Politique économique

Nigeria, Ghana, Côte d’Ivoire : la Zleca peut-elle combler les divisions en Afrique de l’Ouest ?

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Le président nigéria, Muhammadu Buhari, à Londres, le 5 février 2016.

Le président nigéria, Muhammadu Buhari, à Londres, le 5 février 2016. © Mandatory Credit: Photo by REX/Shutterstock (5584732h) Nigerian President Muhammadu Buhari during interview with Colin Freeman Nigerian President Muhammadu Buhari interview, London, Britain - 05 Feb 2016 ©Shutterstock/SIPA

Fermeture des frontières, tensions commerciales à Accra, rivalité avec Abidjan pour la monnaie unique… Le « nationalisme économique » d’Abuja est accusé de retarder la mise en œuvre du marché continental, vu comme une parade aux dégâts du Covid-19.

Fin 2019, après la décision unilatérale du Nigeria de fermer ses frontières avec ses voisins, l’Union des commerçants du Ghana (GUTA) a ordonné la fermeture de certains magasins appartenant à des Nigérians. Une mesure à laquelle le gouvernement a rapidement mis fin, au grand dam de Joseph Obeng, le président de l’organisation professionnelle ghanéenne, qui estime que « si les autorités nigérianes disent “le Nigeria d’abord”, les autorités ghanéennes devraient répondre “le Ghana d’abord” ».

Six mois plus tard, le 19 juin, des hommes armés ont pénétré dans l’enceinte du Haut Commissariat du Nigeria au Ghana, et ont détruit des bâtiments en construction.

Le ministre nigérian des Affaires étrangères, Geoffrey Onyeama, a condamné cet acte « scandaleux et criminel » et a demandé aux autorités ghanéennes de veiller à protéger les bâtiments diplomatiques de la République fédérale. Et les résidents nigérians au Ghana ont organisée une manifestation pour demander au gouvernement local d’agir.

L’autoroute Abidjan-Lagos, un axe clé interrompu

Cette escalade est symptomatique de la tension croissante dans les relations commerciales entre le Ghana et le Nigeria, les deux premières économies d’Afrique de l’Ouest, qui avaient connu ces dernières années une hausse modérée mais constante de leurs échanges commerciaux.

Ces derniers sont difficiles à évaluer du fait de la large part qu’y joue l’informel, mais sont néanmoins estimés à plus de 2,6 milliards de dollars, et ce bien que le Nigeria et le Ghana ne partagent aucune frontière. L’autoroute Abidjan-Lagos est un axe-clé pour accéder par voie terrestre aux marchés de la région, et la fermeture de la frontière a rendu ces flux impossibles.

Le Ghana n’est pas le seul pays d’Afrique de l’Ouest a souffrir de ces fermetures de frontière qui « ont bouleversé des mouvements commerciaux et des accords contractuels de longue date », analyse Ikemesit Effiong, responsable de la recherche à SBM Intelligence Lagos, qui rappelle que « le Nigeria représente 60% à 65 % du PIB de l’Afrique de l’Ouest – un énorme marché pour les États voisins. Pour des économies comme le Cameroun, le Niger et le Bénin, le Nigeria constitue une part importante de l’activité économique ».

Une réouverture encore floue

À l’heure où la Zone de libre-échange continentale (Zleca) doit être opérationnalisée, la fermeté de l’administration du président Muhammadu Buhari interroge. D’autant qu’aucune date précise n’a été prévue pour l’ouverture des frontières, le gouvernement nigérian s’étant simplement réjoui du fait que la mesure ait stimulé la production locale et réduit la contrebande d’armes. Le gouverneur de la Banque centrale du Nigeria (CBN), Godwin Emefiele, estime même qu’elle permettrait en deux ans de faire face aux différents problèmes de sécurité actuellement en jeu.

« Nous travaillons avec nos voisins pour voir à quelles conditions nous pourrions rouvrir ces frontières. Pour l’instant, nous effectuons des patrouilles conjointes pour contrôler la contrebande le long des frontières et nous pensons que cela fonctionne. Je suis sûr que nous devrions bientôt voir les frontières rouvertes », assure pourtant Yemi Osinbajo, le vice-président nigérian.

Censée aider l’économie en développant les produits et les services fabriqués localement, les mesures protectionnistes du Nigeria ont été accueillies avec une certaine froideur par la Cedeao et l’Union africaine, des institutions qui encouragent la coopération régionale, notamment en matière de commerce.

Le Nigeria n’est pas le seul pays protectionniste

Il est facile de désigner rapidement le Nigeria comme fautif : la première économie de la région a été la première à clore ses frontières commerciale, créant un risque d’effet d’entraînement sur les petites économies. Il faut cependant noter que le Ghana a également des lois qui vont à l’encontre du protocole de la Cedeao sur la libre circulation des citoyens de la communauté, ainsi que la garantie d’un commerce libre et équitable.

Ainsi, la loi de 2013 sur le Centre ghanéen de promotion des investissements (GIPC) désigne certaines entreprises comme devant être gérées uniquement par des Ghanéens.

En outre, les étrangers qui souhaitent s’installer au Ghana doivent disposer d’un capital social minimum de 10 000 dollars. Cette seule condition limite le nombre d’étrangers – en particulier ceux provenant des pays pauvres d’Afrique de l’Ouest – qui peuvent travailler avec succès au Ghana.

« De nombreux pays du continent ont conclu des accords commerciaux préférentiels avec d’anciennes puissances coloniales. Le défi pour ceux qui sont à l’avant-garde du commerce intra-africain a été de faire tomber certains de ces accords de longue date », note également Ikemesit Effiong.

Riposte camerounaise

Alors que la mise en œuvre de la Zleca, initialement fixée au mois de juillet, a été repoussée au moins à janvier 2021 à cause de la pandémie, les gouvernements d’Afrique de l’Ouest commencent à mettre en œuvre des mesures pour répondre à ce qui est perçu comme un « nationalisme économique » et un « protectionnisme » de la part du Nigeria.

Ainsi, le Cameroun a interdit au début de l’année les exportations de blé et de millet vers le Nigeria, « même si elles représentait environ la moitié des ventes de céréales camerounaises », relève l’analyste Ikemesit Effiong, qui estime que d’autres pays pourraient être disposés à prendre de telles mesures de rétorsion – quitte à en subir les conséquences économiques.

Alors que le Ghana prépare ses élections générales, prévues pour le 7 décembre, il sera intéressant de voir quelle place occupera la coopération régionale dans la campagne du président sortant, Nana Akufo-Addo.

Le Covid-19 complique l’équation

En outre, le Nigeria qui avait été l’un des derniers pays à signer la Zleca par crainte de la concurrence d’autres acteurs africains sur ses producteurs locaux, a aussi un différend avec la Côte d’Ivoire au sujet de la monnaie régionale de la Cedeao, l’Eco, les pays anglophones s’estimant pris au dépourvu par les annonces des président Alassane Ouattara et Emmanuel Macron, en décembre 2019.

Par ailleurs, le Covid-19, qui a poussé de nombreux pays à se concentrer sur eux-mêmes, pourrait également mettre un coup au volontarisme jusqu’ici mis en avant pour une zone de libre-échange africaine.

Bref, si les tensions n’en sont pas au stade qu’elles ont atteint dans les années 1980, lorsque le Nigeria a expulsé deux millions de migrants ouest-africains sans papiers, dont la moitié originaires du Ghana, la mise en œuvre de la Zleca pourrait se révéler plus compliquée que prévu.

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