Politique

Jusqu’où ira le « petit juge » ?

Convoqués en France pour être entendus dans l’affaire Kieffer, Simone Gbagbo et Paul Antoine Bohoun Bouabré ont refusé de répondre à l’injonction du magistrat en charge du dossier. Qui ne compte pas en rester là…

Par - Cheikh Yérim Seck
Mis à jour le 15 juillet 2008 à 13:11

Comme on pouvait s’y attendre, la première dame de Côte d’Ivoire, Simone Gbagbo, et le ministre d’État chargé du Plan et du Développement, Paul Antoine Bohoun Bouabré, n’ont pas déféré à la convocation pour le 10 juillet que leur a adressée le juge français Patrick Ramaël. Ce dernier voulait les entendre comme témoins dans l’enquête qu’il mène pour élucider l’enlèvement, le 16 avril 2004 à Abidjan, du journaliste franco-canadien Guy-André Kieffer.
À l’épouse du chef de l’État ivoirien, le magistrat instructeur voulait demander des éclairages sur la déposition de Berté Seydou, lequel s’est présenté comme le chauffeur du commando dirigé par Jean-Tony Oulaï – un ex-agent du renseignement militaire ivoirien mis en examen en France – qui est suspecté d’avoir enlevé et tué Kieffer. Berté a confié aux enquêteurs qu’Oulaï avait été en contact téléphonique régulier avec « Simone », comme la surnomment ses compatriotes, tout au long de la journée du 16 avril.
Bohoun Bouabré devait, quant à lui, être interrogé sur un autre aspect de l’affaire. Ramaël voulait avoir sa version des faits à propos de la somme d’argent que son cabinet avait remise à Michel Legré, le beau-frère de Simone Gbagbo, le jour du crime, alors qu’il était ministre des Finances. Les enquêteurs soupçonnent en effet Legré d’avoir été rétribué pour avoir appâté le journaliste en lui donnant rendez-vous dans le parking du supermarché d’Abidjan où il aurait été enlevé.

Longue entrevue
Toutes ces questions devront donc attendre pour trouver des réponses. L’épouse de Laurent Gbagbo et son ex-grand argentier ne se rendront pas à Paris pour répondre à la convocation d’un « petit juge » français. Dans l’après-midi du 9 juillet, Simone et Bohoun Bouabré se sont enfermés avec le chef de l’État dans sa résidence de Cocody. Au cours de leur longue entrevue, celui-ci a appelé Pierre Haïk, son conseil parisien, pour lui demander quelques éclairages juridiques. Après quoi Me Haïk est entré en contact avec son collègue Pierre Cornut-Gentille, qui défend Bohoun Bouabré. Leur ligne de défense est claire : la convocation de leurs clients est illégale.
Si les deux avocats n’ont pas encore rencontré le juge Ramaël, ils entendent défendre devant lui une argumentation fondée sur l’article 656 du Code de procédure pénale français, qui prévoit les modalités pour recueillir le témoignage d’une personnalité d’un État étranger. Il dispose que la demande d’audition doit être formulée par l’intermédiaire du Quai d’Orsay, qui la transmet au ministère des Affaires étrangères du pays concerné. Si elle le désire, la personnalité sollicitée fait une déposition écrite qui transite par le même canal, pour atterrir sur le bureau du premier président de la cour d’appel de Paris, seul habilité à la recueillir avant de la transmettre au juge concerné. « Tant que cette procédure ne sera pas respectée, il ne faut espérer aucune réaction de la première dame », tranche un membre influent de son cabinet.
Que va faire alors Patrick Ramaël ? Va-t-il adresser de nouvelles convocations, en respectant les formes légales cette fois ? Va-t-il franchir le Rubicon et délivrer des mandats d’amener, voire des mandats d’arrêt internationaux ? Une seule certitude pour l’instant : Ramaël a hésité pendant plus d’un an avant de passer à l’action. C’est en effet au début de 2007 que les avocats de la partie civile lui ont transmis une liste de personnalités qu’ils souhaitaient voir auditionnées. Outre Simone et Bohoun Bouabré, y figuraient notamment Nathalie Delapalme, à l’époque conseillère Afrique du ministère français des Affaires étrangères, et Bruno Joubert, actuel patron de la cellule africaine de l’Élysée, mais aussi Gildas Le Lidec, ambassadeur de France en Côte d’Ivoire au moment des faits. Seront-ils, eux aussi, convoqués ? Rien n’est moins sûr, car Ramaël semble tenir « sa » piste depuis que Michel Legré lui a cité, au cours d’un déplacement à Abidjan, les noms de certains auteurs et commanditaires du crime. Une piste que son homologue en charge du dossier en Côte d’Ivoire tente, lui, de battre en brècheÂÂ

Articles incendiaires
De passage à Paris le mois dernier dans le cadre d’une commission rogatoire internationale, Féhou Raymond Tchimou a ainsi exposé à Patrick Ramaël sa version de l’affaire. Selon le magistrat ivoirien, « Guy-André Kieffer a été victime d’un règlement de comptes entre les actionnaires de la société Commodities Corporate Consulting (CCC), dont il a été le conseiller en communication ». Créée en janvier 2002 par les Français Stéphane de Vaucelles, Aron Brunetière et Éric Latham, CCC a signé, le 11 décembre 2001 – alors qu’elle n’était pas encore légalement constituée -, un contrat d’assistance technique aux structures de la filière café-cacao avec le Premier ministre de l’époque, Pascal Affi Nguessan. Conclue pour une durée de dix-huit mois, l’opération aurait dû rapporter 3,8 milliards de F CFA (5,8 millions d’euros) à CCC si le ministre des Finances d’alors, Paul Antoine Bohoun Bouabré, avait honoré la facture, ce qu’il n’a pas fait, la transaction ayant été effectuée dans des conditions irrégulières selon lui. Tchimou explique par ce refus les articles incendiaires de Kieffer sur la gestion de Bohoun Bouabré et les accusations portées à son encontre après la disparition du journaliste.
Finalement, 300 millions de F CFA ont été déboursés au profit de CCC par Alphonse Douati, alors ministre de l’Agriculture. C’est cette enveloppe qui serait à l’origine du déchirement entre les trois actionnaires et Kieffer : tous les quatre n’auraient pas réussi à se mettre d’accord sur la façon de répartir l’argent. « Un règlement de comptes s’est ensuivi », conclut Tchimou. Qui déclare, le 11 juillet à Abidjan : « L’inculpation d’Éric Latham, Stéphane de Vaucelles, Aron Brunetière et Robert Dulas comme auteurs ou complices de l’enlèvement, de la séquestration ou de l’assassinat de Kieffer s’impose nécessairement dans le cadre de la manifestation de la vérité. »
Reste que Patrick Ramaël ne s’est pas laissé convaincre par cette thèse. De source proche de son cabinet, il demeure persuadé que Kieffer a été éliminé pour avoir tenté de mettre son nez dans la gestion de la filière café-cacao par le « clan » Bohoun Bouabré. D’où le soin qu’il a pris à passer au peigne fin tout l’entourage de ce dernier. Avant de déclencher, le 11 août 2004, une procédure d’entraide judiciaire avec la Suisse pour « examiner, en fonction de différents mouvements effectués sur les comptes [ÂÂ], l’existence d’un mobile pour expliquer la disparition du journaliste Guy-André Kieffer ».
Nul doute que Patrick Ramaël ne renoncera pas à mettre la main sur le ou les commanditaires. Pour l’heure, il n’a réussi à prendre dans ses filets que Jean-Tony Oulaï, aujourd’hui sous les verrous après avoir été mis en examen en janvier 2006. Michel Legré a effectivement recouvré la liberté depuis le 28 octobre 2005, après avoir passé quinze mois en prison. Abidjan refuse de le remettre au juge pour qu’il soit interrogé à ParisÂÂ