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Côte d’Ivoire – Patrick Achi : « Alassane Ouattara défend l’union là où certains prônent la division »

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Mis à jour le 20 octobre 2020 à 16h30
Patrick Achi, secrétaire général de la présidence ivoirienne, à Abidjan, en avril 2019

Patrick Achi, secrétaire général de la présidence ivoirienne, à Abidjan, en avril 2019 © ISSOUF SANOGO/AFP

Balayant les menaces de boycott de l’opposition, le secrétaire général de la présidence défend pied à pied le bilan du chef de l’État. Et dessine déjà les priorités du troisième mandat d’Alassane Ouattara.

Patrick Achi, 65 ans, est l’un des rouages essentiels du système mis en place par Alassane Ouattara. Secrétaire général de la présidence, après avoir été, de 2000 à 2017, ministre des Infrastructures économiques, sous Gbagbo puis Ouattara, cet ingénieur de formation a toujours préféré l’ombre à la lumière.

Ancien cacique du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI), président du Conseil général de La Mé (Sud), une terre traditionnellement acquise au Front populaire ivoirien (FPI), Achi goûte peu les sorties publiques et les longs discours. N’attendez pas de lui qu’il se comporte en « sniper » du Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP), formation qu’il a rejointe après avoir échoué à réconcilier Henri Konan Bédié et Alassane Ouattara.

La politique politicienne n’est pas sa tasse de thé, mais il est intarissable sur la Côte d’Ivoire, son histoire, sa démographie et son potentiel. Depuis maintenant deux ans, il travaille dans le plus grand secret sur « Côte d’Ivoire 2030 ». Un projet qui devait être porté par feu Amadou Gon Coulibaly à l’occasion de la prochaine présidentielle, et auquel ce dernier prêtait une attention toute particulière, et qui le sera finalement par son mentor, Alassane Ouattara.

À moins de deux semaines du scrutin, Patrick Achi a accepté de répondre à nos questions. Pour parler de politique, un peu, et du futur de la Côte d’Ivoire, beaucoup. Cela tombe bien : il s’agit d’un thème, pourtant essentiel, dont personne ne parle actuellement.

Jeune Afrique : Les tensions qui sont apparues depuis l’annonce de la candidature d’Alassane Ouattara à un troisième mandat inquiètent autant les Ivoiriens que les observateurs. Henri Konan Bédié et Pascal Affi N’Guessan ont appelé à un « boycott actif » de la présidentielle et annoncé vouloir empêcher sa tenue. Faut-il craindre une nouvelle crise ?

Patrick Achi : Je peux vous certifier que ces déclarations agressives laissent de marbre l’immense majorité des Ivoiriens et que les élections du 31 octobre se tiendront bien à la date prévue. Ils vivent toujours dans une Côte d’Ivoire du passé, celle de la division, de la xénophobie et de la violence.

Ayant sans doute espéré un temps qu’une chienlit organisée pourrait emporter le pouvoir élu, ils n’ont été aux élections qu’à reculons. Et aujourd’hui, faute de projet à proposer dans un débat démocratique apaisé, ils jouent avec le feu et font le pari de la crise. Quand on se dit homme d’État et que l’on prétend aimer son pays, on ne peut vouloir en compromettre le destin.

J’ajoute que les Ivoiriens savent d’où nous venons : dois-je rappeler qu’en 2011, le PIB par habitant était revenu à son niveau de 1960, que la pauvreté touchait plus de 55 % de la population, que le choléra gagnait une partie d’Abidjan et que le pays était au bord de l’abîme ?

En moins de dix ans, fait rare, nous avons doublé notre richesse par habitant, nous avons sorti plus de 1,6 million d’Ivoiriens de la pauvreté et nous serons, malgré le Covid-19, l’un des seuls pays du continent à ne pas être en récession en 2020. Aujourd’hui, 25 millions d’Ivoiriens avancent et ne veulent plus jamais que ce mouvement s’arrête. Et ils savent bien que c’est seulement dans la paix et la stabilité que nous continuerons à progresser.

Compte tenu de ces circonstances, quelle campagne compte mener le président Ouattara ?

Alassane Ouattara veut réunir les Ivoiriens sur un projet de transformation économique, sociale et politique, pour accélérer nos succès et forger une Côte d’Ivoire toujours plus solidaire. C’est donc une campagne d’union, là où certains prônent la division. Une campagne avec une équipe plurielle, qui incarne la nouvelle génération et un parti, le RHDP, qui est le seul à rassembler tous les Ivoiriens, par-delà les régions, les ethnies, les confessions.

Dans un contexte de crises mondiales, il faut aller encore plus vite et plus loin

C’est aussi une campagne d’ambition. Nos succès pour reconstruire la nation sont probants – et ce n’est pas nous qui le disons, mais le FMI, la Banque mondiale, la Fondation Mo Ibrahim… Nous avons ramené la paix, rétabli et développé l’accès à l’eau et à l’électricité, les infrastructures routières, scolaires et sanitaires. Nous avons restauré l’environnement des affaires, la Côte d’Ivoire est aujourd’hui le pays africain ayant le plus progressé au classement Doing Business.

Mais face aux défis à venir, dans un contexte de crises mondiales – économiques, écologiques, démographiques, sécuritaires – on ne peut ni s’auto-congratuler ni s’arrêter. Il faut au contraire aller encore plus vite et plus loin pour permettre aux Ivoiriens d’atteindre le niveau des pays à revenu intermédiaire, avec une classe moyenne majoritaire.

Vous travaillez depuis deux ans maintenant à l’élaboration d’un projet global pour la Côte d’Ivoire, qui est la matrice du programme de cette campagne. Il devait être porté par feu Amadou Gon Coulibaly, il le sera par Alassane Ouattara. Quelles en sont les grandes lignes ?

Tout d’abord, permettez-moi de rendre hommage à Amadou Gon Coulibaly, un homme d’une valeur immense, un frère qui jusqu’au bout aura travaillé pour faire avancer notre pays. C’est lui qui a initié il y a deux ans notre projet. Nous avons travaillé avec le gouvernement et les meilleurs experts pour analyser nos forces et nos faiblesses et mieux appréhender les défis que le pays va affronter.

Aujourd’hui, nous proposons un changement de paradigme pour accélérer notre développement, avec un État jouant un rôle toujours plus actif de chef d’orchestre, au travers d’un partenariat durable avec un secteur privé mieux soutenu. Nous souhaitons que ses investissements cumulés dans l’économie, qui représentent aujourd’hui 23 % du PIB, augmentent au minimum de 50 % d’ici à 2025, en assumant pleinement l’entrée de l’État dans le secteur marchand comme catalyseur.

Nous voulons forger une nation où le destin des fils est toujours meilleur que celui des pères

C’est une ambition énorme. Mais c’est à ce prix que nous atteindrons le but que nous visons : forger une nation où le destin des fils est toujours meilleur que celui des pères.

Élaborer la Côte d’Ivoire de demain suppose de ne pas se tromper de diagnostic. Quel est-il, selon vos travaux ?

Atteindre notre ambition, c’est relever des défis importants. Tout d’abord celui du dividende démographique : en 2030, nous serons 35 millions d’Ivoiriens, et 19 millions seront en âge de travailler. Mais il va nous falloir créer des emplois en nombre, ce qui veut dire adapter notre système scolaire, et notamment l’orienter vers les filières scientifiques et techniques, pour faire progresser notre capital humain et le faire mieux correspondre aux besoins du marché du travail.

Même chose pour notre système de santé. Il faudra rendre notre agriculture plus productive, mieux intégrer notre agro-industrie dans les chaînes de valeur mondiales et renforcer notre industrialisation. Enfin, le renforcement de notre sécurité, dans un contexte de menaces terroristes sous-régionales, continuera d’être un champ d’action absolument prioritaire.

Alassane Ouattara (au premier plan) avec (de g. à d.) Fidèle Sarassoro, son directeur de cabinet, et Patrick Achi, secrétaire général de la présidence, à Abidjan, le 18 septembre 2020

Alassane Ouattara (au premier plan) avec (de g. à d.) Fidèle Sarassoro, son directeur de cabinet et Patrick Achi, secrétaire général de la présidence, à Abidjan, le 18 septembre 2020 © Baptiste GIROUDON/SCOOP

Quelles ont été vos sources d’inspiration ? Un ou des pays en particulier vous ont-ils servi de modèles ?

Nous nous sommes intéressés à la manière dont certains pays qui étaient au même niveau de développement que nous dans les années 1960, voire en-dessous, sont passés devant nous en matière de richesse produite, d’emplois générés et de bien-être social. Je pense à la Malaisie, au Vietnam ou au Maroc, sans même parler de la Corée du Sud. Je prendrais un seul exemple : pourquoi la production de mangues en Thaïlande, qui était comparable à la nôtre il y a soixante ans, a été multipliée par plus de dix, générant 400 000 emplois, quand la nôtre n’a quasiment pas bougé, avec seulement 12 000 emplois générés ?

On a trop tendance à oublier l’état dans lequel se trouvait notre pays en 2011

Nous avons vu que dans tous ces pays, le décollage n’avait été possible que grâce à un État qui soutenait le secteur privé, dans des proportions sans rapport avec ce qui pouvait se pratiquer en Afrique. Car si c’est le secteur privé qui crée croissance et emplois, c’est l’État qui peut organiser sur le très long terme les conditions de son succès : l’État doit donc avoir un rôle nouveau. Il doit identifier les priorités de développement, orienter les investissements et assumer d’agir comme un accélérateur des secteurs prioritaires qui tirent la croissance de manière durable et inclusive.

Il faut ensuite développer les infrastructures et le capital humain permettant aux entreprises d’être compétitives. On doit également amplifier les mécanismes de financement du secteur privé, ne pas hésiter à en être le VRP au niveau continental et international, en attirant toujours plus les investisseurs pour donner à nos producteurs, nos artisans, nos entreprises les moyens d’avancer.

Pourquoi ne pas l’avoir fait avant ?

On a trop tendance à oublier l’état dans lequel se trouvait notre pays en 2011. Plus d’administration, des infrastructures en déshérence, des populations laissées au bord du chemin… On oublie tout aussi vite l’extraordinaire effort de reconstruction qu’il nous a d’abord fallu mener. Il y a neuf ans, seule la moitié des Ivoiriens avaient accès à l’électricité et à l’eau, ils sont près de 90 % à en bénéficier aujourd’hui. En 2011, seuls 20 % des collégiens obtenaient leur BEPC, près des deux-tiers des élèves le décrochent maintenant.

Quand je regarde le chemin parcouru, j’ai moi-même parfois du mal à y croire. Aujourd’hui, nous pouvons tirer les dividendes de cette renaissance et amplifier nos efforts, pour faire de la Côte d’Ivoire une nation plus prospère et solidaire.

Cela suppose une transformation structurelle de l’État, de l’administration… Comment comptez-vous y parvenir ?

Nous avons désormais les moyens financiers et humains ainsi que le cadre d’action pour réaliser cette transformation. C’est à une évolution culturelle que nous convions notre administration. C’est ce que nous ont appris nos benchmarks internationaux : notre réussite dépendra de notre capacité à transformer notre organisation administrative et de notre gouvernance. Nous les voulons demain plus efficaces et réactives, réellement au service du secteur privé, principal pourvoyeur de richesses et d’emplois.

Nous renforcerons aussi le caractère opérationnel de la décentralisation : des prérogatives nouvelles seront données aux collectivités locales pour piloter leur développement.

Dans votre projet, vous insistez fortement sur la création de champions nationaux. Très concrètement, quels seront les secteurs prioritaires sur lesquels vous allez vous appuyer ?

Évidemment l’agriculture, où nos positions de leadership sont fortes. Nous allons la moderniser, la mécaniser et développer le secteur agro-industriel pour accentuer la transformation de nos matières premières : aujourd’hui seuls 30 % du cacao et 10 % de la cajou sont traités en Côte d’Ivoire, nous souhaitons passer à un taux de transformation primaire de 100 % .

Le développement des industries légères est également une priorité. Nous continuerons à développer nos infrastructures, notamment numériques, ainsi que le secteur de la construction, qui sont des réservoirs gigantesques de croissance et d’emplois.

Le « made in Côte d’Ivoire » doit devenir une réalité tangible, créer des emplois

Même chose pour le tourisme avec le plan « Sublime Côte d’Ivoire ». Par ailleurs, nous allons encore accentuer l’effort pour soutenir la création d’entreprises des jeunes et des femmes, ainsi que les talents et les investissements de notre diaspora. Afin de soutenir le développement de nos PME, un tiers des marchés publics leur sera réservé et nous réduirons les délais de paiement à 45 jours contre 90 aujourd’hui.

Pour finir, en lien avec la décentralisation publique, nous allons développer nos potentiels industriels régionaux, en créant des Zones industrielles spécialisées sur tout le territoire. Le « made in Côte d’Ivoire » doit devenir une réalité tangible, créer des emplois, faire rayonner le pays.

Pensez-vous sincèrement que cela réponde aux attentes des Ivoiriens ?

Vivre dans un pays en paix, où l’on crée des emplois dignes, où l’on a accès à tous les services de base sur tout le territoire, où les enfants mieux éduqués auront plus d’opportunités que leurs parents, je pense que oui, à l’évidence, cela répond à leurs attentes. Et c’est ce que le président du conseil régional d’une région forestière et rurale que je suis par ailleurs entend quand il en parcourt les pistes et les villages. Les Ivoiriens ont soif de prospérité, de solidarité et de fraternité. À nous de les renforcer avec eux, pour eux.

Patrick Achi, le secrétaire général de la présidence, à Abidjan, le 4 septembre 2019.

Patrick Achi, le secrétaire général de la présidence, à Abidjan, le 4 septembre 2019. © Thierry Gouegnon/REUTERS

Combien cela va-t-il coûter ? Et comment allez-vous le financer ?

Notre ambition est élevée mais structurée. Le cumul de nos investissements sera en 2025 de plus de 60 000 milliards de FCFA [près de 92 milliards d’euros], qui seront financés à plus des deux tiers par le privé. La croissance économique et les réformes fiscales que nous allons faire accélérer vont permettre d’élargir l’assiette fiscale et nos ressources propres atteindront 17 % du PIB en 2025, sans augmenter la charge de l’impôt pour les entreprises.

En 2030, le revenu par tête aura doublé par rapport à 2020. C’est notre ambition

Cela nous permettra de dégager les marges budgétaires nécessaires pour le financement des investissements publics, tout en garantissant la viabilité de la dette publique dans les dix ans à venir. Enfin, nous ferons croître le crédit, sa disponibilité et son accessibilité pour amplifier le financement et le succès des activités de nos entrepreneurs comme de nos grandes entreprises, tout en renforçant la mobilisation des investissements directs étrangers.

En 2030, quelle Côte d’Ivoire imaginez-vous ?

En 2030, la Côte d’Ivoire sera le pays rayonnant d’un sous-continent dont elle aura contribué à la stabilisation, par la prospérité économique, le développement des échanges, l’intégration monétaire, avec le projet de l’eco porté par Alassane Ouattara.

Ce sera un pays rassemblé et solidaire, avec une jeune génération en action. Une nation fière de ses valeurs et du chemin parcouru, où le revenu par tête aura doublé par rapport à 2020. La Côte d’Ivoire sera alors un pays à revenu intermédiaire, bien moins soumis aux aléas conjoncturels car disposant d’une économie dynamique et diversifiée. Ce n’est pas un rêve ni une promesse électorale. C’est une ambition nationale, un destin collectif.

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