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Côte d’Ivoire : Guillaume Soro peut-il bouleverser la présidentielle ?

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Mis à jour le 23 octobre 2020 à 10h54
L'ex-président de l'Assemblée nationale, Guillaume Soro, à Abidjan, en novembre 2018

L'ex-président de l'Assemblée nationale, Guillaume Soro, à Abidjan, en novembre 2018 © Issam Zelji/TRUTHBIRD MEDIAS pour JA

Moins d’une dizaine de jours avant une élection pour laquelle sa candidature a été invalidée et dont il a juré qu’elle n’aurait pas lieu, Guillaume Soro reste une inconnue de la complexe équation ivoirienne. Depuis son exil parisien, peut-il encore influer sur le scrutin ?

Il ne s’exprime pas souvent mais quand il le fait, l’exercice est bien huilé. Viennoiseries et jus d’orange pressé pour soigner les journalistes, conférence de presse parfaitement orchestrée, le tout retransmis en direct sur les réseaux sociaux… Ce 17 septembre, à Paris, dans la grande salle de réception de l’hôtel Bristol, où il a pris l’habitude de faire ses déclarations, Guillaume Soro est visiblement à l’aise.

Souriant et détendu dans son costume croisé bleu marine, l’ancien président de l’Assemblée nationale ivoirienne tacle ses cibles favorites : Alassane Ouattara, son projet de troisième mandat, ou encore le Conseil constitutionnel qui, quelques jours plus tôt, a retoqué sa candidature à la présidentielle. Sûr de lui, l’ex-chef de la rébellion des Forces nouvelles martèle « qu’il n’y aura pas d’élection le 31 octobre en Côte d’Ivoire ». « Dites-le, écrivez-le ! », enjoint-il à son auditoire circonspect.

Dans la foulée, à Abidjan, Henri Konan Bédié et les principales forces de l’opposition s’expriment à leur tour devant la presse au siège du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI). À la tribune, le « Sphinx de Daoukro », du haut de ses 86 ans, passe à l’offensive. « Face à la forfaiture d’Alassane Ouattara, un seul mot d’ordre : la désobéissance civile ! »

Petite victoire

Guillaume Soro et son entourage boivent du petit lait. Depuis son exil parisien, le leader de Générations et peuples solidaires (GPS) donne alors l’impression de donner le ton au reste de l’opposition. « Il affirme depuis longtemps que l’élection ne pourra avoir lieu dans ces conditions. Ce que lui a vu avant les autres, aujourd’hui tout le monde le voit. Toute l’opposition est désormais alignée sur sa position et regroupée face à Ouattara », se félicite un de ses proches.

À la présidence ivoirienne, certains le reconnaissent. « Soro se débrouille bien. Il manœuvre habilement et parvient à emmener le PDCI et le reste de l’opposition dans son sens. Reste à savoir si c’est le bon… », souffle un proche collaborateur du chef de l’État.

Pour celui qui a longtemps été un allié de Ouattara avant d’en devenir l’un des plus farouches opposants, c’est une petite victoire. Aux yeux de ses adversaires qui le disaient politiquement mort il y a encore quelques mois, l’enfant de Ferkessédougou a rappelé qu’il était encore un acteur avec lequel il fallait compter dans le marigot politique ivoirien.

Malgré les coups et les revers, Soro continue à clamer qu’il demeure candidat à la présidentielle

En décembre dernier, après son retour avorté à Abidjan, beaucoup pensaient qu’il appartenait désormais au passé. Difficile de voir, alors qu’il était visé par un mandat d’arrêt international émis par la justice ivoirienne pour tentative d’atteinte à l’autorité de l’État et détournement de deniers publics, comment il pouvait continuer à briguer la magistrature suprême – sans compter l’arrestation d’une vingtaine de ses proches, dont plusieurs députés.

Le 28 avril, ses chances avaient été définitivement anéanties par sa condamnation à vingt ans de prison et la privation de ses droits civiques pour « recel de détournement de deniers publics » et « blanchiment de capitaux ». Un règlement de compte politique, selon ses avocats, qui entraînera sa radiation des listes électorales et, in fine, l’invalidation de sa candidature par le Conseil constitutionnel.

« Du côté du droit »

Malgré les coups et les revers, Soro continue à clamer à qui veut l’entendre qu’il demeure candidat à la prochaine présidentielle. Dénonçant sa mise hors-jeu et contestant toutes les procédures judiciaires à son encontre en Côte d’Ivoire, il assure « être du côté du droit ». Une posture légaliste confortée par ses victoires successives face à l’État ivoirien devant la Cour africaine des droits de l’homme et des peuples (CADHP).

Saisie en mars par sa défense, la cour d’Arusha lui a plusieurs fois donné raison. Fin avril, elle réclamait aux autorités ivoiriennes de suspendre provisoirement le mandat d’arrêt à son encontre. Puis, mi-septembre, au lendemain du verdict du Conseil constitutionnel, elle rendait une nouvelle ordonnance leur demandant de « prendre toutes les mesures nécessaires en vue de lever immédiatement tous les obstacles empêchant Guillaume Soro de jouir de ses droits d’élire et d’être élu ».

Mais à Abidjan, ces décisions restent lettre morte. Entre Alassane Ouattara et son ex-soutien, les ponts sont coupés. Depuis les mutineries qui ont secoué l’armée et fait trembler son régime en 2017, le président, convaincu que Soro a activé les mutins en coulisses, ne lui fait plus aucune confiance. Les mois suivants, leur relation n’a fait que se dégrader. Refusant d’adhérer au Rassemblement des Houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP), estimant que le chef de l’État faisait tout pour le marginaliser, Soro a démissionné du perchoir en février 2019 puis quitté la Côte d’Ivoire.

 

Il n’y a plus rien de politique dans le combat qu’il mène contre Ouattara. Cela relève davantage d’un psychodrame personnel

« Il n’y a plus rien de politique dans le combat qu’il mène contre Ouattara, estime une source qui connaît bien les deux hommes. Cela relève davantage d’un psychodrame personnel qui ne concerne pas le peuple ivoirien. Soro a toujours pensé qu’il était le meilleur de sa génération et n’a jamais digéré de ne pas être choisi comme dauphin. » Son entourage dément vigoureusement, affirmant que le problème, c’est qu’il était en désaccord avec la manière dont le président gérait le RHDP et qu’il désapprouvait sa « conception dictatoriale du pouvoir ».

Ses proches affirment que la suite de l’histoire leur ont donné raison. Ils insistent sur le fait qu’Alassane Ouattara avait d’abord dit qu’il ne se représenterait pas avant d’annoncer mi-août, après le décès de son dauphin, Amadou Gon Coulibaly, qu’il briguait un troisième mandat, rejoignant le Guinéen Alpha Condé dans le club des présidents qui tentent de rester au pouvoir après avoir modifié leur Constitution. Depuis le revirement de son aîné, Soro multiplie les attaques contre ce « hors-la-loi qui [veut] rester président à vie ».

« Acharnement judiciaire »

Agacés par la virulence des propos de leur ancien allié depuis Paris, Alassane Ouattara et son entourage sont convaincus que Soro est capable de tout pour déstabiliser les institutions et empêcher la tenue de l’élection, le 31 octobre. « Il a la nostalgie des Forces nouvelles. Il ne fait pas de la politique, il est toujours dans la lutte armée. C’est dans son ADN », dénonce un baron du RHDP, qui le suspecte de vouloir « porter la guérilla » en Côte d’Ivoire. « Il n’y a aucun doute sur le fait qu’il va tenter quelque chose. Quand un ex-chef rebelle comme lui tient de tels propos depuis l’étranger, on est obligé de faire attention », ajoute un haut responsable sécuritaire.

Les pro-Soro le défendent, dénoncent « l’acharnement judiciaire » dont ils font l’objet en Côte d’Ivoire et évoquent une volonté de « diaboliser » leur mentor au motif qu’il serait « le plus craint par le pouvoir ». « Tentative de coup d’État fin 2019, aujourd’hui guérilla… Nos adversaires formulent les pires accusations contre Guillaume Soro, mais où sont leurs preuves ? S’ils avaient quoi que ce soit contre lui, ils l’auraient déjà sorti », rétorque un de ses fidèles.

Alors que la situation se tend à l’approche du scrutin, personne ne sait réellement quel poids a encore Soro au sein des forces de défense et de sécurité. Certains assurent qu’il a encore de solides relais, d’autres que les ex-comzones ne le suivront plus dans une nouvelle aventure. Un flou qui entretient l’incertitude, et donc l’inquiétude de ses adversaires, autour d’un éventuel mouvement qui lui serait favorable au sein de l’armée. « Il est impossible de savoir ce qu’il a en tête ni de quels moyens il dispose. Mais une chose est sûre : les autres opposants misent sur lui pour créer les conditions de déraillement du processus électoral », estime une source diplomatique à Abidjan.

Interviews et lobbying

Ces derniers mois, Soro s’est rapproché des autres forces de l’opposition, à commencer par Henri Konan Bédié, mais aussi Laurent Gbagbo, qu’il a pourtant voulu chasser du pouvoir, ou encore Pascal Affi N’Guessan. « Il est en contact direct ou indirect avec chacun d’entre eux », affirme un de ses conseillers. Une façon de rester, même à distance, un acteur du front hétéroclite « Tout sauf Ouattara ». Ainsi, lors des différentes rencontres de l’opposition organisées à Abidjan, ou lors du grand meeting unitaire au stade Félix Houphouët-Boigny, le 10 octobre, les représentants de GPS étaient présents.

En parallèle, Guillaume Soro se montre hyperactif sur les réseaux sociaux, où il relaie les appels à la désobéissance civile. Il a aussi accordé quelques interviews à des médias français – dans lesquelles ses piques à l’encontre d’Emmanuel Macron n’ont guère plu à l’Élysée – et africains.

Il enchaîne surtout les opérations de lobbying auprès des partenaires internationaux de la Côte d’Ivoire pour dénoncer la « forfaiture » de Ouattara et la crise socio-politique qui couve dans le pays. Après un discret aller-retour en Turquie en mai, il a œuvré auprès du département d’État américain pour qu’il prenne position sur la situation à Abidjan. Il s’est aussi rendu début octobre à Bruxelles, où il a rencontré des députés européens et des membres de la Commission de l’Union européenne.

Il a également approché différents élus français, tous bords confondus, de Thierry Mariani à Jean-Luc Mélenchon, et continue à côtoyer Alexandre Benalla, le sulfureux ex-chargé de mission du cabinet d’Emmanuel Macron.

Enfin, il entretient ses réseaux dans les palais du continent. Lors de sa conférence de presse au Bristol, le 17 septembre, il avait notamment salué les présidents Muhammadu Buhari, Mahamadou Issoufou, Macky Sall et Umaro Sissoco Embalo pour leur « postures reconnues contre les troisièmes mandats ».

Quel poids politique ?

Reste la question de son implantation politique réelle sur le terrain. Fin octobre 2019, après l’annonce de sa candidature à la présidentielle, Guillaume Soro avait lancé son « mouvement citoyen », GPS. Un an plus tard, il revendique plus de 400 000 adhérents à travers toute la Côte d’Ivoire.

« Tout cela est bidon, lâche un intime de Ouattara. Soro ne pèse rien politiquement. Sa seule influence, elle est sur les réseaux sociaux et dans la presse. » « GPS est une coquille vide, poursuit un de ses détracteurs. Soro n’a pas fait de travail d’implantation, il n’a pas de structures locales et donc pas de vraie base militante. Il n’y a aucune comparaison possible avec le FPI ou le PDCI. »

Seul un carré de fidèles sait où il se trouve. Il dort peu et envoie des messages au milieu de la nuit

Le 20 octobre, le leader de GPS a été lâché par Kanigui Soro, le président du Rassemblement pour la Côte d’Ivoire (Raci), qui était un de ses principaux alliés et qui a appelé ses militants à voter pour… Alassane Ouattara. Un « vendu de plus » pour les fidèles de l’ex-Premier ministre, qui soutiennent que leur mouvement est bien présent sur toute l’étendue du territoire.

« Si nous ne pesons rien, pourquoi Ouattara continue à arrêter tous nos cadres ? », ironise l’un d’entre eux, faisant référence aux membres du mouvement arrêtés en août à Abidjan et Korhogo lors de manifestations contre le troisième mandat.

Réflexes de maquisard

Moins d’une dizaine de jours avant une élection dont il a juré qu’elle n’aurait pas lieu, quitte à mettre en doute sa propre crédibilité, Guillaume Soro reste une des principales inconnues de la complexe équation ivoirienne. Ces dernières semaines, l’homme a repris ses vieux réflexes de maquisard. Seul un carré de fidèles sait exactement où il se trouve. Il privilégie le téléphone mais limite ses communications à l’essentiel, se contentant de faire le point sur la situation et de donner ses instructions.

Il dort peu et envoie des messages au milieu de la nuit. Que disent-ils ? À qui sont-ils destinés ? L’exilé entretient le mystère sur sa stratégie. « Il ne faut pas surestimer Guillaume Soro, conclut un de ses anciens compagnons de route. Mais il ne faut pas non plus le sous-estimer. »

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