Politique

RDC : Félix Tshisekedi prône « l’union sacrée » après des tensions avec les pro-Kabila

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Mis à jour le 23 octobre 2020 à 23h01
Le président congolais Félix Tshisekedi, en octobre 2020 lors de la prestation de serment des nouveaux juges nommés à la Cour constitutionnelle.

Le président congolais Félix Tshisekedi, en octobre 2020 lors de la prestation de serment des nouveaux juges nommés à la Cour constitutionnelle. © DR / Présidence RDC

Ni dissolution du Parlement, ni démission du gouvernement. Au terme d’une semaine tendue avec ses alliés du Front commun pour le Congo, Félix Tshisekedi a finalement annoncé des « consultations » politiques. De quoi lui donner du temps pour inverser le rapport de force politique ?

Fin du suspense. Après plusieurs jours de tensions politiques à Kinshasa, Félix Tshisekedi n’a finalement pas annoncé la rupture de l’alliance que sa coalition Cap pour le changement (Cach) forme avec le Front commun pour le Congo (FCC) de Joseph Kabila. Il n’y aura pas de dissolution du Parlement, ni de démission du gouvernement.

Dans une courte allocution – 8 minutes – diffusée ce vendredi 23 octobre sur la RTNC, la télévision nationale, le président congolais dit avoir décidé « d’entamer dès la semaine prochaine, une série de contacts visant à consulter les acteurs politiques et sociaux les plus représentatifs » afin de créer « une union sacrée de la nation ».

Alors que la tension n’a eu de cesse de monter ces derniers jours au sein de l’alliance de circonstance qui dirige le pays, Félix Tshisekedi a dénoncé d’un ton ferme ses partenaires politiques du FCC. Il a décrit un contexte d’exceptionnel fragilité du pays, comme en janvier 2019 au sortir des élections, avec des résultats qui, dit il, l’ont « forcé » à se lancer dans une alliance avec ses anciens adversaires politiques.

Près de deux ans après son arrivée au pouvoir, Tshisekedi n’a pas manqué de rappeler les divergences profondes qui subsistent avec les partisans de Joseph Kabila sur des dossiers aussi cruciaux que la sécurité, les réformes électorales ou encore la répartition des portefeuilles ministériels… autant de sujets qui « nécessitent un large consensus ».

Passage en force

Ce discours vient mettre fin à plusieurs jours de spéculations, au cours desquels le mariage de raison formé entre Félix Tshisekedi et Joseph Kabila a semblé plus que jamais proche du divorce.

Une crise au sommet de l’État qui s’est étalée dans une lumière crue, le 21 octobre, jour de prestation de serment des nouveaux juges de la Cour constitutionnelle. Les images d’un Félix Tshisekedi, torse bombé, pénétrant dans un Parlement en ébullition et mimant le “V” de la victoire que son père Étienne avait coutume de faire de son temps d’opposant ont marqué les esprits.

Dans un Palais du Peuple investi par la garde républicaine depuis la veille et vidé d’une majorité kabiliste qui lui est de plus en plus hostile, le président congolais savourait alors un succès remporté dans l’interminable bras de fer qu’il mène à distance avec son prédécesseur.

Porté par le brouhaha des partisans qui l’appelaient à rompre avec l’ancien président Joseph Kabila, Tshisekedi a procédé, stoïque, à la prestation de serment des trois nouveaux juges de la Cour constitutionnelle, sans doute conscient que son acte de défiance marquait un tournant.

Le cas de ces nouveaux entrants dans cette Cour hautement stratégique était devenu, au cours des dernières semaines, une ligne rouge entre les deux camps, le FCC accusant le président congolais d’avoir violé la Constitution en nommant ces magistrats sans avoir au préalable consulté le Premier ministre.

Le dossier de la Cour constitutionnelle était, au même titre que celui de la présidence de la Ceni où de la réforme judiciaire voulue par le camp Kabila, au cœur des discussions de la commission resserrée mise en place par Tshisekedi et son prédécesseur, courant août, pour aplanir ces divergences persistantes. Malgré de nombreuses rencontres entre les huit négociateurs – quatre pour chaque camp – les deux camps ne sont pas parvenus à sortir de l’impasse.

Tshisekedi, qui a toujours martelé que le divorce n’était pas au programme, a semblé impulser ces derniers jours un surprenant revirement. « C’est une accumulation de frustrations », confie à Jeune Afrique un proche collaborateur du chef de l’État.

Consultations tous azimuts

Tout s’est accéléré au cours des deux dernières semaines. Après l’échec de la rencontre du 12 octobre entre Jeanine Mabunda, présidente de l’Assemblée nationale, Alexis Thambwe Mwamba président du Sénat – tous deux membres du FCC – et Félix Tshisekedi, le président congolais avait instruit le Premier ministre Sylvestre Ilunga Ilunkamba de se charger de suivi du dossier de la prestation de serment des juges. Ce n’est que trois jours plus tard qu’il a annoncé la tenue de la cérémonie, dans l’enceinte du Parlement. Celle-ci se tiendra finalement en l’absence des présidents des deux chambres, mais aussi du Premier ministre.

Dès l’annonce de cette cérémonie, les grandes manoeuvres ont commencé. En début de semaine, Kabila avait mandaté l’un de ses plus proches collaborateurs pour qu’il prenne contact avec deux des parrains de l’accord – dont le contenu est jusqu’à présent resté secret – qui le lie à Félix Tshisekedi, en l’occurrence l’Afrique du Sud et le Kenya, pour tenter de résoudre la situation.

Mardi 20 octobre, l’ancien président avait aussi discrètement reçu plusieurs ambassadeurs européens. Selon des sources diplomatiques, le discours de l’ancien président aurait alors été modéré, soulignant surtout une crise de confiance avec son partenaire.

Devant l’évolution de la situation, les négociations se sont encore intensifiées au cours des 48 dernières heures, avec une multiplication des réunions des caciques du FCC, et se sont poursuivies dans les ultimes instants qui ont précédé la prise de parole de Félix Tshisekedi, ce vendredi soir.

Sylvestre Ilunga Ilunkamba a ainsi reçu, de sa propre initiative, plusieurs ambassadeurs, dont ceux de l’Afrique du Sud et du Zimbabwe mais aussi de l’Union européenne et de la Belgique, qui n’étaient pas présents lors de la prestation de serment. Ces derniers ont plaidé contre la dissolution du Parlement, prônant un apaisement et un retour à la table des négociations.

Une position qui semble bien différente de celle d’un autre partenaire clé de Tshisekedi : les États-Unis. Mike Hammer, l’ambassadeur américain à Kinshasa est soupçonné par le camp de l’ancien président comme par certaines chancelleries occidentales de pousser à la confrontation entre les deux camps.

Le cas Ilunga

Le Premier ministre congolais, Sylvestre Ilunga Ilunkamba, lors du conseil des ministres du 29 novembre 2019.

Le Premier ministre congolais, Sylvestre Ilunga Ilunkamba, lors du conseil des ministres du 29 novembre 2019. © DR / Primature RDC

Dans l’entourage du président congolais, très peu d’informations ont filtré ces derniers jours. Il semble que plusieurs options aient été mises sur la table, les plus radicaux allant jusqu’à prôner la rupture de la coalition.

Le cas du Premier ministre a notamment animé les discussions. Son absence lors de la prestation de serment des juges de la Cour constitutionnel a aussi contribué à aggraver les tensions.

Du côté des proches de Tshisekedi, la majeure partie soutient que l’intention n’est pas de se séparer de Sylvestre Ilunga, qu’ils considèrent comme étant plus technocrate que militant. Paradoxalement, de nombreux caciques de la coalition pro-Kabila poussaient au contraire pour qu’il soit remplacé.

Mais ces derniers jours les relations entre le président et son Premier ministre se sont détériorées. Sylvestre Ilunga refusait notamment depuis le 17 octobre de contresigner le projet d’ordonnance portant révocation des juges Jean Ubulu et Noel Kilomba, deux des trois magistrats remplacés à la Cour constitutionnelle, qui refusent leur mutation à la Cour de cassation.

Cette posture lui a en revanche valu le soutien de son camp. À l’occasion d’une ultime réunion avec les députés du FCC dans sa résidence officielle de la Gombe, Jeanine Mabunda s’est félicitée « au nom de l’autorité morale Joseph Kabila, du coordonateur du FCC Néhémie Mwilanya, et du secrétaire permanent du PPRD Emmanuel Ramazani Shadary » de la réussite du boycott de la prestation de serment. « Tout ce que nous faisons ici, ne se fait pas à l’écart du Premier ministre. Non pas parce que nous sommes des partisans, mais parce que nous savons mettre l’intérêt des Congolais au premier plan », a-t-elle notamment déclaré.

Renversement de majorité ?

Jeanine Mabunda, présidente de l'Assemblée nationale de la RDC, lors de la rentrée parlementaire, le 15 septembre 2020.

Jeanine Mabunda, présidente de l'Assemblée nationale de la RDC, lors de la rentrée parlementaire, le 15 septembre 2020. © DR / Assemblée nationale RDC

À l’heure où il opte pour des « consultations » politiques, plusieurs options s’offrent désormais à Félix Tshisekedi. Au sein du cercle de conseillers et parmi les diplomates qu’il consulte, chacune compte ses soutiens et ses détracteurs.

L’hypothèse de consultations, sur la base des recommandations du G13 est notamment évoquée comme l’est également l’un des objectifs poursuivi par Félix Tshisekedi depuis le début de son mandat : un renversement de majorité.

Dès les prémices de sa présidence, Tshisekedi avait multiplié les tentatives de débauchages, vite annihilées par la vigilance de Joseph Kabila. La dégradation de la collaboration avec son partenaire de coalition l’a amené à réévaluer cette option avec, cette fois, un contexte qui joue plus en sa faveur que lors de ses premières tentatives.

Dans les couloirs de la présidence, l’idée d’un renversement de majorité est bel et bien évoquée. Elle inclurait notamment un rapprochement avec le camp de Moïse Katumbi et celui du sénateur FCC Modeste Bahati Lukwebo.

Le premier est toujours membre de Lamuka, mais les divergences de stratégie entre sa ligne « républicaine » et celle de la frange dure de cette plateforme d’opposition, incarnée par Martin Fayulu, sont de plus en plus visibles.

La présence des députés d’Ensemble, la formation de l’ex-gouverneur du Katanga, à la prestation de serment des juges alors que Fayulu dénonçait de son côté une « théâtralisation de la vie politique » et un « spectacle hideux », en est le dernier exemple.

Mais Katumbi est-il aujourd’hui prêt à franchir le pas d’un rapprochement avec Tshisekedi ? « Ce n’est pas parce que nous sommes d’accord sur le dossier des juges que nous le sommes sur tout », tempère un député d’Ensemble. Un proche collaborateur de Moïse Katumbi confirme pourtant que des contacts ont bien été pris, par le passé, dans l’optique d’un éventuel renversement de majorité. Moïse Katumbi s’est par ailleurs rendu en début de semaine à Brazzaville, qui suit de près la situation à Kinshasa.

FCC désuni ?

Dans le cas de Modeste Bahati Lukwebo, l’équation est tout aussi délicate. Sur le papier, son parti, l’Alliance des forces démocratiques du Congo (AFDC), représente la deuxième force politique au sein du FCC. Voilà plusieurs mois que les contacts sont établis entre l’entourage du président et le sénateur, qui a rencontré Tshisekedi lors de son déplacement dans l’Est, début octobre. Mais, comme en témoigne la photo entre Kabila et Bahati prise le jour de la rentrée parlementaire, mi-septembre, le FCC n’est pas prêt à laisser partir le très influent sénateur du Sud-Kivu.

Depuis son bras de fer avec Alexis Thambwe Mwamba pour la présidence du Sénat, son parti est divisé. Bahati n’a donc aucune garantie que ses troupes le suivraient comme un seul homme en cas de transhumance. « Même s’il fait défection, il faudra que Tshisekedi aille chercher d’autres élus FCC», insiste un diplomate occidental.

Le cas Bahati illustre néanmoins une réalité du FCC sur laquelle les proches de Tshisekedi souhaitent miser. Dans cette mosaïque de formations sous la coupe de Joseph Kabila, nombre de partis estiment qu’ils ne perçoivent pas leur juste part dans la répartition des postes. Bahati, qui a un temps rêvé d’être le candidat de Kabila pour prendre la tête du Sénat, après avoir même, brièvement, caressé l’hypothèse d’être son dauphin, n’est en ce sens pas un cas isolé.

Le camp Tshisekedi pourrait essayer de jouer sur ces frustrations, d’autant qu’au sein du FCC, les plus radicaux peinent à comprendre pourquoi Kabila, qui dispose d’une large majorité dans les deux assemblées, s’est jusque-là cantonné au respect de l’accord secret signé avec le président actuel. « On nous reproche d’avoir poussé dans le sens d’un tel accord, on nous considère comme responsables de la situation », confie ainsi à JA un très proche collaborateur de Kabila.

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