Politique

Golfe : pourquoi Abou Dhabi insiste pour acquérir des avions de combat américains

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Mis à jour le 21 octobre 2020 à 09h44
Un avion de combat F-35 sur la base aérienne du Corps des Marines de Beaufort, en Caroline du Sud, aux États-Unis

Un avion de combat F-35 sur la base aérienne du Corps des Marines de Beaufort, en Caroline du Sud, aux États-Unis © Jeff J Mitchell/Getty Images

Dans la foulée des accords de normalisation avec Israël, les Émirats arabes unis cherchent à acheter des F-35 aux États-Unis. Un objectif plus politique que militaire.

Depuis l’annonce, le 13 août, puis la signature, le 15 septembre, des accords d’Abraham normalisant les relations entre Israël et plusieurs pays arabes, la question de la vente d’avions de combat F-35 aux États du Golfe agite le débat public en Israël et aux États-Unis. 

Le Qatar aurait récemment formulé une demande d’achat de ces avions de combat furtifs aux États-Unis. Aux Émirats arabes unis, une demande similaire est revenue sur la table en août, après l’annonce des accords avec Israël.

Et le 15 septembre, trois heures avant leur signature, Donald Trump avait déclaré sur Fox News qu’il n’aurait « personnellement aucun problème » à vendre des F-35 aux Émirats, vantant les « nombreux emplois » que générerait un tel contrat.« En pleine campagne électorale, le président américain cherche à montrer qu’il cartonne en remportant des succès diplomatiques et économiques, à donner l’impression qu’il a apporté la paix au Moyen-Orient et qu’il va apporter des emplois aux États-Unis en vendant des avions F-35 », analyse Emma Soubrier, chercheuse spécialiste des questions militaires et de sécurité du Golfe.

Opposition publique d’Israël

Problème : au Moyen-Orient, seul Israël est autorisé à acquérir ces bijoux technologiques, traditionnellement réservés aux alliés occidentaux de Washington. La politique de l’« avantage militaire qualitatif » (Qualitative military edge), qui garantit à l’État hébreu sa supériorité militaire, est appliquée par les États-Unis depuis les années 1960 et a été inscrite dans la loi en 2008.

Soucieux de maintenir sa supériorité militaire régionale, l’État hébreu s’est opposé publiquement à la vente de F-35 aux Émirats arabes unis. Pour autant, Hussein Ibish, chercheur à l’Institut des États arabes du Golfe à Washington, confie dans le New York Times que des responsables des trois pays lui auraient affirmé que le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou avait donné son feu vert à la vente des appareils.

En revanche, pour le Qatar, la réponse est catégorique. « Notre sécurité et notre supériorité militaire dans la région sont les choses les plus importantes pour nous. Nous ne sommes pas en Suisse. », a déclaré Eli Cohen, le ministre israélien des Services de renseignement.

Course à l’armement

La polémique illustre en tout cas la militarisation accrue des pays du Golfe depuis la première crise qui les a traversés en 2014. Entre 2009 et 2018, les dépenses en armement du Qatar ont bondi de 225 %, selon l’Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (SIPRI). Avec 8 % de son PIB consacré à l’achat d’armement étranger, l’Arabie saoudite demeure le premier importateur mondial. Les Émirats arabes unis y consacrent quant à eux 5,7 % de leur PIB. Selon Emma Soubrier, interrogée dans le documentaire Golfe, la guerre des princes (Arte), ils compteraient ainsi un char de combat pour 2100 habitants. L’Arabie saoudite et les Émirats ont par ailleurs commencé à mettre en place une industrie de défense locale, afin de réduire leur coûteuse dépendance.

Abou Dhabi veut démontrer aux pays de la région qu’elle est devenue un partenaire incontournable de Washington

Ce sont la montée des tensions régionales et le retrait américain qui poussent, depuis 2015, les États du Golfe à se militariser. La guerre au Yémen, où l’Arabie saoudite cherche à réinstaller au pouvoir le président Hadi et à neutraliser la rébellion houthie, devait ainsi démontrer la capacité de Riyadh à faire régner l’ordre dans son pré-carré. Façon de répondre à l’activisme régional de l’Iran, dont les alliés houthis et irakiens sont capables de frapper le territoire saoudien au moyen de drones et de missiles, comme lors de l’attaque contre les infrastructures pétrolières à Abqaiq et Khurais en 2019.

Les Émirats arabes unis se sont eux construits la réputation d’une « Sparte du Moyen-Orient », en mettant leur armement et leurs forces au service de la projection d’un modèle politique dans le monde arabe, essentiellement orienté contre les Frères musulmans et tout ce qui touche de près ou de loin à « l’islam politique », comme en Libye ou même au Yémen.

Nouvel objectif d’Abou Dhabi : développer sa marine, restée jusque-là le parent pauvre de son armée. Un but d’autant plus crucial que les Émirats se sont lancés depuis plusieurs années dans une ambitieuse stratégie maritime, dont l’objectif à terme est d’installer des bases sur une zone qui va du Golfe à la mer Rouge en passant par la Corne de l’Afrique.

Le Qatar quant à lui est davantage dans une approche dissuasive, du fait de l’isolement que lui imposent ses voisins depuis 2017. De ce point de vue, les militaires turcs présents à Doha et la base américaine d’Al-Udeid assurent une certaine tranquillité à l’émirat, qui a réellement craint d’être envahi par son voisin saoudien en juin 2017.

Une affaire plus politique que militaire

Mais la vente des F-35 aux États du Golfe est davantage une affaire d’ordre politique et symbolique que militaire : si Abou Dhabi parvient à en acquérir, elle aura démontré aux pays de la région qu’elle est devenue un partenaire incontournable de Washington après les accords d’Abraham et la normalisation des relations avec Israël, à laquelle Riyadh et la plupart des États arabes ne sont pas encore prêts. Dans le cas contraire, Abou Dhabi aura donné l’impression d’avoir cédé sur la question palestinienne sans réelle contrepartie – un changement de statut auprès de l’allié américain – et pourrait craindre que sa politique d’ouverture ne soit finalement pas suivie par ses pairs arabes.

Malgré les déclarations de Donald Trump et la volonté affichée des Émirats d’acquérir ces armes, la vente des F-35 semble cependant loin d’être conclue, du fait non seulement de l’opposition israélienne mais aussi du budget que représente ces avions à 80 millions de dollars pièce. « Il serait extrêmement étonnant qu’Abou Dhabi achète des F-35 cette année ou même dans les cinq années à venir. Leur désir d’acquérir ces systèmes n’est pas nouveau, et ils ont sûrement veillé à ce que le principe de ces exportations soit validé pour s’assurer qu’il n’y ait pas d’obstacle à leur achat le moment venu. Toutefois, d’un point de vue budgétaire, ça ne fait pas sens dans l’immédiat », estime Emma Soubrier.

Il est vrai que la demande des Émirats n’est pas nouvelle. « Les Émirats arabes unis ont déjà indiqué qu’ils voulaient le F-35 il y a six ans. C’est déjà un sujet sur la table. Nous avons des demandes légitimes et nous devrions obtenir ces avions », avait déclaré Anwar Gargash, le ministre d’État émirati pour les Affaires étrangères devant l’Atlantic Council fin août. Avant d’ajouter que le sujet n’était « pas lié » à la signature des accords d’Abraham.

Washington pressé de vendre

Dans les faits, c’est donc surtout Washington qui a besoin de conclure ces transactions, avant que la situation économique du Golfe ne se dégrade. Avec la chute des cours du brut et la crise économique liée au coronavirus, les pays du Conseil de coopération du Golfe (CCG) devraient voir leur PIB se contracter de 7,6 % en 2020, selon les prévisions du FMI. « Dans ce contexte, il est difficile d’imaginer pourquoi les Émirats feraient de l’achat de F-35 une priorité. En revanche, on peut parfaitement comprendre que les États-Unis souhaitent vendre des F-35 et rassurer les investisseurs de Lockheed Martin [l’entreprise qui les produit] », estime Emma Soubrier.

Les États-Unis doivent composer avec l’arrivée des Russes, de la Chine et de la Turquie sur le marché

Alors que Donald Trump pousse depuis juin auprès du Congrès pour un assouplissement des conditions des exportations d’armes, plusieurs sénateurs américains planchent depuis août sur une loi qui n’autoriserait l’exportation de drones que vers des alliés proches de Washington – dont Israël, mais pas l’Arabie saoudite.

Si les États-Unis restent maîtres du jeu dans les exportations d’armes au Proche-Orient, ils doivent aujourd’hui composer avec l’arrivée de nouveaux acteurs sur ce terrain, que ce soit la Russie, la Chine ou même la Turquie. Lorsque Washington a refusé la vente de drones à Riyadh et Abou Dhabi, Pékin s’est ainsi empressé de les fournir en Wing Loong-1 et Wing Loong-2, que les Émirats ont notamment mis au service du maréchal Haftar en Libye.

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