Politique

Algérie : de l’eau dans le gaz entre Tebboune et Chengriha ?

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Le président Tebboune à la conférence de Berlin sur la crise en Libye, en janvier 2020.

Le président Tebboune à la conférence de Berlin sur la crise en Libye, en janvier 2020. © HAYOUNG JEON/EPA/MAX PPP.

Révision constitutionnelle, prérogatives du président et de l’armée, rôle des services : la réorganisation des institutions algériennes cause des frictions entre les deux hommes.

Le courant passerait mal entre le président et le chef d’état-major Saïd Chengriha depuis quelques semaines et malgré la nouvelle visite de courtoisie d’Abdelmadjid Tebboune au siège du ministère de la Défense nationale le 10 octobre dernier.

Plusieurs sujets ont contribué à l’accumulation des tensions entre les deux hommes : la politique extérieure, la réforme de la Constitution, les interférences dans la gestion des sujets liés à la sécurité et à la défense, les nominations et les changements opérés par Tebboune dans différentes institutions.

Tensions

Le renvoi du général major à la retraite, Abdelaziz Medjahed, de son poste de conseiller à la défense et la sécurité auprès du président en a surpris plus d’un. L’homme est très proche de Saïd Chengriha, dont il a été le supérieur hiérarchique direct pendant de nombreuses années et — littéralement — un camarade de tranchée pendant la guerre contre le terrorisme au début des années 1990.

Sa nouvelle affectation à l’Institut national de stratégie globale est perçue comme une mise au placard de celui qui était supposé assurer la coordination entre l’armée et la présidence.

Medjahed se serait aussi impliqué dans les questions de sécurité internationale impliquant l’Algérie, notamment les crises libyenne et sahélienne. Un rôle qui a agacé le ministre des Affaires étrangères Sabri Boukadoum et le patron du renseignement extérieur Youcef Bouzit.

La visite américaine en Algérie a été ressentie comme une tentative de forcer la main à l’armée pour intervenir plus directement en Libye et dans le Sahel

Autre point d’achoppement entre Chengriha et Tebboune, les récentes visites du patron de l’Africom, Stephen Townsend, et du secrétaire américain à la Défense, Mark Esper à quelques jours d’intervalles.

« La visite américaine en Algérie a été ressentie comme une tentative de forcer la main à l’Armée nationale populaire (ANP) pour intervenir plus directement en Libye et dans le Sahel à un moment où les États-Unis se retirent d’Afrique », explique un officier supérieur algérien à la retraite.

Trop conciliant avec Washington ?

« Le fait d’avoir reçu les deux envoie un mauvais signal aux Américains », renchérit le militaire, laissant entendre que le président Tebboune s’est montré trop conciliant avec Washington.

Sans compter les déclarations anti-russes et anti-chinoises que Mark Esper a tenues à Tunis la veille de sa visite à Alger, et qui ont exaspéré le chef d’état-major, alors que ce dernier avait reçu deux jours auparavant le patron de la coopération militaire russe Dmitri Shugaev.

Dès le départ, Chengriha s’est montré hostile à une implication de l’armée en politique

« Dès le départ, Chengriha s’est montré hostile à une implication de l’armée en politique et a tenu à se démarquer de son prédécesseur. Il a deux préoccupations : améliorer l’image de l’armée auprès de l’opinion publique, après le scandale de généraux en fuite ou en prison pour des délits de corruption, et rééquilibrer les pouvoirs en diminuant ceux du ministère de la Défense [dirigé aujourd’hui par Abdemajid Tebboune lui-même] devenu une citadelle du pouvoir ».

L'Algérien Saïd Chengriha est le nouveau chef d'état-major de l'Armée nationale populaire (ANP).

L'Algérien Saïd Chengriha est le nouveau chef d'état-major de l'Armée nationale populaire (ANP). © Zinedine ZEBAR

Alors qu’Ahmed Gaïd Salah cumulait les postes de chef d’état-major et de ministre de la Défense tout en chapeautant les services de renseignement, une telle omniprésence n’intéresse pas Chengriha qui considère le ministère comme une institution politique et administrative plutôt que militaire.

Il ne verrait pas d’un bon œil, en revanche, l’émancipation des services qui, depuis la mort de Gaïd Salah, passent de plus en plus sous la coupe du président et de son conseiller à la sécurité le général Hadj Redouane. Le général major Bouzit, grand patron des services extérieurs, est ainsi devenu particulièrement actif dans l’entourage du président.

L’armée a aussi son idée sur la réforme de la doctrine de non-intervention et souhaite la faire valoir. Si elle reconnaît que la sécurité du pays ne se limite pas à la maîtrise des frontières, elle craint que la révision constitutionnelle pilotée par le président ne l’amène à s’engager dans des opérations extérieures qui pourraient être synonymes d’embourbement ou d’occupation.

La mention de missions de « restauration de la paix », formule trop floue aux yeux de l’armée, était présente dans la première mouture de la révision constitutionnelle. Elle a depuis été retirée.

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