Télécoms

Qui a vraiment décidé de couper internet en Guinée ?

Réservé aux abonnés | | Par
Mis à jour le 27 octobre 2020 à 14h57
Data Center

Data Center © Computer racks in Data Center © Arctic-Images:GETTYIMAGES

Les pouvoirs publics et Orange Guinée se rejettent la responsabilité de la coupure du trafic internet qui perturbe les communications à l’international depuis le 23 octobre.

Que se passe-t-il dans l’internet guinéen depuis trois jours ? Aux alentours de 7h15 le 23 octobre, les utilisateurs d’Orange, principal opérateur du pays (72,4 % de part de marché au deuxième trimestre de 2020) se sont réveillés avec peu ou pas de connexion internet ni possibilité d’appeler à l’international.

La coupure est intervenue alors que devaient être dévoilés les résultats de l’élection présidentielle – la victoire au premier tour du président sortant, Alpha Condé, a été annoncée le 24 octobre. Il totalise 59,49 % des suffrages exprimés.

Orange en première ligne

Toujours en cours à l’heure où sont écrites ces lignes*, le black-out réduit le trafic de la filiale de Sonatel dirigée par Aboubacar Sadikh Diop à 9 % de sa capacité habituelle, selon un rapport publié par l’ONG Netblocks. Il alimente une fronde naissante sur les réseaux sociaux où les utilisateurs d’Orange accusent leur opérateur de participer à une limitation de la liberté d’expression et du droit à l’information des citoyens dans un contexte aussi sensible qu’une élection présidentielle.

Pour se défendre, Orange Guinée a publié le 25 octobre un communiqué confirmant une coupure depuis 72 heures, « sans aucun préavis, de ses liens de sorties à l’international au niveau de Guilab ». Ce dernier est l’opérateur public chargé de la gestion et de la commercialisation du câble de fibre optique international ACE, unique cordon reliant le pays d’Afrique de l’Ouest au réseau internet mondial.

Selon un haut responsable de Sonatel (maison mère d’Orange Guinée) contacté ce week-end par Jeune Afrique, l’Agence guinéenne de régulation des postes et télécommunications (ARPT), dirigée par Yacouba Cissé, a demandé le 23 octobre à l’ensemble des opérateurs de télécommunications (Orange, MTN et Cellcom) de réduire le débit internet.

« Ce sont des exigences qui sont prévues au cahier des charges et auxquelles chaque opérateur est tenu de donner suite sans discussion », explique notre interlocuteur chez Sonatel, selon lequel la réduction du trafic d’Orange – qui dispose d’une « très grande capacité » – n’aurait pas satisfait les autorités, poussant ces dernières à couper les vannes directement au niveau de Guilab.

Selon notre source, l’opérateur n’exclut pas une action judiciaire contre Guilab.

Panne ou dispositif de surveillance des réseaux sociaux ?

Également contacté ce week-end, le patron de l’ARPT indique que la coupure est le résultat d’une « panne intervenue au niveau de Guilab », mais refuse de préciser sa nature et de commenter la version d’Orange. De son côté, Antigou Chérif, directeur de Guilab, n’a pas donné suite à nos sollicitations.

Dimanche soir, Mamy Diaby, DG adjoint du régulateur a, par l’entremise d’un tweet depuis supprimé, démenti l’existence d’une coupure totale parlant plutôt de la mise en place d’un « dispositif de surveillance des réseaux sociaux » pour « lutter contre la haine en ligne » et « l’incitation à l’affrontement ethnique » nécessitant un freinage de la bande passante.

Capture d'écran Twitter

Capture d'écran Twitter © Twitter

Plusieurs ONG dont Netblocks, mais aussi le projet Internet outage detection and analysis (Ioda) du Centre pour l’analyse appliquée des données Internet (Caida) basé à l’université de San Diego au États-Unis ont pourtant, chiffres à l’appui, constaté et confirmé la coupure.

Cette dernière est plus importante – en termes d’absence de débit – et de nature différente des précédentes coupures qui ont eu lieu entre le 10 et le 15 octobre. Celles-ci ont été causées par des travaux de maintenance sur le segment du câble ACE situé au large des côtes ivoiriennes.

Un réseau peu résilient

C’est la deuxième fois qu’une restriction d’accès aux communications internationales intervient en période d’élection en Guinée. En mars, déjà, une interruption du trafic pour cause de travaux sur ACE pendant un week-end de double scrutin avait été repoussée in extremis. Cela n’avait pas empêché que des coupures inexpliquées ainsi que des restrictions d’accès aux réseaux sociaux interviennent pendant deux jours.

À l’inverse de pays bien câblés tant au niveau sous-marin que terrestre comme la Côte d’Ivoire, l’état actuel de l’architecture télécoms guinéenne permet difficilement aux opérateurs de compenser les pertes de débit en cas de panne ou de coupure par une éventuelle déviation du trafic sur d’autres routes de communication.

En Guinée, le câble ACE est l’unique porte d’entrée et de sortie vers l’internet mondial. Le nouveau réseau de fibre optique terrestre, inauguré récemment par la Société guinéenne de gestion du backbone national (Sogeb) pourrait en constituer une seconde. Mais pour le moment, il ne donne pas encore la possibilité aux opérateurs d’interconnecter leur réseaux avec ceux de pays voisins.

Mise à jour : en fin de journée, le 26 octobre, le trafic voix avait été rétabli. Le trafic internet a été rétabli le 27 octobre à la mi-journée.

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

JA3095_600 devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€
Fermer

Je me connecte