Politique

Nigerian lives matter : Buhari opte pour la fermeté face au mouvement #EndSARS

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Mis à jour le 26 octobre 2020 à 14h31
Une fillette lors d'une manifestation contre les violences policières à Lagos, le 18 octobre 2020.

Une fillette lors d'une manifestation contre les violences policières à Lagos, le 18 octobre 2020. © Sunday Alamba/AP/SIPA

En faisant le choix de la fermeté face aux manifestants qui réclament la fin des brutalités policières, le président nigérian prends le risque de s’aliéner une large frange de la jeunesse de son pays qui a pris fait et cause pour ce mouvement d’une ampleur inédite.

Les manifestations contre les violences policières, qui mobilisent depuis plus de deux semaines une partie de la population nigériane dans les principales villes du pays, semblent plus que jamais justifiées depuis que le 20 octobre, les forces de l’ordre ont tiré sur la foule, causant la mort de douze personnes à Lagos.

Les violences de ce que la presse locale qualifie de « Bloody Tuesday » ont encore fait monter la tension d’un cran à travers le pays, ainsi que l’incompréhension entre des Nigérians qui manifestaient jusqu’alors pacifiquement et des pouvoirs publics qui ont optées pour une répression brutale. Le tout devant une communauté internationale qui appelle au calme en espérant que la situation ne dégénère pas davantage.

Tirs à balles réelles

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Des policiers frappent un manifestant, au péage de Lekki, à Lagos, le 21 octobre 2020. © Sunday Alamba/AP/SIPA

Et ce ne sont pas les propos tenus par le président Muhammadu Buhari lors d’une courte allocution télévisée dans la soirée du 22 octobre, qui vont la rassurer. Quarante-huit heures après l’intervention sanglante de la police, durant laquelle plusieurs centaines de personnes ont également été blessées, le chef de l’État fédéral a conservé une ligne dure à l’encontre des manifestants. « Je demande aux protestataires de résister à la tentation d’être utilisés par des éléments subversifs, pour causer le chaos et mettre à mal notre jeune démocratie. Agir de la sorte sera considéré comme une tentative pour saper la sécurité nationale et l’ordre public. Ceci ne sera pas toléré », a insisté Buhari, alors que de nombreux incidents ont été constatés dans différents endroits du pays ces deux derniers jours.

Depuis les événements du péage de Lekki, où s’étaient rassemblés les manifestants, le pays donne en effet l’impression de s’enfoncer dans le chaos. Durant deux jours, des quartiers entiers de la capitale économique ont été mis à sac, des supermarchés ont été pillés, ainsi qu’un entrepôt où étaient stockés des milliers de sacs de vivres destinés à être distribués aux personnes les plus pauvres affectées par le Covid-19.

Des casernes de pompiers et des commissariats ont été incendiés et la prison d’Iyoki, située dans un des quartiers les plus résidentiels de la mégalopole a été attaquée, sans qu’aucun détenu n’ait réussi à s’échapper selon les autorités. La veille, près de 2 000 prisonniers avaient pu s’enfuir après qu’une foule nombreuse ne s’en soit pris au centre de détention de Bénin-City, dans l’État d’Edo, forçant le gouverneur Godwin Obaseki à proclamer la mise en place d’un couvre-feu.

Cinq autres États, ainsi que la capitale Abuja, ont aujourd’hui interdit toute manifestation et instauré un couvre-feu. À Lagos, il a été décidé par les autorités dès l’après-midi du 20 octobre, soit quelques heures seulement avant le rassemblement de quelques milliers de personnes au péage de Lekki dispersé par les forces de l’ordre qui ont tiré à balles réelles.

Si le président Buhari a préféré éviter le sujet dans son discours, les représentants de la police et de l’armée ont d’abord nié toute responsabilité, avant que des vidéos montrant des hommes en uniforme tirer en direction d’une foule qui agitait des drapeaux nigérians en chantant l’hymne national n’affolent les réseaux sociaux et ne provoquent l’indignation à travers le pays et au-delà, parmi la diaspora d’Afrique du Sud et du Ghana, ainsi qu’au sein de la communauté londonienne, mobilisée depuis le 11 octobre.

Soupçons de recours à des « supplétifs »

Le gouvernement fédéral a promis dès le lendemain de l’opération policière l’ouverture d’une enquête sur les causes de la fusillade. Ne serait-ce que pour faire taire les rumeurs de plus en plus insistantes sur l’utilisation par les autorités locales de groupes de jeunes provocateurs censés décrédibiliser le mouvement de protestation. Selon plusieurs témoins, des gangs armés de machettes et de battes de baseball auraient attaqué à plusieurs reprises les manifestants. D’autres auraient profité de la situation pour bloquer les routes et racketter les conducteurs… devant des forces de l’ordre indifférentes.

Là encore, les autorités de Lagos ont promis d’enquêter sur ces violences tout en réfutant toute implication de leur part dans ce que le gouverneur de l’État, Babajide Sanwo-Olu, qualifie de « situation anarchique ».

Ce ne serait pourtant pas la première fois que les autorités nigérianes utiliseraient quelques « supplétifs ». «  Il y a déjà eu des précédents. Les témoignages recueillis ces derniers jours sont donc tout à fait plausibles », estime Marc-Antoine Pérouse de Montclos, chercheur à l’Institut de recherche pour le développement (IRD), spécialiste du Nigeria.

Muhammadu Buhari, lors de son discours télévisé le 22 octobre 2020.

Muhammadu Buhari, lors de son discours télévisé le 22 octobre 2020. © Bayo Omoboriowo/AP/SIPA

Ce ne sont pas des bavures, mais bien un système de gouvernement

Cette escalade de la violence, alors que plusieurs organisations estiment entre 18 et 54 le nombre de Nigérians tués depuis le début de la crise actuelle, est également loin d’être inédite dans le pays, notamment du côté des forces de l’ordre. « En 2009, l’armée et la police avaient massacré en toute impunité un millier de personne dans le Borno, ce qui avait précipité la radicalisation de Boko Haram », rappelle par exemple Marc-Antoine Pérouse de Montclos, pour qui, « ce ne sont pas des bavures, mais bien un système de gouvernement ».

C’est d’ailleurs pour protester contre cet usage récurrent de la force et les brutalités policières que les premières manifestations ont été organisées depuis le début du mois. Le 3 octobre, une vidéo mise en ligne montre des policiers de la Brigade spéciale de répression des vols (Special anti-robbery Squad – SARS) abattre un homme à Ughelli, dans l’État du Delta, dans le sud du pays.

Un mouvement qui s’étend

Lors d'une manifestation contre les violences policières à Lagos, le 20 octobre 2020.

Lors d'une manifestation contre les violences policières à Lagos, le 20 octobre 2020. © Sunday Alamba/AP/SIPA

La vidéo devient virale et provoque rapidement de nombreux témoignages sur les pratiques de ce corps très controversé de la police nigériane, accusé de racket, d’arrestations illégales, de torture, voire même de meurtres. Quelques jours plus tard, le hashtag #EndSARS est lancé et devient l’un des plus partagés sur les réseaux, grâce au relais apportés par des stars comme Wizkid et Davido.

Le 8 octobre, démarrent à travers le pays les premières manifestations, « pour en finir avec les SARS », en même temps que les opérations de répression des forces de l’ordre. Alors que les premiers manifestants tombent sous les balles de la police, au soir du 11 octobre, Muhammadu Buhari annonce la dissolution de la SARS, remplacée par le SWAT. Il promet également une grande réforme de la police et assure que tout abus constaté des SARS fera l’objet de poursuites.

Insuffisant aux yeux de la population, qui doute de la volonté présidentielle de lancer de telles enquêtes, alors qu’au fil des jours une large frange de la jeunesse victime de la crise économique qui touche le pays depuis la baisse des cours du pétrole, principale source de revenus du pays, s’est joint aux manifestants.

Aux protestations contre les violences policières s’ajoutent alors celles contre la vie chère, la corruption généralisée et la mauvaise gouvernance, le mouvement se transformant progressivement en critique ouverte contre le pouvoir en place.

Lors de son allocution télévisée, Muhammadu Buhari a réitéré ses promesses de réformes. « J’ai été très clair sur le fait que la dissolution de la SARS s’inscrit dans notre engagement à mettre en œuvre une réforme étendue de la police », a rappelé le président, avant de regretter que « la vitesse à laquelle cette décision a été prise semble avoir été assimilée à de la faiblesse ».

Plutôt que le rameau d’olivier, le pouvoir nigérian semble donc préférer manier le bâton, notamment auprès d’une jeunesse urbaine dont il semble s’être coupé. « À 77 ans, Buhari semble isolé et plus conservateur que jamais, observe Marc-Antoine Pérouse de Montclos, il ne faut pas compter sur lui pour être attentif au respect des droits de l’homme ». Et les timides remontrances de l’Union européenne et de l’ONU ne risquent pas d’infléchir sa position.

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