Politique

Football algérien : la boulimie de la Sonatrach en question

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L'équipe du Mouloudia Bejaia lors de la demi-finale de la Ligue des champions de la CAF l'opposant à Fath Union Sport au stade Prince Moulay Hassan de Rabat, le 25 septembre 2016.

L'équipe du Mouloudia Bejaia lors de la demi-finale de la Ligue des champions de la CAF l'opposant à Fath Union Sport au stade Prince Moulay Hassan de Rabat, le 25 septembre 2016. © Photo by FADEL SENNA / AFP

La société publique est très active dans le milieu du ballon rond algérien. Une omniprésence critiquée par certains acteurs, qui pointent des conflits d’intérêts.

Depuis plusieurs années, la Sonatrach est devenue un des éléments majeurs du football algérien. La plus puissante entreprise du continent est en effet propriétaire depuis décembre 2012 du Mouloudia Club d’Alger (MC Alger), qui pèse sept titres de champion, huit coupes nationales, une Ligue des Champions et plusieurs millions de supporters.

Elle est aussi, via certaines de ses filiales, actionnaire majoritaire d’autres clubs. C’est le cas du Club sportif constantinois, passé, en avril 2016, de Tassili Airlines à l’Entreprise nationale des travaux aux puits (ENTP), les deux sociétés appartenant à la galaxie du géant pétrolier et gazier. La Jeunesse sportive Saoura, le club de Béchar, situé dans le sud du pays, est géré par l’Entreprise nationale de forage (Enafor) depuis 2013 ; le Mouloudia Club oranais a signé un important contrat de sponsoring avec la compagnie Hyproc Shipping, spécialisée dans le transport maritime des hydrocarbures ; enfin, le Mouloudia Olympique Béjaïa est notamment sponsorisé par la Société de transport des hydrocarbures (STH). Et il se murmure que l’Union sportive madinet Bel Abbès pourrait passer sous le contrôle de la société Naftal, dont la Sonatrach est l’unique actionnaire.

Équité sportive

Sonatrach est propriétaire du Mouloudia Club d’Alger.

Sonatrach est propriétaire du Mouloudia Club d’Alger. © REUTERS/Ramzi Boudina

Une boulimie qui ne laisse évidemment personne indifférent en Algérie. L’article 20 alinéa 2 de la Fifa et l’article 17 des statuts de la Fédération algérienne de football (FAF) sont pourtant clairs sur l’impossibilité pour un acteur de posséder des clubs participant aux mêmes compétitions, comme le rappelle Yazid Ouahib, chef du service des sports du quotidien El Watan.

« Au niveau de l’équité sportive, cela interpelle : deux clubs appartenant à la même société se rencontrent, et l’un des deux a besoin d’une victoire pour devenir champion ou ne pas être relégué en division inférieure… Cela peut laisser place à de nombreuses suppositions », détaille le journaliste en référence aux multiples affaires ou soupçons de corruption qui touchent le football algérien.

Pourquoi la Sonatrach dirige-t-elle tels clubs, dont elle éponge les dettes, et pas d’autres ?

« Ce qui pose problème, c’est la façon dont la Sonatrach participe au football algérien. Il s’agit d’une société publique, on parle donc de l’argent de tous les Algériens. Pourquoi la Sonatrach et ses filiales dirigent tels clubs, dont elles épongent les dettes, et pas d’autres ? Les supporters des clubs qui ne sont pas gérés par ces entreprises se posent légitimement la question. »

Un fonds de solidarité

En Algérie, une idée commence à faire son chemin : quitte à ce qu’elle investisse de l’argent dans le football, pourquoi la Sonatrach ne le ferait-elle pas d’une manière plus régulée, comme le suggère un dirigeant. « Par exemple en versant une somme annuelle dans ce qu’on pourrait appeler un fonds de solidarité géré par la Fédération et la Ligue de football professionnel (LFP), laquelle aurait pour mission de redistribuer cette manne financière. »

Abdelkrim Medaouar, le président de la LFP, valide l’idée. Et va même plus loin. « Il faudrait dans l’idéal que plusieurs sociétés nationales, et pas seulement la Sonatrach, mettent de l’argent dans une cagnotte commune dont le contenu serait ensuite reversé aux clubs de L1 et de L2, selon une formule à définir. Ce qui n’empêcherait évidemment pas d’autres investisseurs d’injecter de l’argent. Notre football est officiellement professionnel depuis 2010, mais dans les faits, c’est loin d’être le cas. Si les clubs débutent chaque saison avec un budget bien établi, s’ils sont bien gérés, il y aura moins de problèmes économiques dans notre football », plaide Medaouar, convaincu que « l’État algérien est sensible à cette idée ».

L’argent est-il toujours bien utilisé ?

Le Français Denis Lavagne, qui a entraîné le Club sportif constantinois pendant presque un an et demi, jusqu’en janvier dernier, comprend le raisonnement. « Financièrement, beaucoup de clubs algériens sont en difficulté. Leurs supporters savent que seules de grosses sociétés publiques peuvent injecter assez d’argent pour permettre aux clubs de s’en sortir. Évidemment, cela ne règle pas tout, car il faut que cela s’accompagne d’une politique à long terme. Alors oui, un club comme Constantine a des moyens financiers, les salaires sont payés, mais cet argent est-il toujours bien utilisé ? »

Argent facile

La question s’est notamment posée au MC Alger, notamment à l’issue de la saison 2018-2019. Et cela avait incité Toufik Hakkar, le président-directeur général de la Sonatrach, à rationaliser les dépenses du club.

Le budget de 10 millions d’euros avait été ramené la saison suivante à 8 millions d’euros. La Sonatrach s’était agacée de constater une flambée des salaires ou de devoir régler des factures pas toujours justifiées. Depuis, la maison mère a interdit que les mises au vert de l’équipe se fassent dans des hôtels cinq étoiles, et a imposé un plafonnement des salaires, limités à 200 000 euros par an, hors primes et avantages.

« Le problème, c’est que la Sonatrach et ses filiales ne sont pas forcément au fait des méthodes modernes utilisées dans le football », ajoute Lavagne. Comme nous l’a confié un dirigeant sous couvert d’anonymat, « à partir du moment où il y a de l’argent facile et rapide à se faire, certains en profitent. La Sonatrach et ses filiales versent de l’argent sans toujours bien vérifier la façon dont il est dépensé. Par exemple, les structures d’entraînement de Constantine ou du MC Alger sont loin d’être de grande qualité. Voilà pourquoi, au MC Alger, un mode de gestion et de contrôle bien plus rigoureux a été imposé après les problèmes financiers de la saison 2018-2019. » Les premiers résultats de ce recadrage seront perceptibles dans quelques mois…

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