Politique économique

Algérie : Abdelmadjid Tebboune bientôt contraint de solliciter le FMI ?

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Mis à jour le 21 octobre 2020 à 17h00
Plongé dans une grave récession, accentuée par la crise sanitaire et la forte chute du prix du pétrole, le pays pourrait être contraint à recourir à l'endettement extérieur.

Plongé dans une grave récession, accentuée par la crise sanitaire et la forte chute du prix du pétrole, le pays pourrait être contraint à recourir à l'endettement extérieur. © Xinhua

Si, soucieux de préserver la souveraineté nationale, Alger a jusque-là exclu tout financement de l’institution multilatérale, ses déficits croissants pourraient ne plus lui laisser le choix.

Plongé dans une grave récession, accentuée par la chute du prix du baril de pétrole – sa principale rente – et la crise sanitaire, l’Algérie paraît plus que jamais au bord de la crise financière. Une issue jugée suffisamment sérieuse pour que le pays soit contraint à recourir à l’endettement extérieur avant qu’il ne soit trop tard.

Mais alors que le spectre du FMI point à nouveau, trente ans après une première expérience vécue douloureusement par Alger au cœur de la guerre civile, les signaux d’une possible ouverture se font de plus en plus présents.

Premier signal, la désignation par le président Tebboune, fin septembre, de Rosthom Fadli en tant que nouveau gouverneur de la Banque centrale algérienne, qui a pu être interprétée par les observateurs comme « une possibilité d’ouverture du pays à l’endettement extérieur ».

Souveraineté

Et ce même si le gouverneur de la Banque d’Algérie (BA) n’est pas habilité à prendre des décisions en ce qui concerne le recours éventuel au crédit extérieur, la décision relevant du président de la République.

Un chemin que Abdelmadjid Tebboune s’est toujours refusé d’emprunter « par souci de préserver la souveraineté nationale. Un souci partagé par tous les Algériens », précise à JA Bader Eddine Nouioua, ancien gouverneur de la Banque centrale (1985-1989).

Le président algérien a tout de même choisi de nommer un technocrate issu de ses rangs, qui a passé la majorité de sa carrière à la Banque d’Algérie au sein de la direction des relations financières extérieures, avant d’en devenir vice-gouverneur.

Le FMI « déterminé à aider l’Algérie »

Autre élément, les sorties de plus en plus rapprochées du FMI au sujet de l’Algérie, alors que le pays est le seul de la zone Mena (Moyen-Orient Afrique du Nord) à ne pas avoir eu recours à l’appui financier du Fonds dans le cadre de la lutte contre les conséquences du Covid-19. La situation économique de l’Algérie n’est pourtant pas sortie des radars de l’institution de Bretton Woods.

D’ailleurs, pour Geneviève Verdier, cheffe de mission du FMI pour l’Algérie interrogée par Jeune Afrique, « le FMI reste déterminé à aider l’Algérie à faire face à l’impact de la pandémie de coronavirus. Des missions à distance sur le renforcement des capacités ont eu lieu et l’équipe de pays a collaboré avec les autorités pour obtenir des conseils stratégiques. »

Dès fin avril, l’institution internationale sonnait l’alerte. Le Fonds a estimé le prix du baril de pétrole requis pour que le budget algérien soit équilibré en 2020, à 157,2 dollars, dans son « Regional Economic Outlook – Middle East and Central Asia », qui couvre aussi l’Afrique du Nord.

Toujours selon le FMI, ce niveau d’équilibre budgétaire était pour l’Algérie de 100 dollars le baril environ en moyenne au cours des trois dernières années (2017-2019).

Un budget déséquilibré par le pétrole

Ce prix d’équilibre pour 2020 est l’un des plus élevés au monde, après celui pour l’Iran (389 dollars/b) et devant celui pour Bahreïn (96 dollars/b). Or, à l’heure actuelle, le prix actuel du baril de Brent ne dépasse pas les 42-43 dollars le baril.

Que l’on parle des équilibres économiques internes (budget) ou externes (balance des paiements), l’Algérie a besoin d’un prix du pétrole très élevé

« Cela illustre une fois de plus la très forte dépendance de l’économie algérienne envers les prix des hydrocarbures, notamment le prix du pétrole. Cette situation est bien connue depuis de longues années, mais c’est encore plus vrai dans cette très difficile année 2020 », estime Francis Perrin, directeur de recherche à l’Iris (Paris) et chercheur associé au Policy Center for the New South à Rabat.

Par ailleurs, le FMI calcule également le niveau du prix du pétrole pour que la balance des comptes courants soit équilibrée. Pour l’Algérie, il est de 112 dollars le baril pour 2020. Soit le niveau le plus élevé parmi les pays producteurs d’hydrocarbures couverts par les perspectives du FMI.

« Que l’on parle des équilibres économiques internes (budget) ou externes (balance des paiements), l’Algérie a besoin d’un prix du pétrole très élevé », ajoute Francis Perrin.

Une donnée que les médias locaux n’ont pas manqué d’utiliser ces dernières semaines, pour insister sur la profondeur de la crise économique que traverse le pays. Et ce, alors que plus aucune statistique mensuelle n’est publiée par la Banque centrale depuis le mois de décembre 2019.

« Avec de telles estimations, le FMI accentue la pression sur le gouvernement algérien pour qu’il trouve des sources de revenus en dehors du pétrole », considère pour sa part un analyste spécialiste de la politique économique algérienne.

Une raffinerie de pétrole. (Photo d'illustration)

Une raffinerie de pétrole. (Photo d'illustration) © Anis Belghoul/AP/SIPA

Une dette extérieure faible…

Le 15 octobre, le FMI a ressorti l’artillerie lourde pour pointer l’urgence de la situation économique algérienne. Dans une note de conjoncture, l’institution internationale table sur une chute historique du PIB à -5,5 % en 2020, avant une légère reprise de 3,2 % en 2021.

« Avant la pandémie, la croissance du crédit en Algérie avait été rapide, la monétisation du déficit avait augmenté les risques macroéconomiques et les réserves internationales avaient considérablement diminué. Les interventions du gouvernement dans l’économie sont omniprésentes et financées par les revenus des hydrocarbures, ce qui rend l’Algérie très vulnérable aux chocs exogènes et lui laisse une marge de manœuvre limitée pour les absorber », relève le Fonds.

L’Algérie a une dette extérieure très faible et peut obtenir des institutions financières multilatérales, dont elle est membre, des crédits suffisants

« Je pense que c’est maintenant qu’il faut aller au-devant du FMI, ou se tourner vers les bailleurs internationaux tels que la Banque africaine de développement (BAD) ou la Banque mondiale », a souligné l’économiste algérien Ali Harbi, à l’occasion d’une conférence organisée le 18 octobre par Algérie en mouvement, un programme du Forum France-Algérie 2018.

« Tant qu’on a encore un petit matelas et que l’on a de quoi négocier, c’est le moment », juge-t-il. Et en effet, le pays bénéficie d’une dette extérieure relativement faible, à 1,7 % du PIB en 2019, selon les chiffres du Trésor français.

Ce que souligne également l’ancien gouverneur de la Banque d’Algérie, Bader Nouioua : « À l’heure actuelle, l’Algérie a une dette extérieure très faible et peut obtenir des institutions financières multilatérales dont elle est membre des crédits suffisants, si elle leur présente des projets fiables et bien étudiés sans compromettre sa souveraineté et son indépendance. Cette question est importante et il est regrettable que le pays tarde à se décider de recourir au financement extérieur, en toute liberté, pour entreprendre son développement avant qu’il soit obligé de le faire dans des conditions difficiles, sous la pression du FMI. »

…mais une pression aiguë sur la balance des paiements

Le nouveau président algérien Abdelmadjib Tebboune lors de la cérémonie d'inauguration au palais présidentiel , le 12 décembre 2019.

Le nouveau président algérien Abdelmadjib Tebboune lors de la cérémonie d'inauguration au palais présidentiel , le 12 décembre 2019. © Toufik Doudou/AP/SIPA

En-dehors de la dette extérieure, considérée comme « du bon endettement » par les économistes, d’autres indicateurs qui mesurent l’endettement de la balance des paiements, et donc le risque de déficit du pays, sont passés au rouge.

Selon les données compilées par les institutions internationales, à fin 2020, l’Algérie devrait disposer d’un peu moins de 45 milliards de dollars de réserves de change, contre 61 milliards à fin 2019. Et les projections du FMI pour fin 2021 anticipent un niveau de moins de 22 milliards de dollars.

À cela s’ajoutent un déficit budgétaire et déficit courant, qui pourraient respectivement atteindre -20 % et -18 % du PIB pour 2020 ; et un taux d’endettement public domestique qui avoisinait les 46 % du PIB en 2019 – soit cinq fois plus qu’en 2014 -, et qui grimperait à plus de 53 % à la fin de l’année.

Le FMI devient incontournable, car les banques ne prêteront que si le Fonds est aux commandes

« À ce rythme là, les réserves nécessaires pour payer les importations dont le pays a besoin, seront épuisées début 2022 », commente un spécialiste de la politique économique algérienne contacté par JA.

Impasse budgétaire

« Tout ceci met le gouvernement dans une impasse budgétaire, puisque que la dette publique touche au dinar, et que le président Tebboune s’est interdit le recours à la planche à billets », poursuit notre interlocuteur.

« Mais sans créer de monnaie, comment agir pour augmenter les recettes de l’État ? Avec un prix du pétrole bas, une collecte d’impôts insuffisante puisque l’économie est quasi à l’arrêt du fait du Covid-19…»

Quant au dinar, après une chute accélérée depuis février, il est à son plus bas niveau face à l’euro depuis dix ans. Quand 1 euro s’échangeait encore à près de 134 dinars fin 2019, il en faudra plus de 150 dinars aujourd’hui. Et l’économiste de conclure : « Le FMI devient incontournable, car les banques ne prêteront que si le Fonds est aux commandes. »

Autrement dit, en tergiversant comme il le fait, alors que ses réserves de change restent élevés mais subissent de très fortes pressions (déficit commercial et dinar affaibli), le gouvernement algérien risque d’aggraver une situation des plus fragiles… Et de finir par se retourner in extremis vers le FMI, qui serait cette fois en position de force pour poser ses conditions.

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