Analyses

Présidentielle en Côte d’Ivoire : où est la société civile ?

Réservé aux abonnés | | Par - à Abidjan
Mis à jour le 25 octobre 2020 à 17h28
Yasmina Ouégnin, à droite, brandit une pancarte "Non au troisième mandat", lors d'un rassemblement, le 10 octobre 2020, à Abidjan.

Yasmina Ouégnin, à droite, brandit une pancarte "Non au troisième mandat", lors d'un rassemblement, le 10 octobre 2020, à Abidjan. © © SIA KAMBOU/AFP

Peu présente dans le débat public, la société civile ivoirienne n’a pas été beaucoup plus audible pendant la campagne électorale, qui touche désormais à sa fin.

Au mois d’août, Arsène Brice Bado a bien essayé d’organiser un débat à Abidjan sur la constitutionnalité du troisième mandat présidentiel. La Côte d’Ivoire connaissait déjà une vague de manifestations et de violences suite à l’annonce du président Alassane Ouattara de se porter candidat à l’élection du 31 octobre, candidature jugée anticonstitutionnelle par l’opposition. Il avait imaginé une rencontre de spécialistes où chacun aurait avancé des arguments techniques « pour comprendre la Constitution, donner à réfléchir sans prendre de position partisane ».

Mais ce chercheur en sciences politiques, vice-président de l’Université jésuite du Centre de recherche et d’action pour la paix (Cerap), à Abidjan, s’est heurté à un mur. Tous les universitaires, professeurs de droit et experts contactés ont décliné l’invitation. « Ils trouvaient la question trop sensible », déplore-t-il.

« Il est difficile de s’exprimer »

« Ouvrir un débat est déjà perçu comme une forme de contestation. La situation est tellement polarisée qu’il est difficile de s’exprimer sans être taxé d’appartenance à un camp politique ou à un autre », regrette Arsène Brice Bado, qui estime pourtant fondamental cet échange de connaissances. « Parler des sujets qui divisent est une façon de participer à la gestion des conflits », au risque que « les rancœurs gonflent et explosent ».

Ces derniers jours, de nouvelles violences ont éclaté dans plusieurs villes du pays – au moins seize personnes sont mortes à Dabou, à 50 km à l’ouest d’Abidjan -, alors que la coalition de l’opposition a appelé ses militants à « empêcher la tenue de toute opération liée au scrutin et à mettre en application le mot d’ordre du boycott actif par tous les moyens légaux ».

La grille politique est devenue la seule grille de lecture

La société civile ivoirienne a toujours été peu présente dans le débat public. Et c’est encore plus vrai à l’aube d’une échéance électorale majeure. « Quand on regarde les grandes organisations, on constate qu’elles sont toutes nées lors des périodes de tensions dans le pays. La ligue des droits de l’homme (Lidho) en 1990; le Mouvement ivoirien des droits humains (Midh) en 2000 et, en 2004, l’Action pour la protection des droits de l’homme (APDH), explique le sociologue Rodrigue Koné. Leur création entrait dans des stratégies politiques, elles sont devenues des outils au service d’un discours politique. Elles ne font pas beaucoup d’efforts pour s’en distinguer et se rendre visibles en dehors des périodes de crise. Elles ont perdu de leur crédibilité. »

« La colonisation politique touche la société civile. Des organisations sont proches du pouvoir ou de l’opposition. Certains le disent, d’autres le récusent. La grille politique est devenue la seule grille de lecture », abonde Arsène Brice Bado.

Voix émergentes

Sur les réseaux sociaux, au milieu de nombreux anonymes partisans, parfois virulents, quelques voix émergent. L’écrivain Gauz fait partie de ceux qui s’expriment régulièrement très librement. Il ne cache pas ses positions anti-Ouattara, mais dit n’appartenir à aucun parti.

Récemment, il a réclamé sur son compte Twitter, suivi par plus de 7 000 personnes, une meilleure prise en compte des questions culturelles dans les programmes politiques. Il regrette de ne pas plus entendre ses concitoyens à quelques jours de l’élection présidentielle, et s’agace d’un manque de « volonté » individuelle.

Cependant, il dit comprendre les craintes de ceux qui ne veulent pas revivre « le traumatisme de 2011 » et n’accable pas les artistes qui choisissent de s’associer à un parti. Les musiciens qui jouent lors des meetings politiques ? « Tu roules pour un parti, tu es payé en temps et en heure, cash. Ils joueraient et pourraient vivre de leur musique quand sinon ? Jamais !»»

Entre intimidations et autocensure

Les manifestations sur la voie publique ont été interdites par arrêté le 16 mars pour lutter contre le Covid-19, puis maintenue par crainte de troubles. Une mesure jugée « arbitraire » par plusieurs associations, qui ont dénoncé, lors d’une conférence de presse, « une restriction de l’espace civique ».

Parmi elles, Tournons la page, un mouvement citoyen apolitique qui milite pour l’alternance démocratique et la bonne gouvernance en Afrique, très actif au Burkina Faso, au Mali, au Tchad ou au Sénégal. Le mouvement s’est adapté à la situation. Faute de pouvoir organiser des rassemblements, ses membres se rendent désormais dans les quartiers à la rencontre d’habitants réunis en petits groupes.

Pulchérie Gbalet est devenue le visage de cette société civile ivoirienne qui s’estime bâillonnée

L’objectif est d’« expliquer le contexte, ce qui est en jeu », précise Alexandre Amani, le coordinateur du mouvement en Côte d’Ivoire. Ce militant dit subir des pressions et avoir été menacé à plusieurs reprises. Il avait été interpellé le 11 mars avec une dizaine de membres du mouvement lors d’une distribution de prospectus contre la modification constitutionnelle. « Nous avons été arrêtés, mais de manière régulière. Cela ne nous fait pas peur. En revanche, nous craignons d’être pris à partie par des milices ou des “microbes”. »

En août, la militante Pulchérie Gbalet, présidente d’Alternative citoyenne ivoirienne (ACI), une organisation proche de l’opposition, qui avait appelé à des manifestations contre un troisième mandat d’Alassane Ouattara, a également été arrêtée. Poursuivie pour « incitation à la révolte et appel à l’insurrection », elle a été incarcérée. Pulchérie Gbalet est depuis devenue le visage de cette société civile ivoirienne qui s’estime bâillonnée.

« Cette crainte de s’exprimer trouve certainement sa source dans une réminiscence de la crise postélectorale. Sous le régime de Laurent Gbagbo, la liberté d’expression était muselée », affirme le ministre de la Communication et des Médias, Sidi Tiémoko Touré, porte-parole du gouvernement. « La Constitution adoptée en 2016 par Alassane Ouattara consacre la diversité et la liberté d’expression. Il n’y a pas d’espace de parole interdit », assure-t-il.

« L’interdiction des manifestations est une chose, mais le problème est plus profond. Une autocensure existe, elle est très forte. C’est une réalité », précise Arsène Brice Bado. Un constat que partage une militante ivoirienne pour les droits des femmes, qui a souhaité garder l’anonymat. « Ceux qui veulent s’exprimer renoncent, car l’environnement est dissuasif. C’est subtil, voire sournois. On pourrait se plaindre en disant qu’il nous est interdit de parler, mais on ne le fait pas. » C’est pourquoi les Ivoiriens ont développé l’art de la dérision, explique-t-elle. « Nous abordons les sujets avec humour mais, au fond, nous avons peur. »

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