Économie

Comment Blaise Compaoré a fait de Mahamadou Bonkoungou l’un des plus riches patrons du Burkina (2/2)

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Mis à jour le 20 novembre 2020 à 12h33
Au premier plan : l’entrepreneur Mahamadou Bonkoungou. Au second plan : l’ancien président burkinabè Blaise Compaoré.

Au premier plan : l’entrepreneur Mahamadou Bonkoungou. Au second plan : l'ancien président burkinabè Blaise Compaoré. © Gong Bing/XINHUA-REA ; Hippolyte Sama.

L’ascension du patron d’Ebomaf est indissociable de l’ex-président burkinabè, qui lui a fait profiter de ses connexions. Dans le second volet de son enquête, « Jeune Afrique » vous révèle les coulisses de sa montée en puissance à Ouagadougou.

Il est sans aucun doute l’homme le plus fortuné du Burkina Faso. Et l’un des seuls à pouvoir s’entretenir en privé avec le milliardaire nigérian Aliko Dangote, à qui il rend visite régulièrement au Nigeria. À 54 ans, Mahamadou Bonkoungou, fondateur de la société de BTP Ebomaf, est pourtant resté longtemps dans l’ombre, y compris dans son propre pays.

D’abord parce que son ascension, qui s’est accélérée au cours des dix dernières années, repose sur des chantiers obtenus pour la plupart dans les pays voisins. Ensuite, parce que l’entrepreneur a toujours pris soin de cultiver une certaine discrétion. Il sort peu, n’offre pas de grandes réceptions dans sa villa du quartier de Ouaga 2000, n’entretient pas de réelles amitiés avec d’autres VIP, même s’il en fréquente pour la bonne marche de ses affaires, et ne dépense pas son argent de manière exubérante.

Mahamadou Bonkoungou s'est progressivement rapproché de Roch Marc Christian Kaboré.

Mahamadou Bonkoungou s’est progressivement rapproché de Roch Marc Christian Kaboré. © LUDOVIC MARIN/AFP

Pour avoir une idée de son patrimoine, il vaut mieux regarder du côté de Casablanca, où il a acheté une villa de 4 millions d’euros dans le quartier d’Anfa, et du côté de Paris, où il possède un luxueux pied-à-terre dans une voie privée du 17e arrondissement. Et n’eût été la révélation, en 2018, de son différend financier avec l’ancien Premier ministre béninois Lionel Zinsou, qui ne lui remboursait pas un prêt de 15 milliards de F CFA (23 millions d’euros) consenti pour financer sa campagne présidentielle en 2016, il serait certainement resté quelques années encore sous les écrans radars.

Ambitions politiques

Alors, quand sa fille Alizèta Kambou Bonkoungou s’affiche au début de septembre avec les fondateurs d’un nouveau parti, l’Alliance pour le développement national (ADN), l’initiative surprend. Il s’agirait en fait d’un ballon d’essai. Inspiré par Patrice Talon, le patron d’Ebomaf nourrit, selon nos informations, des ambitions politiques.

Il se sent invincible

A force de fréquenter les palais – bien au-delà de la sous-région –, ce fils cadet d’un commerçant né à Dédougou, qui a débuté en important du Nigeria des cassettes audio et des pièces de moto, puis du Togo des voitures d’occasion, rêve aujourd’hui d’un destin présidentiel. « Il se sent invincible » nous confie, incrédule, un grand patron ouest-africain.

Mahamadou Bonkoungou a promu sa fille Alizèta au poste de directrice adjointe de son groupe, Ebomaf.

Mahamadou Bonkoungou a promu sa fille Alizèta au poste de directrice adjointe de son groupe, Ebomaf. © EBOMAF

Le mentor Blaise Compaoré

Son ascension est d’abord indissociable de Blaise Compaoré et de son frère François, à qui l’ancien président burkinabè déléguait la gestion des questions économiques. Avant la chute de ce dernier, le patron avait accès à tous les rouages du système : le chef d’État-major du président, le général Gilbert Diendéré, le chef du gouvernement, Luc Adolphe Tiao, et le ministre de l’Économie et des Finances, Lucien Marie Noël Bembamba.

Et c’est encore l’ex-président burkinabè qui invitera les chefs d’État de la sous-région, à commencer par le Togolais Faure Gnassingbé Essozimna, le Béninois Thomas Boni Yayi, et celui qui est devenu l’un de ses premiers soutiens, l’Ivoirien Alassane Ouattara, à faire appel aux services de Bonkoungou.

Soucieux dès le départ à ne pas afficher sa proximité avec le clan Compaoré, le chef d’entreprise a pu échapper à la vindicte populaire au moment des soulèvements de 2014. Aujourd’hui, il s’entend bien avec l’actuel locataire du palais de Kosyam, Roch Marc Christian Kaboré. Il est d’ailleurs l’un des grands donateurs de la fondation de la première dame. « Un homme d’une modestie exceptionnelle », souligne d’ailleurs l’ancien Premier ministre de Blaise Compaoré, candidat à sa propre succession en ce mois de novembre.

Preuve de cette bonne ambiance, Mahamadou Bonkoungou et sa fille Alizèta ont respectivement été élevés aux rangs de Grand Officier et de Chevalier de l’ordre de l’Étalon en décembre 2019. Pourtant, rapprocher les deux hommes n’a pas été simple. Il a fallu de nombreuses interventions pour y parvenir, dont celle de Mahamadi Savadogo, président de la Chambre de commerce et d’industrie du Burkina Faso. Et ce n’est qu’en 2017, lors de l’Assemblée générale des Nations unies, à New York, que le contact a été rétabli.

Depuis, l’exécutif burkinabè utilise souvent, comme les autres présidences de la région, les jets haut de gamme de la Liza Transport International (LTI) appartenant à l’homme d’affaires. S’il s’en défend, Bonkoungou a malgré tout, par loyauté, pris le risque de garder contact en secret avec l’ancien président. Selon une source au sein du Congrès pour la démocratie et le progrès, il lui rendrait d’ailleurs visite sur les rives de la lagune Ebrié, où Blaise Compaoré occupe une villa du quartier de Cocody-Ambassades, qu’a auparavant habitée l’actuel Premier ministre ivoirien Hamed Bakayoko, grand ami de Bonkoungou.

Premier cercle très familial

Décrit comme distant, faisant facilement fi des conventions, parfois obstiné, Mahamadou Bonkoungou s’appuie sur un premier cercle constitué pour l’essentiel de membres de sa famille pour piloter son groupe. Sa fille Alizèta, directrice générale adjointe, est impliquée dans tous les dossiers stratégiques. Bien que très jeune, son fils Issouf Bonkoungou avait lui aussi intégré Ebomaf. Il était d’ailleurs en mission en Côte d’Ivoire pour inspecter le chantier de bitumage de l’axe Ferkessédougou-Kong lorsqu’il est décédé, dans un accident de la circulation, en février dernier.

Récemment, le fondateur d’Ebomaf a également rappelé auprès de lui l’un de ses parents, Oumar Bonkoungou, ancien officier spécialiste des transmissions de l’armée burkinabè auparavant directeur général de l’opérateur de télécoms GreenCom en Guinée équatoriale. Sans poste précis, le quinquagénaire mène des missions de confiance à la demande du patron. Il l’a ainsi représenté au début d’octobre au Togo lors de la remise de logements à la gendarmerie nationale.

L’entrepreneur peut aussi compter sur Adama Rouamba, collaborateur dévoué qui a longtemps occupé le poste de directeur financier et qui coordonne désormais, en tant que secrétaire général, les activités du groupe dans les différents pays où il est présent. Dispositif auquel il faut ajouter son directeur de cabinet, Prosper Bassolé – proche de Djibrill Bassolé, ancien ministre des Affaires étrangères de Blaise Compaoré –, et son avocat Mathieu Somé.

Parmi ses fidèles depuis quelques années, on peut également citer El Hadj Aboubacar Zida, dit Sidnaba, fondateur du groupe de Savane médias, originaire comme lui de la région de Dédougou, ainsi que Moussa Ahmed Diallo, patron de l’Université de l’unité africaine (ex-IAM Burkina Faso), lui-même proche du ministre des Affaires étrangères, Alpha Barry.

Avant de se spécialiser dans les projets routiers et aéroportuaires, l’entrepreneur s’était d’abord concentré (à partir des années 1990) sur la réalisation de bâtiments publics. Il y avait été incité, selon ses dires, par des fonctionnaires à qui il vendait des véhicules d’occasion. En réalité, c’est le général Diendéré – avec qui il partage des origines communes dans un village de la province du Passoré (nord du pays) et qu’il considère comme un « frère » – qui a facilité l’obtention de plusieurs contrats.

Le général Gilbert Diendéré est l'un des premiers à avoir favorisé l'ascension de Mahamadou Bonkoungou au Burkina.

Le général Gilbert Diendéré est l’un des premiers à avoir favorisé l’ascension de Mahamadou Bonkoungou au Burkina. © AHMED OUOBA/AFP

Ebomaf a bénéficié de financements des coopérations japonaise et française pour construire des écoles, la Maison des examens ou encore le Musée national du Burkina Faso, inauguré en 2004. Il a notamment beaucoup travaillé dans son fief de Dédougou. Les affaires étaient bonnes, mais les revenus, limités. De 1989, date de la création d’Ebomaf, à 2010, le groupe n’aurait engrangé que 60 milliards de F CFA de chiffre d’affaires cumulés. Une broutille comparée aux 782 milliards de F CFA enregistrés l’an dernier.

La montée en puissance du groupe débute en 2006, lorsqu’il décroche sur appel d’offres une partie du projet de la zone d’activité commerciale et administrative (Zaca) lancé pour moderniser le centre-ville de Ouagadougou. Sans expérience des grands chantiers, Mahamadou Bonkoungou noue alors un partenariat avec Christian Ober, l’un des patrons du groupe alsacien Trabet-GRE, aujourd’hui démantelé, qui lui fournit des hommes et du matériel. Puis, en 2009, il confirme son nouveau statut en obtenant un second lot, cette fois de gré à gré.

Bien que controversées – au point qu’un audit sera commandé en 2016 pour éclaircir les conditions d’attribution du chantier –, les réalisations du projet Zaca vont marquer le début de son expansion internationale, d’abord au Togo, puis au Bénin, en Côte d’Ivoire et en Guinée avec l’appui du président Blaise Compaoré. De l’avis général, les succès de Mahamadou Bonkoungou s’expliquent aussi par son professionnalisme et sa capacité à bien s’entourer. Lui-même affirme employer environ 300 expatriés par l’intermédiaire de sociétés d’intérim françaises, et son matériel vient des meilleurs fabricants.

Trésor de guerre

Devenu incontournable dans le secteur des projets de BTP en Afrique de l’Ouest grâce à ses liens avec un grand nombre de présidents, Mahamadou Bonkoungou a amassé un véritable trésor de guerre. D’après un banquier qui a pu consulter les comptes de son groupe il y a quelques années, la situation financière d’Ebomaf est exceptionnellement saine.

Très tôt, l’entrepreneur, qui vit sous la protection de la police burkinabè, a décidé d’utiliser cet argent pour diversifier ses affaires. Après la construction d’un premier hôtel, en 2009, à Dédougou, il a entrepris de créer une chaîne hôtelière. En 2016 et en 2018, il a ouvert deux établissements, à Ouagadougou et à Dédougou. Tous reprennent le nom de Zind Naaba (littéralement, « le roi de la sauce ») donné à son père de son vivant par les habitants de la boucle du Mouhoun quand il approvisionnait en légumes tous les marchés de la zone.

Il a également acheté à cette période Jackson Assurances, une petite compagnie alors en difficulté, puis inauguré en mai 2019, dans la capitale burkinabè, un supermarché – Liza Market, dont sa fille Alizèta a pris la gestion – et pris le contrôle de la société sénégalaise Barberousse Fish, spécialisée dans la transformation et la commercialisation des produits de la pêche. Il envisage maintenant la construction de dix bateaux.

Entre 2011 et 2013, il a aussi acquis à Bobo-Dioulasso (grâce à des financements apportés par Ecobank) les usines d’huile de coton Jossira et de jus de fruits Savana. Annoncée depuis plusieurs années, leur rénovation n’est toujours pas effective. Si certaines banques internationales, comme la Société générale, semblent aujourd’hui être un peu moins promptes à lui prêter des fonds de peur qu’Ebomaf ne respecte pas tous les critères de conformité, d’autres, telles Attijariwafa Bank et la Banque centrale populaire, continuent de le financer. Mahamadou Bonkoungou entretient d’ailleurs des relations directes avec leurs patrons respectifs, Mohamed El Kettani et Kamal Mokdad.

Mais le rêve de l’homme d’affaires est de pouvoir un jour se passer de leurs services. Inspiré par Idrissa Nassa, le fondateur de Coris Bank, il a créé en 2017 son propre établissement, IB Bank (nommé ainsi en référence à son fils Issouf) à partir de l’ancienne Banque de l’habitat du Burkina Faso. L’opération, officialisée sous le régime de Roch Marc Christian Kaboré, avait été selon plusieurs sources finalisée durant la transition assurée par le lieutenant-colonel Yacouba Isaac Zida, un « frère » originaire lui aussi du nord du pays. Selon nos informations, c’était Alizèta Ouédraogo, l’ex-belle mère nationale, qui devait initialement s’en emparer – avant le renversement de Blaise Compaoré. Au Burkina Faso, il en a confié la direction à l’époux de sa fille, Raphaël Kambou.

Mais Mahamadou Bonkoungou veut lui donner une envergure panafricaine. Pour piloter ce projet, il a misé sur le Marocain Nabil Tahari, ancien collaborateur de la Société générale qui, de 2016 à 2019, était directeur commercial de la filiale au Burkina Faso, et auparavant responsable de l’audit interne de la banque française pour l’Afrique subsaharienne. Ce dernier devrait être nommé à la tête du conseil d’administration d’IB Bank en fin d’année.

Ensemble, les deux hommes ont créé au Maroc une petite boutique, Africa Development Consulting, spécialisée dans l’audit et la levée de fonds. Leur principal objectif est de réussir à la fin de cette année le lancement d’IB Bank à Djibouti, sous la houlette d’Urbain Bako, ex-cadre de Banque Atlantique au Burkina Faso. Pour obtenir la licence bancaire, l’entrepreneur est resté fidèle à sa méthode : aller directement à la présidence afin d’exposer son projet.

Cette fois, c’est l’Ivoirien Tommy Tayoro Nyckoss, un jeune « frère » qui n’est autre que l’époux de l’une des filles du président djiboutien, Ismaïl Omar Guelleh,, qui lui a ouvert les portes du palais.

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