Politique

« El-Bidja », le garde-côte libyen qui s’était fait passeur

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Mis à jour le 20 octobre 2020 à 18h04
Accusé de trafic d’êtres humains et de contrebande de carburant, Abd al-Rahman al-Milad, dit « El-Bidja », était le chef des gardes-côtes de Zawiya.

Accusé de trafic d’êtres humains et de contrebande de carburant, Abd al-Rahman al-Milad, dit « El-Bidja », était le chef des gardes-côtes de Zawiya. © DR

Accusé de trafic d’êtres humains, Abd al-Rahman al-Milad a été arrêté le 14 octobre. Le Libyen incarne les liens incestueux entre le pouvoir et les trafiquants.

Connu sous le nom de « El-Bidja », personnalité de la ville de Zawiya (45 kilomètres à l’ouest de Tripoli), Abd al-Rahman al-Milad a été arrêté par les hommes d’une milice proche du Gouvernement d’entente nationale (GNA) alors qu’il s’apprêtait à rejoindre la capitale libyenne. Sa tête a été demandée par le ministre de l’Intérieur de Tripoli, le Misrati Fathi Bashagha, dont l’influence continue de grandir dans la ville depuis l’annonce de la démission de l’actuel chef du gouvernement, Fayez al-Sarraj.

Selon un communiqué du GNA, le trafiquant faisait l’objet d’une « notice d’Interpol et d’un mandat d’arrêt du bureau du procureur général » de Tripoli, et ce depuis avril 2019. Pourtant, Al-Milad a pu poursuivre son activité en toute impunité pendant plus d’un an, fort de son ancienne casquette de chef d’une unité de gardes-côtes libyens.

Règlement de comptes

L’arrestation de celui qui est accusé d’être un puissant trafiquant confirme l’évolution des équilibres au sein du GNA. Après l’accord de cessez-le-feu et l’engagement d’organiser une élection présidentielle en Libye au plus tard en mars, ce règlement de comptes interne remet au centre la question des conflits entre milices de l’Ouest libyen, temporairement passée au second plan pendant l’offensive du maréchal Haftar contre la capitale libyenne, repoussée en juin.

Des coups de feu en l’air pour demander la libération du leader « kidnappé »

La réaction des milices de Zawiya – la ville natale d’Al-Milad – ne s’est pas fait attendre : quelques heures après l’annonce, des groupes armés sont entrés dans Tripoli et ont commencé à tirer des coups de feu en l’air pour demander la libération de leur leader « kidnappé ».

La notoriété de Abd al-Rahman al-Milad dépasse les frontières de la Libye. Accusé de trafic d’êtres humains et de contrebande de carburant, El-Bidja était pourtant… le chef des gardes-côtes de Zawiya, l’une des unités chargées de rattraper les migrants en mer et de les ramener en Libye, comme le prévoient les accords passés entre le GNA et l’Union européenne en cas de naufrage dans la zone de recherche et de secours libyenne.

Selon le dossier publié par le site du Conseil de sécurité de l’ONU, « Al-Milad et d’autres membres des gardes-côtes sont directement impliqués dans le naufrage de bateaux de migrants utilisant des armes à feu ». Al-Milad est accusé d’avoir coulé volontairement des bateaux de migrants en difficulté, les mêmes qu’il aurait dû sauver en tant que garde-côte. Selon des témoignages cités dans le rapport des Nations unies, plusieurs migrant auraient été recueillis en mer « par des hommes armés sur un navire utilisé par Al-Milad » et emmenés dans le centre de détentions d’Al-Nasr, où « ils auraient été détenus dans des conditions d’extrême brutalité et roués de coups ».

Le centre d’Al-Nasr, à Zawiya, est géré par Mohammad Koshlaf, chef de la brigade éponyme et de la Garde des installations pétrolières de la ville. Selon un rapport de l’ONU de 2017, Koshlaf serait impliqué dans l’approvisionnement en pétrole des trafiquants, dont Abd al-Rahman al-Milad.

Boss d’une véritable bande

L’homme a également collaboré « avec d’autres passeurs, comme Mohammed Kachlaf [également poursuivi], lui fournissant la protection nécessaire pour mener des opérations illicites liées au trafic ». Depuis des années, celui qui était chargé de patrouiller en Méditerranée à l’ouest de Tripoli est en réalité le boss d’une véritable bande qui mène ses propres trafics sans entrave. Le Conseil de sécurité des Nations unies a ainsi décidé d’approuver des sanctions internationales à son égard en juin 2018.

Abd al-Rahman Al-Milad n’est pas le seul nom qui apparaît sur la liste des sanctionnés. Avec lui, cinq autres « trafiquants majeurs », libyens et subsahariens : Ermias Ghermay (Éthiopie), Fitiwi Abdelrazak (Érythrée), Ahmad Oumar al-Dabbashi, chef de la milice Anas Al-Dabbashi à Sabrata, Musab Abu-Qarin et, enfin, Mohammed Kachlaf, chef de la brigade Shuhada al-Nasr à Zawiya. Leurs comptes bancaires ont été gelés et, depuis, ils sont soumis à l’interdiction de voyager à l’étranger.

Avec des membres du gouvernement italien 

Protégé au plus haut niveau, le trafiquant continue à mener ses opérations jusqu’à son arrestation, le 14 octobre. Dans les chancelleries européennes, son nom commence à circuler après la révélation du quotidien italien Avvenire : une photo officielle datant de 2017 le montre en costume, installé à côté de plusieurs membres et conseillers du gouvernement italien de l’époque, lors d’une table ronde en Sicile portant sur la gestion des arrivées de migrants en Italie.

De son côté, El-Bidja affirme avoir été invité, avec d’autres gardes-côtes libyens, à l’occasion des négociations menées par l’Organisation internationale pour les migrations (OIM). Il se serait ensuite rendu en Espagne, puis en Tunisie.

Les gardes-côtes libyens ont reçu environ 21 millions d’euros de la part de l’Italie depuis 2017

Il confirme également à la presse avoir rencontré des membres du ministère de l’Intérieur italien, dirigé à l’époque par Marco Minniti (Parti démocrate). L’ancien ministre est le grand artisan de l’accord bilatéral, soutenu par l’Union européenne, passé avec la Libye en 2017. Ce dernier confie le sauvetage en mer aux gardes-côtes libyens en échange d’une aide financière et de l’équipement nécessaire, avec l’objectif de freiner les entrées de migrants en Europe.

Selon les chiffres du dernier rapport Oxfam, les gardes-côtes libyens ont reçu depuis 2017 environ 21 millions d’euros de la part de l’Italie pour le contrôle de la frontière maritime, dont 10 millions pour la seule année 2020. 

Menaces de mort pour les journalistes

Depuis 2017, les arrivées de migrants venus de Libye ont fortement diminué, mais les défenseurs des droits de l’homme accusent l’Union européenne d’avoir traité avec des hommes sanctionnés par l’ONU. Les journalistes qui enquêtent sur le rôle de Abd al-Rahman al-Milad dans les négociations entre Rome et Tripoli ont reçu des menaces de mort de la part du clan du trafiquant dès le lendemain de son arrestation. Et le compte Twitter des gardes-côtes de Zawiya a diffusé un message de solidarité à l’égard de leur collègue désormais derrière les barreaux.

Mais El-Bidja n’a peut-être pas dit son dernier mot. N’a-t-il pas menacé, lors d’une diffusion en direct sur son compte Facebook, en juin, de rendre publique la liste des hommes politiques impliqués avec lui dans des trafics illégaux ? Al-Milad n’a pas hésité à pointer le ministre de l’Intérieur Fathi Bashagha, qui serait en train d’« exploiter son cas » afin de protéger les milices de Misrata, affirme Al-Milad dans ce live. Quatre mois plus tard, Bashagha a ordonné son arrestation.

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