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Livres : Iman Bassalah et Rachid Zerrouki à l’écoute des élèves en grande difficulté

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Mis à jour le 27 octobre 2020 à 16h07
Cours de sciences et vie de la terre en section SEGPA, au collège Emile Guillaumin, à Moulins, en France.

Cours de sciences et vie de la terre en section SEGPA, au collège Emile Guillaumin, à Moulins, en France. © Richard DAMORET/REA

Alors que les débats sur l’école en France sont ravivés par l’assassinat du professeur Samuel Paty, Iman Bassalah et Rachid Zerrouki mettent en lumière dans deux ouvrages les élèves en grande difficulté, souvent laissés en marge.

D’après le cinéaste franco-suisse Jean-Luc Godard, la marge, c’est ce qui fait tenir les pages ensemble. Deux livres explorent des franges de la population dont on parle peu, là où la société se construit : l’école. À l’école des enfants malades, de l’écrivaine et professeure franco-tunisienne Iman Bassalah évoque son expérience auprès d’autistes, de dépressifs, d’anorexiques, d’accidentés, de personnes sévèrement handicapées ou de phobiques scolaires.

Les Incasables de Rachid Zerrouki, auteur maroco-français (dans cet ordre, précise-t-il « pour respecter l’ordre chronologique des choses ») aussi connu sous le pseudonyme « Rachid l’instit » sur Twitter, nous raconte son parcours de professeur en Sections d’enseignement général et professionnel adapté (SEGPA). Ce sont des classes où sont scolarisés des élèves présentant des difficultés d’apprentissage graves et durables.

Des publics différents, donc, et des environnements qui le sont aussi. Iman Bassalah donne ses cours à domicile, Rachid Zerrouki dans un collège à Marseille. Mais des points communs dans les récits, incarnés. L’un et l’autre décrivent ce qu’ils voient, ce qu’ils pensent et ils se racontent à travers leurs impressions, des tranches de vie.

À la première personne

Iman Bassalah parle de son rapport à son fils, à sa mère, la précarité de son quotidien, ses galères dans les transports en commun… Elle nous explique ce choix : « Je ne voulais pas être la “forte” de l’histoire, car ce sont eux [les enfants] les forts. Je ne voulais pas décrire des intérieurs et des vies parfois sordides, sans parler de ce que la mienne pouvait avoir de laid ou de misérable. Ça me paraissait plus juste comme ça. J’étais pas tout à fait finie humainement quand je les ai rencontrés, je continue d’avancer avec eux vers toujours plus d’humanité. »

« Souvent, dans les conseils de classe, j’entendais parler de “mères toxiques”, s’agissant des mères des enfants malades scolarisés chez nous. Je trouvais ça trop facile de juger ainsi, poursuit-elle. Je me trouvais souvent moi-même nulle avec ma mère ou mon fils, dans des liens de dépendance forts, en même temps que je rencontrais d’autres mères et d’autres enfants à travers mon métier dont j’admirais le courage. Chacun fait ce qu’il peut avec ce qu’il est et le sort que la vie lui réserve. Mais on peut toujours s’ouvrir. »

« À l’école des enfants malades » d’Iman Bassalah (éd. Kero, 243 p., 17,5€)

Rachid Zerrouki a lui aussi recours au « je », qui procède pour lui d’une méthodologie et d’une conviction : « Je crois à l’idée selon laquelle le savoir est bien souvent situé. Il s’agit d’une notion née, me semble-t-il, du travail de femmes féministes et universitaires qui s’exporte largement au-delà de leur domaine. Donc cela peut sembler paradoxal, mais je parle de moi d’abord par souci d’humilité et d’honnêteté : je suis bien conscient que ma réalité n’est pas la réalité. Et n’étant pas élu ni mandaté, il me semblait très important de parler à la première personne pour ne pas m’exprimer à la place de qui que ce soit. Libre ensuite à chacun de dire que la réalité que je décris est aussi la sienne. »

« Je voulais aussi montrer que quand on est exposé quotidiennement à la grande difficulté scolaire, on ne peut pas adopter la posture surplombante du simple praticien, ajoute-t-il. On a sa charge de déterminismes, de peines et de douleurs à porter qu’on ramène avec soi à la maison. On se demande souvent s’il faut séparer l’homme de l’artiste mais dans l’éducation c’est très clair : l’homme est indissociable de l’enseignant. C’est la même personne, et donc pour raconter l’enseignant, je me devais de dévoiler l’homme. »

Illégitime honte

Les deux livres parlent de regards et d’abord celui que portent les élèves sur eux-mêmes, influencés par l’image que leur renvoient l’institution et les gens autour d’eux. Ainsi, les élèves de SEGPA demandent souvent à leur professeur « pourquoi on est si nuls ? ».

Ce livre est difficile à penser, car il touche à l’impensable, la souffrance quotidienne de l’enfant

Rachid Zerrouki veut mettre en lumière ces « incasables », ces invisibilisés : « Je m’adresse en réalité à toute la société, non pas pour alerter sur le sort de ces enfants ou pour crier à l’aide, mais pour donner à voir et à ressentir. La grande difficulté scolaire ne laisse personne indifférent, et je crois que les gens en ont assez aujourd’hui des thaumaturges autoproclamés qui prétendent avoir la recette miracle pour tout changer en un an, ils veulent comprendre la situation dans toute sa complexité. »

Les enfants malades, quant à eux, ouvrent la porte à leur professeure Iman Bassalah mais ils reculent pour se protéger de l’œil extérieur. On est au-delà de l’invisible, on touche à l’indicible : « Ce livre est difficile, difficile à penser, car il touche à l’impensable, la souffrance quotidienne de l’enfant, parfois l’idée de sa mort, parfois sa difformité. D’autres fois encore, sa propre et illégitime honte. Des enfants malades, inadaptés ou handicapés pour qui aller dehors peut devenir aussi difficile qu’ouvrir une porte sur un obus, et chez qui je vais enseigner le français, comme une fenêtre plus douce vers l’extérieur. »

Moments de découragement

Les deux auteurs ont été traversés par des moments de découragement. Un jour, Iman Bassalah écrit un mail à sa directrice pour lui annoncer qu’elle arrête : « C’est un métier qui, en plus de l’usure quotidienne et morale de la confrontation à l’isolement des enfants, et de l’adaptation professorale aux limites imposées par une pathologie, de la détresse et des attentes des familles, offre un grand inconfort de vie, des trajets en transports à n’en plus finir, des bouts de sandwichs mangés debout les uns contre les autres dans les gares bondées… Et nous n’avons pas le bagage du médecin ou de l’infirmier pour nous distancier de désagréments tels que la vue du sang, ou de membres défaillants, les mauvaises odeurs d’un enfant ou d’un adolescent qui ne peut pas ou ne veut pas prendre soin de lui comme il faut. » Elle se ravise grâce à son fils : « Quand il me dit que je serais une bonne maîtresse pour Livia, la petite fille trisomique de sa classe, je me dis que pour elle, comme pour lui, je dois continuer. »

Je crois que l’école est inégalitaire par erreur et non par essence

Rachid Zerrouki oscille entre l’enthousiasme – quand il fait jouer Antigone à ses élèves ou lorsqu’ils lui réclament de jouer un air de Nina Simone qu’il leur a fait découvrir -, et le sentiment d’impuissance. « Ces sentiments mêlés m’ont guidé tout au long de l’écriture du livre. J’écrivais après les dures journées comme après celles qui passaient trop vite parce que je tenais à retranscrire le métier tel qu’il est : beau, mais pénible. Je navigue entre ces deux états d’esprits perpétuellement. Si cet entretien avait eu lieu mardi dernier après un cours catastrophique avec mes 3èmes, j’aurais dit qu’il n’y a plus d’espoir. Mais on est dimanche, il fait beau, et je crois que l’école est inégalitaire par erreur et non par essence. On peut faire mieux, c’est sûr. »

Quand on lui demande le conseil qu’il donnerait à un jeune professeur qui débute en SEGPA, il répond : « Je lui dirais : sois fort et prépare-toi à te remettre en question dans tous les domaines, sois juste, fais preuve d’empathie, mais n’oublie pas de te protéger. » Puis il ajoute, avec beaucoup d’humour : « Aussi, je lui dirais qu’on gagne le respect de ses collègues en leur payant le café en salle des personnels. C’est faux, mais il n’en sait rien et j’ai rarement de la monnaie sur moi. »

Ouvrir les portes à tous

Les deux auteurs sont des témoins éclairés qui agitent, de l’intérieur, un flambeau devant des zones d’ombre. Pour nous lecteurs, pour éveiller notre conscience. Aucun d’eux ne prétend avoir de solutions mais ils veulent ouvrir les yeux aux personnes et aux appareils. Ainsi, Iman Bassalah écrit-elle : « Il faut surtout que cette école imagine toujours plus pour ouvrir les portes à tous ».

Il faut éduquer plus à la différence, dès la petite enfance

Elle nous explique : « Je pense que l’État et les citoyens doivent travailler main dans la main pour arranger le sort des enfants différents. D’abord, il faut éduquer plus à la différence, dès la petite enfance où les élèves sont le plus réceptifs. Mon fils m’a longtemps raconté des épisodes très douloureux vécus par la fillette trisomique de sa classe, des choses que les autres lui faisaient faire parce qu’elle est particulièrement docile. Mais ce n’est pas de la faute des enfants, personne ne leur a expliqué, le plus souvent. »

Chaque rentrée, également, il y a des enfants différents qui trouvent une place dans une école classique, mais il n’y a pas d’auxiliaires de vie scolaire (AVS) pour les aider à travailler et à s’intégrer ! Ils sont perturbés et perturbent tout la classe, ce qui ajoute au sentiment de rejet. L’État doit payer plus d’adultes et de structures, personne ne doit plus subir ce sentiment d’abandon, surtout pas un enfant malade. Et chacun doit se demander s’il peut aider ces enfants et leurs mères. Une heure d’entraide dans la journée peut tout changer. »

Force de l’engagement

Rachid Zerrouki, sensibilisé à la sociologie en lisant Pierre Bourdieu, assume un positionnement politique dans la lutte contre le déterminisme social, à l’école et en dehors de l’école : « J’ai parfois l’impression de ne servir à rien parce que l’impuissance des élèves est contagieuse. Mais je ne crois pas au “trop tard”, parce que cela ressemble à de la résignation. On peut se dire “trop peu de moyens” ou “j’en ai trop marre, je veux rentrer chez moi” mais “trop tard”, c’est trop fataliste. »

En plus de l’engagement littéraire, il envisage d’autres forme d’actions : « Il est temps pour moi de m’inscrire dans des démarches plus collectives et notamment associatives. La prochaine présidentielle en France arrive et je ne peux pas supporter de voir le débat sur les enjeux liés à l’école tourner en rond. Vous vous rendez compte qu’en 2017 ils ont littéralement passé trois jours à débattre sur les plateaux pour se demander s’il fallait donner deux portions de frites aux élèves qui ne mangent pas de viande ? Il faut orienter le débat public vers les vraies questions, vers les incasables, et cela ne peut se faire que collectivement. »

Au moment où l’école est secouée par de multiples crises, dont l’actualité tragique en France révèle à quel point elles sont profondes, les témoignages et des analyses de ceux qui font l’école sont plus que jamais nécessaires. Iman Bassalah et Rachid Rezzouki montrent telles qu’elles sont, ces marges qu’on ne voit pas ou qu’on ne veut pas voir. Ils ajoutent à l’expérience des praticiens le talent de la narration, la complexité des points de vue, le questionnement citoyen, la force de l’engagement et l’empathie des humanistes.

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