Santé

Didier Raoult : « J’ai gardé un lien très fort avec l’Afrique » (1/3)

Réservé aux abonnés | | Par et
Mis à jour le 18 novembre 2020 à 14h10
Le professeur Didier Raoult lors d’une conférence de presse à l’IHU de Marseille, le 27 août.

Le professeur Didier Raoult lors d’une conférence de presse à l’IHU de Marseille, le 27 août. © PHOTO_PQR/LA PROVENCE/VALLAURI Nicolas

Grand défenseur de l’utilisation de la chloroquine face au Covid, le professeur français Didier Raoult est devenu une personnalité médiatique lors de la pandémie. Dans la première partie de cet entretien, il évoque pour JA ses liens avec le continent et les recherches qu’il contribue à y mener.

Spécialiste des maladies infectieuses et des pathologies spécifiques aux milieux tropicaux, le professeur et médecin français Didier Raoult avait déjà un beau curriculum vitae lorsque la pandémie de Covid-19 l’a fait accéder, début 2020, à la notoriété nationale puis internationale. Sa silhouette est devenue familière aux téléspectateurs et aux internautes du monde entier et sa personnalité entière divise : les uns l’adulent et scrutent ses moindres prises de parole, les autres critiquent ses affirmations péremptoires et ses jugements trop tranchés.

Né au Sénégal, ayant vécu en Algérie, Didier Raoult connaît et aime l’Afrique, où il travaille avec plusieurs unités de soins et de recherches, dont certaines qu’il a contribué à créer. Nombre de médecins du continent ont été ses collègues ou ses élèves. Beaucoup partagent avec lui la conviction que si le continent semble si bien résister au coronavirus, c’est sans doute en partie grâce aux différents traitements antipaludéens – chloroquine en tête – qui y sont largement prescrits et consommés.

Dans une longue interview, le médecin revient sur les liens très forts qui l’unissent à l’Afrique, analyse la réponse apportée par les pays du continent à la pandémie de Covid et souligne la rapidité avec laquelle des centres de recherche modernes, utilisant les dernières innovations médicales, sont en train de voir le jour dans de nombreuses capitales.

Jeune Afrique : Vous êtes né à Dakar, quels souvenirs gardez-vous de vos premières années au Sénégal et en quoi cette expérience vous a-t-elle structuré ?

Didier Raoult : J’ai passé les cinq premières années de ma vie à Dakar, au Plateau, en face de l’hôpital Le Dantec et de l’Institut Pasteur, non loin de la plage de l’anse Bernard. C’était un endroit merveilleux. C’est mon père qui avait fait construire le bâtiment de l’Orana [Organisme de recherches sur l’alimentation et la nutrition africaines], où nous vivions. Est-ce cela qui m’a structuré ? Toutes nos expériences y participent, ce n’est pas un processus simple, mais il est certain que notre environnement joue un rôle dans notre destin.

Vous connaissez aussi l’Algérie, où votre IHU conserve une unité mixte de recherche.

Oui j’ai aussi un lien très fort avec l’Algérie. Mon père était professeur de médecine militaire et nous nous sommes installés à Marseille car le centre de médecine militaire tropicale s’y trouvait. De là, il a été envoyé en Algérie par l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), pour laquelle il a travaillé entre 1963 et 1973. Il s’y est attelé à la question de la nutrition et a en particulier participé à la création d’une poudre nutritive distribuée dans tout le pays, la Superamine, basée sur des produits locaux et non pas importés. Cela a permis à l’Algérie d’accéder à une indépendance totale pour nourrir ses enfants.

J’adore le sud algérien !

J’y ai moi-même fait plusieurs aller-retour et y ai gardé des contacts et amitiés. D’ailleurs, une fois devenu médecin, les premiers malades que j’ai vus étaient à l’hôpital Mustafa d’Alger. J’ai suivi un stage d’un mois dans le sud durant mes études de médecine, à Golea. J’adore le sud algérien ! Et puis il y a une proximité naturelle, c’est une question de géographie : j’ai coutume de faire remarquer que quand vous vivez à Marseille, la distance qui vous sépare d’Annaba, en Algérie, est à peu près la même que celle qui vous sépare de Paris.

Quels liens avez-vous conservés avec le continent ?

Des liens très forts. J’ai recréé une unité de recherche au Sénégal il y a douze ans. À Dakar et dans le Sine Saloum. J’ai également des relations avec le Congo-Brazzaville, le Mali, le Gabon, ou encore la Guinée-Conakry, notamment une équipe d’étudiants qui sont passés par notre IHU, à Marseille, et ont ensuite monté là-bas un gros laboratoire de recherches. J’ai également des liens continus avec l’Afrique du Nord, et surtout l’Algérie, où nous avons cette unité mixte dirigée par Idir Bitam, l’un des plus grands scientifiques algériens et l’un de nos anciens thésards.

Qui sont, selon vous, les scientifiques africains qui ont joué le rôle le plus important face à la pandémie de Covid ?

Je parlerai surtout de l’Afrique francophone, qui est celle que je connais. Je pense en premier lieu à Jean-Jacques Muyembe, au Congo, qui a joué un rôle déterminant dans l’identification d’Ebola. Il fait d’ailleurs partie de mon conseil scientifique. Il a bâti un technopôle à Kinshasa, ce qui est extrêmement important.

Au Sénégal, deux personnes comptent à ma connaissance : Cheikh Sokhna, un chercheur de très haut niveau, très dynamique, à qui l’on a confié la gestion de l’équipe sénégalaise liée à notre unité mixte. Et Souleymane Mboup, qui a construit un technopôle d’un niveau exceptionnel à côté de l’aéroport. On peut aussi mentionner nos amis de l’Hôpital principal de Dakar, qui font un travail important en microbiologie.

Je pense également à l’équipe de mon grand ami malien Ogobara Doumbo, qui était l’une des stars de la médecine en Afrique et qui est malheureusement décédé en 2018. Elle continue à faire de la recherche de très haut niveau dans un contexte extrêmement difficile, un contexte de guerre…

Le professeur Didier Raoult avec le docteur Cheikh Sokhna au Parc Niokolo-Koba, en polo jaune, (Sénégal) en août 2019.

Le professeur Didier Raoult avec le docteur Cheikh Sokhna au Parc Niokolo-Koba, en polo jaune, (Sénégal) en août 2019. © DR

Au Gabon, une équipe réalise des recherches tout à fait remarquables autour des primates. Nous travaillons avec tous ces confrères, notamment pour étudier la variabilité des génomes de Covid sur le continent, car on y a vu apparaître plusieurs variants.

Si le continent est moins touché, c’est peut-être en raison de l’utilisation fréquente de produits antipaludéens

Vous avez étudié des coronavirus, picornavirus en Afrique. Quels autres types de recherches effectuez-vous ?

Au départ, notre objectif principal était d’identifier les différentes infections qui circulaient en Afrique, alors que très peu d’outils y existaient pour ce faire. Tout tournait autour du paludisme, qui joue certes un rôle important, mais, de fait, le reste était très négligé. J’ai donc voulu essayer d’évaluer le répertoire des infections et de leurs causes. Adapter à la situation locale des outils de diagnostic, puis des stratégies de prévention et enfin des stratégies thérapeutiques.

L’avantage pour l’Afrique, c’est qu’elle n’a pas besoin de repasser par les cent années d’évolution de la microbiologie et des diagnostics en maladies infectieuses qu’a traversées l’Europe. Elle commence directement son histoire au XXIe siècle. Il faut y installer tout de suite les outils les plus modernes, et c’est d’ailleurs ce qu’il se passe, avec la création de technopôles extrêmement dynamiques.

Vous avez évoqué la possibilité d’une mutation du Covid, sur la base de ce que vous avez observé à Marseille. Est-ce confirmé ?

Il y a des variants de ce virus, tout le monde est maintenant d’accord sur ce point. Le variant qu’on a observé en juillet à Marseille était isolé exclusivement chez les gens qui arrivaient d’Algérie ou de Tunisie. Cela coïncidait avec le moment où l’on a rouvert la possibilité de voyager depuis ces pays et cela a commencé par toucher des gens sur les bateaux. C’est comme ça qu’on s’en est rendu compte. Le virus voyage, et les variants apparaissent en fonction de la circulation des humains, cela fonctionne dans toutes les directions. Il n’y a pas de « pays maudit ».

Il n’y a pas de « pays maudit »

Le variant maghrébin n’a donc pas de particularités qui justifiaient de continuer à l’étudier de près ?

Non. Ce variant, appelé Marseille 1, a disparu au bout d’un mois et demi. Il a été remplacé par d’autres variants dont on ne connaît pas l’origine. Il n’avait manifestement pas de capacité à provoquer des épidémies considérables. Il semble qu’il donnait des formes moins graves, entraînant moins d’hospitalisations que ce qu’on avait vu lors de l’épidémie du printemps.

Au-delà des maladies infectieuses, dont vous nous parliez au début de cet entretien, avez-vous d’autres programmes de recherche en cours ou en projet sur le continent ?

On n’arrête pas ! Une des choses sur lesquelles on travaille et qu’on veut faire avancer, c’est le rôle de la microbiologie dans la malnutrition. Cela rejoint d’ailleurs les recherches que menait mon père il y a des décennies sur le kwashiorkor, qui est l’une des formes les plus sévères de malnutrition en Afrique. Je travaille sur le rôle des microbes dans le kwashiorkor. Il est possible qu’on aide à trouver des solutions thérapeutiques via des probiotiques, des solutions naturelles et fermentées.

Nous nous intéressons aussi beaucoup aux maladies transmises par le lait maternel. C’est une des vraies priorités. Nous continuons également à répertorier les infections qu’on trouve particulièrement en Afrique. Et bien sûr nous travaillons toujours sur le paludisme, qui est une lutte de tous les instants.

Vous avez acquis une grande notoriété depuis le début de la crise, particulièrement en Afrique, où vous êtes une véritable star. Cela vous surprend-il ?

Je pense que les Africains savent que j’aime l’Afrique. J’ai des rapports très naturels avec les Africains, ce qui lié au fait que j’ai passé une partie non négligeable de ma vie sur le continent. J’essaie d’y retourner chaque année et, si possible, de -passer un moment en brousse. J’adore la brousse. J’y suis bien. C’est naturel d’être bien aimé des gens qu’on apprécie.

Jeune Afrique Digital

L'abonnement 100% numérique

consultable sur smartphone, PC et tablette

JA3100_600 devices

Profitez de tous nos contenus
exclusifs en illimité !

Inclus, le dernier numéro spécial de Jeune Afrique

Abonnez-vous à partir de 1€
Fermer

Je me connecte