagon loin des vagues. Idéal pour les nageurs, le kitesurf ou l’aviron. Le coin est pris d’assaut les vendredis et samedis (week-end en Libye), par les Tripolitains, suivis par leur cohorte de sacs plastiques, cannettes, et autres détritus qui endommagent le rivage. Au grand dam des locaux. « Chez nous les amazigh, l’école nous emmène à Farwa et nous apprend à respecter la nature », se remémore Nader Ezzabi.

Pollutions à grande échelle

Aujourd’hui, c’est contre des menaces à plus grande échelle que le militant s’insurge : la pêche sauvage, la purge des bateaux au large et surtout les pollutions pétrochimiques. Elles émanent du site gazier de Mellitah, contrôlé par le groupe italien ENI et situé à 60 km à l’est de l’île ; mais aussi de l’ancienne usine de la Compagnie générale des industries chimiques (GCCI) d’Abou Kammash, juste en face de Farwa.

Installée au début des années 1980, cette dernière, qui a produit annuellement jusqu’à 45 000 tonnes de chlorine, 50 000 tonnes de soude caustique et 104 000 tonnes de PVC, a été pendant 15 ans pilotée par des dirigeants allemands. Les normes environnementales concernant notamment les rejets en mer étaient respectés.

Mais en 1996, Mouammar Kadhafi décide de nationaliser le site. Dès lors, ses déchets ne sont plus traités mais enfouis ou jetés directement dans l’eau. La situation empire avec la révolution qui depuis 2011 a fait de la Libye un État failli.

D’un côté, la protection du complexe gazier de Mellitah échoie alors aux milices locales et les normes de sécurité – déjà lâches sous la Jamahiryia – sont encore moins contrôlées, malgré les efforts d’ENI. De l’autre, l’usine de la GCCI est abandonnée sans que ses produits chimiques ne soient neutralisés. Des fuites régulières s’ensuivent.

Les poissons du lagon de Farwa sont lourdement contaminés au mercure

Nader Essabi s’était d’abord engagé dans les rangs de l’association environnementale « Bado », au lendemain de la révolution, dans un contexte propice à l’émergence d’une société civile. En 2016, ils aident des chercheurs de l’université malaisienne Tun Hussein Onn à mener une étude en les guidant sur le terrain vers les espaces de nidification, en leur montrant les plantes marines et en leur prêtant du matériel.

Une victoire importante pour ces militants : pour la première fois, le taux de pollution de la zone est mesuré scientifiquement. Et les conclusions sont sans appel : « Les poissons du lagon de Farwa sont lourdement contaminés par le Hg2+ [mercure]. »

A cette pollution aux métaux lourds, s’ajoute le déversement sauvage des déchets des bateaux qui sillonnent la zone, la surpêche au filet qui décime des espèces protégées et l’explosion du trafic d’animaux marins. En cause : un gouvernement aux abonnés absents.

La tortue d’Égypte en première ligne

Première victime : la tortue d’Egypte (Testudo kleinmanni) dont l’île de Farwa est un haut lieu de nidation et de repos. Classée sur la liste rouge des espèces menacées par l’Union internationale pour la conservation de la Nature depuis 2003, elle est plus que jamais en voie d’extinction en Libye.

« Jusqu’à peu, Farwa était un endroit idéal pour ces tortues et d’autres espèces : loin des humains, des constructions et des prédateurs. Mais maintenant entre la pollution des bateaux, de l’usine, et les résidus plastiques charriés sur des kilomètres, tout est devenu dangereux », s’alarme Nader Ezzabi.

Sur le terrain, Nader Ezzabi est de toutes les campagnes pour sensibiliser à la protection de Farwa : ramassage des déchets (depuis 2011, 13 tonnes ont pu être récupérées), repérage au GPS des nids de tortues, déblayage de l’étroit passage des eaux pour favoriser les courants marins et purifier la zone, vidéos à destination des enfants pour les sensibiliser à la nature et adopter les bons gestes quand ils repèrent des nids, des animaux isolés ou même morts.

« Spleen »

Malgré la guerre, le militant refuse d’abandonner son paradis. Mais il fait face à une forte incompréhension. Pourquoi se soucier de tortues et d’algues quand le pays s’enlise dans le chaos ? En 2018, l’Ouest libyen est en proie à de nombreux conflits locaux : Abou Kammash devient même une zone de combat âprement disputée, car elle constitue une porte d’entrée pour le poste frontière de Ras Jadir.

Et c’est justement parce que la zone a encore gagné en importance que l’activiste a repris les rênes en 2020 de l’association Beseda (nom de la ville d’Abou Kammash en langue amazigh) qui compte 25 bénévoles.

Malgré les coups de spleen. « Au niveau local, grâce à la cohésion amazigh, nous arrivons à nous faire entendre mais depuis le début de l’année, je n’ai pu avoir aucun contact avec les autorités comme le gouvernement de Tripoli [reconnu par la communauté internationale]. Alors que tout se joue au niveau national et international », plaide-t-il.

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