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Libye : comment Haftar prépare ses fils à la succession

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Mis à jour le 27 octobre 2020 à 16h10
Le maréchal libyen Khalifa Haftar.

Le maréchal libyen Khalifa Haftar. © REUTERS/Costas Baltas

Bien que marginalisé après ses revers militaires de juin en Tripolitaine, le maréchal prépare ses fils à prendre la relève. Portraits.

Longtemps son ennemi le plus acharné après avoir été son frère d’arme et de révolution, le maréchal Khalifa Haftar semble suivre les pas du « Guide » Mouammar Kadhafi.

Goût pour les uniformes chatoyants et les titres ronflants, adepte de la manière forte, conviction d’être l’élu du destin pour le salut la Libye… l’homme fort de l’est libyen rejoint aussi son ex-camarade de l’Académie militaire de Benghazi dans son rapport à ses fils, à qui il a octroyé des places privilégiées au sein de ses appareils de pouvoir.

Établir une dynastie

Si l’impétueux Siddik, l’influent Khaled et le féroce Saddam font parfois parler d’eux, au moins trois autres de ses huit rejetons — il en a eu autant que Kadhafi — jouent, plus discrètement, un rôle considérable aux côtés du patriarche de 76 ans.

« Ce que tente Khalifa Haftar depuis son retour en Libye est de se présenter comme un Kadhafi nouveau mais différent, et son intention a toujours été d’établir une dynastie en Libye. Jouer la carte de la famille, spécialement au sein de l’armée, est un bon outil pour emporter le soutien des partisans de l’ancien régime », commente Tarek Megerisi, spécialiste de la Libye au think-tank du Conseil européen pour les relations internationales (ECFR).

  • Saddam, de braqueur à colonel (né en 1987)
Saddam, le fils de Khalifa Haftar.

Saddam, le fils de Khalifa Haftar. © © DR

Le plus jeune des six fils Haftar est aussi le plus en vue. Son manque de formation militaire n’empêche pas son père de le bombarder capitaine en 2016, puis colonel en 2019. Au sein de l’autoproclamée Armée nationale libyenne (ANL) du maréchal, il règne en maître sur la brigade Tarek Ben Zyad, unité de choc largement constituée de combattants salafistes madkhalis ralliés.

Pour Emmanuel Dupuy, président de l’Institut prospective et sécurité en Europe (IPSE), « Saddam, le plus actif des fils au sein de l’appareil militaire, se veut dans la filiation martiale de son père et l’on a pu voir en lui un remplaçant rassurant, un haut gradé succédant à un autre. » Il escorte d’ailleurs son père aux sommets organisés à Paris en 2017 et 2018 par le président français lors de ses vaines tentatives de réconcilier le maréchal avec son rival de l’Ouest, le chef du gouvernement d’union nationale (GNA) Fayez al-Sarraj.

Saddam est loin de faire l’unanimité, notamment par son comportement que d’aucuns décrivent comme celui d’un « voyou »

Mais si Saddam est le plus remarqué, il est loin de faire l’unanimité, notamment par son comportement que d’aucuns décrivent comme celui d’un « voyou ».

Il a ainsi fait parler de lui en France fin septembre, quand des centaines de billets moisis de 100 et 200 euros ont été saisis par la police dans la cave d’un couple de Limoges : une infime partie des 160 millions d’euros dont Saddam s’était emparé dans la Banque centrale de Benghazi fin 2017 et dont une moitié, longtemps noyée, a dû être écoulée sur des marchés parallèles.

En 2011 déjà, lors du premier retour manqué de son père au pays, il avait été blessé et brièvement détenu à Tripoli après avoir voulu se faire transférer, arme au poing, de fortes sommes d’argent dans une banque.

Un ex-intime du clan Haftar en fait une description de chef de gang : « À son retour, Saddam a cherché ses propres sources de revenu, en commençant par revendre de la ferraille en Turquie puis de l’or des gisements conquis [la Libye possède les deuxièmes réserves d’Afrique,] et en extorquant des compagnies pétrolières. Dans l’Est, des industriels se sont plaints que ses hommes venaient s’emparer des machines et des stocks des usines touchées par des bombardements. Il contrôle également un vaste et juteux trafic de Tramadol, pilules narcotiques très consommées en Afrique que ses associés revendent de l’Égypte au Mali. »

Mais de telles pratiques finissent par le disqualifier comme successeur, aussi bien dans l’opinion locale qu’au sein des chancelleries internationales.

  • Khaled, le favori (né en 1985)
Khaled Haftar

Khaled Haftar © DR

« Khaled est plus politique et beaucoup moins polémique que son gangster de frère, explique le spécialiste de la Libye Jalel Harchaoui. Il est aussi bien placé au sein de l’ANL et sa discrétion joue pour lui : il est l’homme des Émirats arabes unis, grands parrains d’Haftar, qui inscrivent leur présence en Libye dans la durée et tiennent à la conservation de l’empire militaro-économique du clan. »

« Khaled est plus posé et serait un successeur plus pertinent », confirme l’ancien proche d’Haftar. Quand il débarque en Libye, le trentenaire n’est pas non plus militaire, ce qui n’empêche pas son père de lui donner de l’avancement, au sein de ses services de renseignements puis à la tête de l’importante brigade 106. « Officieusement, comme Saddam, précise Harchaoui, le père ne voulant pas être accusé de népotisme. »

Moins sulfureux, Khaled convient mieux pour discuter avec les Occidentaux

Plus homme d’affaires et plus frotté de culture anglo-saxonne que son frère, et surtout moins sulfureux, Khaled convient mieux pour discuter avec les Occidentaux. C’est lui qui, en 2017, engage la firme américaine Grassroots pour faire du lobbying pro-maréchal à Washington.

Dernièrement, ses bons offices ont été remarqués dans le domaine pétrolier quand il a négocié secrètement en septembre, à Sotchi en Russie, avec Ahmed Miitig, le vice-président du Conseil présidentiel de Tripoli, un accord pour relancer la production de pétrole arrêtée depuis huit mois.

Mais annoncé le 18 septembre, cet accord conclu sans coordination a été immédiatement dénoncé par le chef du gouvernement de Tripoli Fayez al-Sarraj comme par le président de la compagnie pétrolière nationale libyenne, Mustapha Sanalla.

« Khaled est parrainé par les Émirats arabes unis, donc par la France qui suit Abou Dhabi sur le terrain libyen. Mais il aura plus de mal du côté des autres alliés de Haftar, la Russie et l’Égypte qui, échaudés par le flagrant échec de l’assaut de l’ANL sur Tripoli en mai 2019, penchent aujourd’hui pour des alternatives au clan Haftar comme le président du parlement de Tobrouk Aguila Saleh ou Seïf el-Islam Kadhafi », conclut Harchaoui.

  • Siddik, la vitrine (né en 1974)

L’aîné des fils Haftar porte le costume civil et c’est peut-être ce qui le distingue de son père, à qui il ressemble furieusement. Bien policé, titulaire d’un doctorat, maîtrisant trois langues, il fait des allers-retours réguliers vers l’Égypte et les Émirats arabes unis, mais réside dans l’est libyen, où il est arrivé après ses frères militaires.

Conseiller économique et politique de son père, il le représente souvent dans les médias locaux et les événements officiels en Cyrénaïque. « Comme le rôle de Khaled Haftar se rapproche de celui que tenait Khamis Kadhafi, Siddik pourrait être au maréchal Haftar ce que Seïf el-Islam était au colonel Kadhafi », commente l’ancien proche de la famille. Un parallèle qui a notamment frappé les observateurs lorsqu’il est allé parrainer un « Forum pour la jeunesse » à Benghazi en mars 2019, Saïf el-Islam ayant été sous son père le promoteur d’initiatives pour la jeunesse libyenne.

Il ne perd jamais une occasion de rappeler sa ceinture noire de karaté et comment il a brisé la jambe d’un tel

Le spécialiste allemand de la Libye Wolfram Lacher twittait à l’occasion du forum de Benghazi : « Des échos de Seïf el-Islam, alors que le “docteur” Siddik Haftar s’exprimait à un “forum pour la jeunesse” à Benghazi. La copie par Haftar du modèle familial Kadhafi est une parodie : deux fils ont leur groupe armé, un autre parraine les madkhalis, un autre se concentre sur les affaires… »

La source libyenne évoque un côté plus sombre qui rappelle aussi la figure d’Hannibal, le frère brutal des Kadhafi : « Il ne perd jamais une occasion de rappeler sa ceinture noire de karaté et comment il a brisé la jambe d’un tel. Un type très désagréable : s’il vous appelle pour vous demander si vous êtes bien en ville, attendez-vous à être arrêté dans la demie-heure. Les gens détestent ses coups de fil ! »

  • Salaheddine, le pieux (né en 1983)

Il est sans doute le plus discret et le moins connu de la fratrie Haftar. Son prénom, celui d’un grand vainqueur des croisades, a-t-elle déterminé sa vocation ?

Il est en effet un salafiste convaincu et, partant, le Haftar favori des Saoudiens. « C’est celui qui, via l’Arabie saoudite, a rallié les combattants madkhalis à son père », note l’ancien proche.

  • Belqacem, l’argentier (né en 1980)

« C’est certainement le plus intelligent de tous et son rôle est très politique, l’uniforme ne lui irait pas du tout », analyse Tarek Megerisi de l’ECFR.

Il est le diplomate du clan, le sherpa de son père dans les capitales régionales, aperçu régulièrement aux Émirats arabes unis, à Bahreïn, en Jordanie mais aussi en Turquie.

Fils des missions délicates, il est envoyé en juin 2019 à Washington pour tenter de priver les autorités de Tripoli des revenus pétroliers

Fils des missions délicates, il est envoyé en juin 2019 à Washington pour tenter de priver les autorités de Tripoli des revenus pétroliers, ou à Paris début 2020 pour plaider la cause de son camp mis en difficulté par l’intervention turque.

Ses voyages n’ont pas qu’une finalité politique : il est aussi le grand argentier du clan, « l’homme des milliards » note la source libyenne. « Il n’aime personne et se méfie de tout le monde. Il collecte et distribue au nom de son père et son contrôle des finances lui donne un pouvoir considérable. »

C’est pour s’émanciper de la tutelle de l’austère grand frère que Saddam a développé ses propres sources, douteuses, de revenus, avec l’agrément de son père. Dans le système familial Haftar, chacun a son rôle et, pour le tenir, des ressources indépendantes.

Mais le trésor de guerre est essentiellement collecté dans les caisses de l’Autorité des investissements de l’ALN. « Une piste intéressante à suivre est celle par laquelle une partie de ces capitaux collectés dans l’est et le sud libyen finit réinvesti aux États-Unis. Des procédures judiciaires en cours là-bas contre le maréchal, qui a la nationalité américaine, ont révélé qu’il y contrôlait pour des millions de dollars d’actifs immobiliers », suggère Tarek Megerisi.

  • Oqbah, l’Américain (né en 1976 ou 1979)
Oqbah, fils du maréchal Khalifa Haftar.

Oqbah, fils du maréchal Khalifa Haftar. © DR

Le businessman de la famille continue de vivre aux États-Unis, en Virginie où son père s’était établi dans les années 1990 après avoir échoué à renverser Kadhafi depuis le Tchad. Et il œuvre précisément dans le secteur immobilier.

« La famille lui envoie l’argent qu’il place et investit. Il m’a dit une fois que la politique ne l’intéressait pas : c’est un seigneur local du real estate dont la fortune est estimée à une dizaine de millions de dollars », croit savoir la source libyenne.

La politique ne l’intéresse pas : c’est un seigneur local du real estate »

Mais la fortune familiale (17 propriétés en Virginie) est désormais sous la menace d’être dévorée par la justice américaine, un tribunal de Virginie ayant accepté en septembre la plainte contre Khalifa, Khaled et Saddam Haftar pour crimes de guerre de Ali Hamza, Libyen établi au Canada.

Celui-ci, qui a tenté auparavant des procédures au Canada, en France et devant la CPI, réclame des dizaines de millions de dollars de dommages et intérêt pour la mort de plusieurs membres de sa famille lors du siège de Benghazi par l’ANL en 2015-2016.

Oqba le businessman tentera-t-il de mobiliser pour sa cause Walid Phares, le sulfureux conseiller de campagne de Donald Trump avec qui il est en affaires depuis 2017 ?

Malgré les efforts de ses fils et des millions dépensés en lobbying, le maréchal n’a obtenu jusqu’à présent qu’un coup de téléphone du président américain.

Fin septembre, la cour a rejeté l’immunité dont se targuait Haftar, se prétendant chef de l’État lybien. Mais l’homme des multiples débâcles ne voudra pas s’avouer vaincu et, à l’intention de ceux qui l’espéraient mort lors d’une hospitalisation en 2018, le vaillant septuagénaire a répliqué en épousant il y a quelques mois Nadia Ghneish, une avocate prête à le défendre. Et à lui donner un nouvel héritier ?

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