Société

[Tribune] Au Nigeria, les violences policières ne doivent pas occulter les abus de la lutte antiterroriste

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Par  Marc-Antoine Pérouse de Montclos

Marc-Antoine Pérouse de Montclos est directeur de recherches à l’Institut de recherche pour le développement (IRD, France).

Une fillette lors d'une manifestation contre les violences policières à Lagos, le 18 octobre 2020.

Une fillette lors d'une manifestation contre les violences policières à Lagos, le 18 octobre 2020. © Sunday Alamba/AP/SIPA

La médiatisation des violences policières dans les grandes villes côtières du Sud ne doit pas invisibiliser la brutalité militaire commise dans les campagnes du nord sahélien au nom de la lutte contre le terrorisme.

En s’appuyant largement sur les réseaux sociaux et en se concentrant dans les grandes villes côtières du Sud, plus ouvertes sur le reste du monde, les mobilisations contre les violences policières au Nigeria ont connu un certain écho médiatique à l’international.

On a, en revanche, fort peu parlé des abus de la lutte contre le terrorisme dans les campagnes du nord sahélien, où la répression militaire et les exécutions extrajudiciaires d’un millier d’habitants expliquent en partie la radicalisation de la secte Boko Haram en 2009. De même, si on a beaucoup commenté le massacre de manifestants au péage de Lekki, à Lagos, le 20 octobre, on s’est moins intéressé au sort de ces chauffeurs qui, à un niveau individuel, se font racketter au quotidien par des policiers corrompus et qui sont parfois abattus sur place s’ils refusent de payer.

Soyons clair : les exactions des forces de l’ordre nigérianes ne relèvent pas de bavures ou de simples dérapages mais d’un véritable système de gouvernement qui existait déjà avant la première élection du président Muhammadu Buhari, en 2015. Les données recueillies depuis 2006 par le projet Nigeria Watch à l’université d’Ibadan montrent ainsi que la police et l’armée tirent et tuent dans plus de la moitié des cas d’incidents létaux où elles interviennent.

Ne pas occulter le côté obscur de la force

Dans un tel contexte, la médiatisation du Black Tuesday nigérian ne doit pas occulter le côté obscur de la force, notamment dans le monde rural par le biais de gangs et de supplétifs miliciens que les autorités mobilisent pour exécuter leurs plus sales besognes. Dans la région du Borno, aujourd’hui aux prises avec l’insurrection de Boko Haram, c’est notamment le cas d’une « force civile », la CJTF (Civilian Joint Task Force), que les habitants désignent sous le nom des « hommes au gros gourdin » : les « yan gora » en haoussa, « tadaaka am ka’a » en kanouri, ou » siyadal asa » dans la langue des pasteurs shuwa des abords du lac Tchad.

Apparus vers 2012, ces miliciens ont d’abord été appréciés de la population. En accompagnant les patrouilles des militaires, ils ont en effet dissuadé l’armée de tirer à l’aveugle et ont réussi à chasser Boko Haram de la ville de Maiduguri. Mais leurs nouveaux pouvoirs les ont ensuite conduits à commettre des abus. Les « porteurs de gourdin » ont réquisitionné des véhicules, racketté la population, violé des jeunes filles, pillé des maisons abandonnées, volé des habitants injustement soupçonnés d’alimenter les rebelles, détourné de l’aide humanitaire et perturbé les distributions de nourriture dans les camps de déplacés afin de profiter du chaos pour subtiliser des sacs de riz.

En plus de compter des enfants dans ses rangs, la CJTF a aussi été accusée de commettre des exécutions extrajudiciaires et de torturer des suspects. Elle a également procédé à des recrutements forcés dans les communautés rurales qui avaient déjà leurs propres systèmes d’autodéfense et qui, à défaut d’être protégées par les forces de l’ordre, craignaient à juste titre des représailles de la part des insurgés si elles étaient mobilisées dans le cadre plus général de la lutte contre le terrorisme. Depuis lors, les « porteurs de gourdin » ont beaucoup perdu de leur popularité du fait de leur indiscipline, de leur brutalité et de leur refus de rendre des comptes aux autorités traditionnelles.

La responsabilité de l’armée indéniable

La responsabilité de l’armée nigériane est indéniable en la matière. D’abord, les militaires ont continué de soutenir et d’utiliser les « hommes au gourdin » pour mener des opérations de reconnaissance contre Boko Haram en brousse. De plus, l’armée nigériane a très largement contribué à la formation de la CJTF, qu’elle trouvait plus facile à contrôler que les groupes de chasseurs appelés « kungiyar maharba » en hausa, « karwina » en kanouri ou « altarmana » en shuwa.

Le recours à des supplétifs miliciens met en lumière les lacunes de forces de l’ordre, qui se révèlent incapables de protéger la population

Établis au niveau des villages à une échelle très locale, ces derniers existent depuis longtemps, en l’occurrence pour lutter contre le banditisme de grand chemin et non le terrorisme. En pratique, ils s’apparentent plutôt à des sociétés d’initiation car ils recrutent sur une base héréditaire, en suivant des rituels animistes que récusent d’ailleurs les islamistes. Ils n’ont donc pas voulu renoncer à leurs codes de conduite coutumiers quand l’armée a cherché à mobiliser massivement la population pour quadriller le monde rural.

Par contraste, la CJTF s’est déployée à un niveau régional, a recruté en masse et a donné le sentiment de servir à exécuter les plus basses opérations de police d’une sale guerre qui, sous prétexte de lutter contre le terrorisme, a tué énormément de civils. Aujourd’hui, on peut légitimement s’interroger sur la capacité des autorités à démobiliser une telle armée de réserve. Beaucoup d’habitants estiment qu’il sera plus facile de réhabiliter les milices traditionnelles, dites « yan banga » ou « kesh kesh », car elles sont mieux intégrées à leur environnement local. La CJTF, en revanche, s’est habituée à vivre sur la bête et constitue une sorte de bombe à retardement.

Le recours à des supplétifs miliciens met en lumière les lacunes de forces de l’ordre qui se révèlent incapables de protéger la population. S’il a été amplifié par la lutte contre le terrorisme autour du lac Tchad, le problème se retrouve dans toutes les régions du Nigeria. Malheureusement, les atrocités commises par des forces d’insécurité ne se limitent pas au massacre de manifestants par des militaires en uniforme à un péage de Lagos. Il convient de le rappeler pour bien saisir l’ampleur des défis qui attendent le géant de l’Afrique.

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