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Pourquoi le cousin de Kadhafi veut traîner Hillary Clinton devant les tribunaux

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Ahmed Kaddaf el-Dam, dans son appartement au Caire, en octobre 2020.

Ahmed Kaddaf el-Dam, dans son appartement au Caire, en octobre 2020. © Ariane Lavrilleux

Ahmed Kadhaf el-Dam souhaite porter plainte contre l’ex-secrétaire d’Etat américaine. Il s’explique pour JA.

C’est au bord du Nil, depuis son luxueux appartement cairote encombré de lustres et de photos du colonel Kadhafi, que le cousin de l’ancien dictateur libyen veut lancer son offensive judiciaire – et médiatique – contre celle qu’il juge être la « principale responsable du chaos en Libye » et de « la destruction du rêve d’unité africaine » : Hillary Clinton, secrétaire d’État des États-Unis de 2009 à 2013 .

« Nous avons des preuves que la révolution [de 2011] était en réalité une invasion programmée par les États-Unis et l’Otan », assure Ahmed Kadhaf el-Dam en montrant un dessin du continent africain ensanglanté par le logo de l’organisation de l’Alliance atlantique nord à l’emplacement de la Libye.

« Crime contre l’Humanité »

Cet homme, qui entretient avec soin sa chevelure de jais comme sa ressemblance physique avec l’ancien guide, prévoit de porter plainte auprès de la justice américaine « pour crime contre l’Humanité », « destruction de la Libye » et « assassinat de Mouammar Kadhafi ».

Depuis la chute et l’exécution du « Guide » en octobre 2011 qui l’a contraint à revenir s’installer en Égypte, l’ancien diplomate âgé de 68 ans assure avoir collecté de nombreux e-mails, documents officiels et « témoignages de Libyens qui ont collaboré avec l’OTAN mais ont réalisé leur erreur et sont aujourd’hui prêt à s’exprimer ». Le nom de Hillary Clinton serait la clé de voûte « du complot ».

On ne pourra pas faire revenir les dizaines de milliers de victimes, mais on peut rétablir la vérité

Impossible cependant de consulter lesdits documents. Jeune Afrique n’en saura pas non plus davantage sur les mystérieux témoins. Kadhaf el-Dam affirme avoir remis ses « preuves » à une équipe d’avocats « américains et africains » qui doivent l’aider à lancer sa bataille judiciaire de l’autre côté de l’Atlantique.

« La procédure aux États-Unis est une première étape pour faire reconnaître l’agression de la Libye et obtenir des compensations financières pour les victimes libyennes, explique Kaddaf el-Dam, on ne pourra pas faire revenir les dizaines de milliers de victimes et mais on peut rétablir la vérité. »

« Nicolas Sarkozy devrait être jugé »

Le dernier porte-parole de la tribu déchue des Kadhadfa envisage de saisir, dans un second temps, le secrétaire général de l’ONU voire les institutions européennes, estimant que « la France est aussi coupable de complicité de crimes » et que « Nicolas Sarkozy devrait être jugé, tout comme l’ex-Premier ministre britannique David Cameron ».

Pour autant, Kaddaf el-Dam affirme ne pas vouloir « s’acharner » sur l’ancien président français, déjà sous le coup de quatre mises en examen (pour corruption, association de malfaiteurs, recel de détournement fonds publics et financement illicite de campagne) dans l’enquête sur le financement libyen de sa campagne présidentielle de 2007.

Si les transferts de fonds libyens vers l’ex-président français lui semblent « tout à fait normaux entre deux personnalités politiques de pays amis », la soudaine volte-face de Nicolas Sarkozy à l’initiative de l’intervention militaire de l’OTAN contre Kadhafi devrait lui valoir « d’être attaqué en justice par les organisations de défense des droits de l’Homme car il a causé des milliers de victimes ».

L’ancien bras-droit de Kadhafi n’est pas le seul à focaliser ses attaques sur Hillary Clinton

L’ancien bras-droit de Kadhafi n’est pas le seul à focaliser ses attaques sur Hillary Clinton. En difficulté dans la course à l’élection présidentielle, Donald Trump a relancé la polémique sur la boîte mail de Clinton et repris ses discours ultra-violents à l’égard de son ex-adversaire, qui avaient contribué à son succès à l’élection présidentielle de 2016.

Suite aux pressions de l’actuel président américain, le secrétaire d’État, Mike Pompeo, a annoncé, le 10 octobre dernier, qu’il allait publier de nouveaux e-mails professionnels d’Hillary Clinton dont la conservation sur un serveur privé avait déclenché une enquête du FBI.

Théories du complot

L’annonce est passée relativement inaperçue outre-atlantique, d’autant qu’elle ne semble pas encore avoir été suivie des faits. Mais elle a rencontré un succès immédiat dans les médias arabes, en particulier émiratis et égyptiens – les deux principaux sponsors du camp Haftar également soutenu par les ex-kadhafistes. L’occasion pour ces médias, souvent contrôlés par les services de sécurité, de ressortir des e-mails déjà publiés en 2016 et de les repasser à la moulinette de leurs théories complotistes préférées.

Selon eux, l’administration américaine aurait sciemment soutenu l’organisation islamiste des Frères Musulmans – classée comme terroriste en Égypte, aux Émirats arabes unis et en Arabie Saoudite – pour déstabiliser le Moyen-Orient, lors des soulèvements de 2011. Le quotidien d’État égyptien Al Ahram estime, par exemple, qu’un courriel démontre le soutien d’Hillary Clinton à la création d’une « chaîne de télévision pro-Frères Musulmans » par le Qatar.

Cette fièvre anti-Clinton révèle surtout l’angoisse des autocrates face à l’hypothèse d’une victoire de l’actuel candidat démocrate Joe Biden

Cette fièvre anti-Clinton révèle surtout l’angoisse des autocrates face à l’hypothèse de plus en plus réaliste d’une victoire de l’actuel candidat démocrate, Joe Biden, en novembre prochain. Alors que Donald Trump s’est montré très peu sensible à la question du respect des droits de l’Homme, son opposant de 77 ans a promis qu’ils seraient « au cœur de son engagement » et que les « nations violant les droits de leurs citoyens devraient rendre des comptes ».

Ainsi, l’Égypte, dirigée d’une main de fer par le maréchal Abdel Fattah al-Sissi depuis 7 ans, ne recevra plus de « chèque en blanc » (en référence au 1,3 milliard de dollars d’équipements militaires offerts chaque année au Caire) si Biden devient président.

Vers un big-bang judiciaire

Avec sa plainte contre Clinton, Kaddaf el-Dam espère-t-il lui aussi peser dans la campagne présidentielle américaine et donner un coup de pouce à Donald Trump ? « Même si les citoyens arabes devraient avoir le droit de choisir le président américain car les États-Unis ont toujours interféré dans nos vies, nous n’avons pas l’intention de nous immiscer dans cette élection. C’est pourquoi nous saisirons les tribunaux après l’élection du 46e président américain », répond-t-il à Jeune Afrique.

En attendant le big-bang judiciaire annoncé, son loft du Caire continue de servir d’anti-chambre aux représentants de tribus libyennes de passage en Égypte. Depuis près de trois ans, il organise régulièrement des pourparlers « entre Libyens », dans l’espoir d’être invité et de peser à la table des négociations internationales comme régionales.

Le retraité du régime Kadhafi dit toutefois avoir abandonné l’idée de rejouer un rôle politique en Libye, ravagée par neuf années de guerre et d’ingérences étrangères. « Nous avons fait notre travail et les Libyens jugeront ce qui était bien et mal. Aujourd’hui nous réclamons seulement justice », assure Kadhaf el-Dam .

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