Politique

[Tribune] Liban : une révolution pour rien ?

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Mis à jour le 21 octobre 2020 à 16h51

Par  Raphaël Gourrada

Docteur en sciences politiques et chercheur associé à l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS). Spécialiste des questions de leadership et du conservatisme politique dans la région Afrique du Nord/Moyen-Orient

Manifestations contre la classe politique à Beyrouth, le 18 octobre 2019

Manifestations contre la classe politique à Beyrouth, le 18 octobre 2019 © Bourget/Alpaca/Andia.fr

En octobre 2019, les Libanais descendaient dans la rue pour réclamer la fin du système et de la corruption. Un an et plusieurs catastrophes plus tard, rien n’a changé.

Le 17 octobre 2019, les grandes places libanaises sont soudainement investies par une foule en liesse, d’une retenue admirable et d’un pacifisme à toute épreuve dans un premier temps. La société reprend la parole, à rebours des analyses la qualifiant d’apathique.

La première victoire est incontestablement la démission du Premier ministre Saad Hariri le 29 octobre, entraînant la chute d’un cabinet dit « d’union nationale » regroupant la quasi-totalité des forces politiques dénoncées par les manifestants. L’élection de Melhem Khalaf, juriste sans étiquette, au poste de bâtonnier de l’Ordre des avocats le 17 novembre, est une autre victoire laissant croire à un véritable tournant citoyen.

Défaut de paiement et crise sanitaire

Les milieux financiers, et en particulier la Banque centrale du Liban (BCL), sont également la cible d’attaques de la part de la population, alors que la livre libanaise plonge dramatiquement vers des taux inégalés (un dollar pour 8 500 livres libanaises aujourd’hui). La pénurie de dollars, les restrictions de retrait de devise, ainsi que le refus de la BCL de ponctionner les dépôts les plus conséquents afin de renflouer les caisses publiques, alimentent la grogne populaire.

La démission de fonctionnaires protestant contre l’intransigeance irresponsable des milieux bancaires, ainsi que la révélation de l’existence d’un véritable système de Ponzi, principal facteur de l’écroulement financier du pays,  sont alors autant d’éléments annonciateurs du cataclysme qui suivra.

En mars, alors que la crise sanitaire mondiale s’invite au Liban et qu’une inflation de plus de 100 % rend le quotidien des Libanais insupportable, le Premier ministre Hassan Diab déclare officiellement l’État libanais en défaut de paiement, pour la première fois de son histoire.

L’initiative inaboutie de la France n’aura fait que renforcer une classe dirigeante s’agrippant au pouvoir

Débute alors une lente descente aux enfers. La crise sanitaire exacerbe la colère et fait craindre une dérive de la thaoura (« révolution ») en émeutes de la faim. Au moment du déconfinement, la contestation peine à reprendre… Le mouvement connaît un triste second souffle après l’explosion des 2 750 tonnes de nitrate d’ammonium stockés au port de Beyrouth le 4 août, symbolique de la gabegie administrative libanaise.

Stratégie de l’attente

Hélas, trois fois hélas, la médiation de Paris et la politique de pression croissante choisie par le président Macron ne suffit pas à répondre à l’urgence et à stimuler l’entreprise de réformes de fond. Le caractère inabouti de l’initiative française n’aura fait, en définitive, que renforcer une classe dirigeante s’agrippant au pouvoir.

Pendant l’intégralité de cette crise institutionnelle et sociale, la classe dirigeante fait preuve d’une incroyable résilience. Le temps est une fois de plus l’arme principale de ces élites. Jouer sur la fatigue sociale, la désunion et le déficit organisationnel des forces ayant émergé à la faveur de la thaoura demeure la ligne directrice des principaux partis, déclinée en différentes stratégies.

Alors que certains, en particulier Saad Hariri, ont tenté de coopter les revendications afin de se poser en alternatives crédibles à un pouvoir dont ils font pourtant partie, d’autres (représentés par le Hezbollah et le parti Amal) ont rapidement opté pour la délégitimation violente des mouvements contestataires.

Enfin, l’autre principale composante du régime, regroupée derrière le Courant patriotique libre du président Aoun a choisi la stratégie de l’attente. Alors que le gouvernement Diab a démissionné le 10 août, le nouveau Premier ministre, Moustapha Adib, parachuté en catastrophe le 31 août, jette l’éponge moins d’un mois plus tard, incapable d’imposer un cabinet accepté par les forces politiques traditionnelles.

Retournement ubuesque

L’impasse des négociations avec le FMI, l’intransigeance des leaders libanais ayant trouvé dans l’initiative française un répit politique, et l’essoufflement des protestations après un an de militantisme auront finalement abouti à un retournement de situation ubuesque ces dernières semaines : le potentiel adoubement de Saad Hariri comme Premier ministre, près d’un an après sa démission sous la pression de la rue.

Triste anniversaire que ce 17 octobre, alors que les Libanais reprennent le chemin de la rue, scandant les mêmes slogans qu’il y a un an, dénonçant une situation inchangée. Si la flamme ne s’est pas éteinte, il reste cependant à réinventer l’acte II de la thaoura. Un devoir d’unité face au système, d’organisation et de précision du projet de société, ainsi que l’établissement d’un cahier des charges précis et réalisable, constituent les conditions sine qua non de cette réinvention.

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