Politique

[Série] Algérie : Karim Tedjani à la rescousse de la biodiversité (3/5)

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Vue du ciel, la région de Guerbes-Sanhadja s’apparente à un enchevêtrement de lacs et de forêts entre mer et montagne.

Vue du ciel, la région de Guerbes-Sanhadja s'apparente à un enchevêtrement de lacs et de forêts entre mer et montagne. © DR

« Le Maghreb face aux catastrophes écologiques » (3/5) Industrialisation, eaux usées, surexploitation des rivières… le militant Karim Tedjani rassemble sur son site activistes écologistes et scientifiques pour dénoncer les pollutions.

Quand en 2009 Karim Tedjani décide de retourner en Algérie – il est né en France -, il ne reconnaît plus la magnifique région d’origine de ses parents : Guerbes-Sanhadja. Un enchevêtrement de lacs et de forêts entre mer et montagne, où il a passé toutes ses vacances enfant, au sein d’une famille de paysans.

Ces 42 000 hectares d’espaces naturels – classés en 2001 par la convention internationale de Ramsar pour la conservation des zones humides  -, se situent à une quarantaine de kilomètres de Skikda, ville côtière de l’Est, connue pour son méga complexe pétrochimique et sa raffinerie de pétrole.

Il leur consacre dès lors un premier site internet puis en crée un deuxième l’année suivante, élargi aux problématiques environnementales du pays. Il le baptise Nouara, en hommage à sa grand-tante qui lui a inculqué « amour et respect de la nature sauvage ».

Sur le terrain, Karim Tedjani s’oppose aux agriculteurs qui défrichent la forêt pour planter des pastèques, gourmandes en eau, au détriment des lacs et de leurs colonies d’oiseaux, déjà menacés par les eaux usées des agglomérations environnantes. Il n’obtient pas gain de cause mais ce baptême du feu ne fait que renforcer sa détermination. 

Karim Tedjani rassemble sur son site activistes écologistes et scientifiques pour dénoncer la pollution.

Karim Tedjani © DR

Sa plus grande fierté : avoir contribué à empêcher l’installation d’un complexe pétrochimique dans sa région, grâce à « un combat médiatique et un travail de lobbying auprès de la société civile locale et des autorités » entamé en 2013, à coups de pétitions qu’il lance à tout va.  

Déterminé à continuer son combat sur le long terme, il s’installe définitivement en Algérie en 2017. « Comme un arbre dont les oiseaux sèment les graines, Nouara fait aujourd’hui référence et rassemble des milliers d’informations et de témoignages sur l’écologie en Algérie. Cela m’a permis d’attirer l’attention de militants mais aussi d’étudiants, de scientifiques, de médias de tout le pays », se félicite-t-il. Cette mise en réseau de protecteurs de l’environnement a également contribué à l’éclosion de nombreuses initiatives.

Mettre en valeur la biodiversité

Aujourd’hui âgé de 48 ans, cet animateur de formation ne se contente pas de passer des heures devant son ordinateur. Il sillonne cet immense pays pour en capturer la richesse, et mettre en valeur sa biodiversité sur les réseaux sociaux. Il coordonne aussi des ateliers avec des associations et des fondations et donne des conférences, parfois bénévolement. Très sollicité, il répond encore présent pour planter des arbres, nettoyer des plages et des oueds. Mais il constate les limites de ces exercices.

« Un trop grand nombre d’actions écologiques en Algérie se résument à faire de l’événementiel », regrette-t-il. Il se consacre donc également à l’histoire de l’écologie scientifique et politique afin de « développer un discours susceptible de toucher les élites algériennes qui ne prennent pas ce sujet au sérieux ».

Il prône ainsi « l’écologie sociale », ou l’étude des relations entre des personnes et leur environnement. Son concept, la « darologie », est né en référence au « dar » traditionnel, la maison, le village. « J’ai observé la philosophie de vie de nos ancêtres dans les ksours, les oasis et les villages kabyles : chacun prenait soin de son lieu d’habitation, en harmonie avec son environnement », détaille-t-il. Il rêve désormais à la création de « bio-régions », aménagées selon une cohérence écologique.

Il ambitionne de changer les mentalités en s’appuyant sur l’éveil des nouvelles générations

Il ambitionne par ailleurs de changer les mentalités en s’appuyant sur l’éveil des nouvelles générations. Il a donc lancé deux fois par mois les « Diwanes de l’environnement », en coopération avec Zineb Mechieche, autre figure influente de l’écologie algérienne.

Inspirées des « tajmaat », (assemblée en berbère) et des « gaâda » (causeries traditionnelles), ces échanges virtuels se tiennent sur Zoom. Scientifiques et activistes y débattent d’habitats traditionnels, de captage des eaux inspiré des ancestrales « foggaras » (puits et conduites souterraines) des oasis, de développement durable, etc.

Porte-voix de l’écologie algérienne

Dans un pays qui connaît un accroissement de population et une industrialisation considérable, ce porte-voix de l’écologie algérienne rêve de voir émerger un mouvement d’écologie politique à même de changer les choses. Et pourquoi pas dans la vallée de la Soummam, à 250 kilomètres à l’ouest de son fief de Guerbes-Sanhadja ? « On y trouve tous les ingrédients : une nature riche, un tissu industriel dense, une société civile dynamique et une culture locale très résiliente. »

Cette vallée est en effet l’une des plus peuplées et des plus industrieuses du pays. Des centaines de villages s’y accrochent aux flancs des montagnes du Djurdjura, des Bibans et de l’Akfadou, tandis que les sites construits par les colons français sont devenus de grandes villes aux milliers d’habitants.

« Hormis l’absence de station d’épuration, des barrages installés sur les deux principaux affluents du fleuve Soummam réduisent le débit de l’eau, et une vingtaine de sablières raflent le sable et les gravats pour nourrir un secteur du bâtiment vorace, malgré les dénonciations des écologistes et des riverains », résume-t-il. « Sans compter les déchets ménagers des agglomérations de la vallée qui ont colonisé les berges de la Soummam en plus des rejets liquides de centaines d’huileries. »

En découvrant des milliers de poissons flottant ventre à l’air à l’embouchure de l’Oued Soummam le 13 septembre 2020, les riverains et pêcheurs de Bejaïa ont décidé de dénoncer les différentes installations industrielles situées à proximité.

Cata Soummam © DR © © DR

Autre ombre au tableau : la compagnie chinoise CRCC (China Railway Construction Corporation), chargée en 2013 de réaliser les cent kilomètres d’autoroute reliant le port de Bejaïa (à mi-chemin entre Guerbes-Sanhadja et Alger) au centre du pays, a elle aussi été autorisée à exploiter le sable et les gravillons du lit de cet oued. Une exploitation qui vient s’ajouter aux centaines de captages industriels licites et illicites des eaux souterraines.

Les riverains et pêcheurs de Bejaïa ont d’ailleurs dénoncé ces différentes installations le 13 septembre dernier, en découvrant des milliers de poissons flottant ventre à l’air à l’embouchure de l’Oued Soummam.

Les directions de la Pêche et de l’Environnement évoquent une possible asphyxie dans des eaux boueuses, sans exclure la responsabilité des rejets de gravats du BTP dans cette hécatombe. Alors que la présence de métaux lourds et de chlore y a déjà été enregistrée, plusieurs associations exhortent les autorités à rendre public les résultats de leurs analyses. En attendant, Karim Tedjani en est convaincu : « C’est la pollution systémique des eaux qui a entraîné leur mort. »

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