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RDC – Azarias Ruberwa : « Si l’accord est respecté, notre coalition FCC-Cach perdurera après 2023 »

Réservé aux abonnés | | Par - à Kinshasa
Mis à jour le 16 octobre 2020 à 12h42
Le ministre Azarias Ruberwa, le 13 octobre 2020, à Kinshasa.

Le ministre Azarias Ruberwa, le 13 octobre 2020, à Kinshasa. © Stanislas Bujakera Tshiamala

Ministre de la Décentralisation, proche de Kabila, Azarias Ruberwa est un poids lourd du gouvernement. Il revient sur les réformes électorales, les tensions entre Tshisekedi et Kabila et sur cette visite à Minembwe, qui l’a projeté sur le devant de la scène.

Azarias Ruberwa est un homme prudent, qui a depuis longtemps appris à naviguer dans le marigot congolais. Figure du Rassemblement congolais pour la démocratie (RCD) au début des années 2000, il est l’un des rares caciques de la précédente administration à avoir été maintenu dans ses fonctions de ministre (de la Décentralisation et des Réformes institutionnelles) après l’arrivée au pouvoir de Félix Tshisekedi.

Originaire du Sud-Kivu (Est), proche de Joseph Kabila, il est aussi l’un des quatre négociateurs du Front commun pour le Congo (FCC). L’un de ceux – et ils ne sont pas nombreux – qui connaissent le contenu de l’accord secret conclu entre son camp et la plateforme Cap pour le changement (Cach). Interview.

Jeune Afrique : En décembre dernier, le président Tshisekedi avait annoncé la tenue des élections locales et municipales d’ici à la fin de cette année 2020. Est-ce encore faisable ?

Azarias Ruberwa : Nous sommes déjà en octobre, donc c’est déjà trop tard. L’idéal serait que ces scrutins se tiennent avant les élections générales de 2023 et que les éventuelles difficultés liées à leur organisation ne perturbent pas le cycle électoral dans son ensemble. Peut-être l’année prochaine ? L’Assemblée nationale se réunit actuellement en session budgétaire et nous saurons bientôt de quelle marge de manœuvre financière nous disposons pour les organiser.

Une partie de la classe politique souhaite que l’on procède à des réformes électorales avant l’échéance de 2023. Quelle est la position du FCC ?

Nous sommes en train d’en débattre en interne. Est-il opportun de réformer la commission électorale ? Certaines dispositions constitutionnelles doivent-elles être amendées ? Plusieurs questions se posent mais, au sein du FCC, nous sommes tous d’accord pour dire que, quelles que soient les réformes qui seront décidées, il ne faut pas que cela entraîne un report des élections.

Le FCC insiste beaucoup sur le respect du calendrier électoral. Soupçonneriez-vous vos alliés de Cach d’avoir un agenda caché ?

Les échéances doivent être respectées. La Constitution prévoit que les élections ont lieu tous les cinq ans et il ne doit pas en être autrement. Nous avons encore trois ans et demi pour préparer ces scrutins, y compris financièrement. Il n’y a pas de raisons de glisser au-delà de 2023.

Faut-il revenir à l’élection présidentielle à deux tours ?

Pourquoi changer quelque chose qui ne pose pas de problème ? Nous sommes pour le maintien des règles actuelles. Mais j’insiste sur le fait que ces questions de réforme électorale devront être débattues au sein des institutions.

L’attitude des uns et des autres freine parfois la coalition FCC-Cach

Votre collègue ministre de l’Intérieur, Gilbert Kankonde, a fait appel devant le Conseil d’État pour arbitrer les querelles qui opposent vos deux administrations au sujet de leurs prérogatives respectives en matière de réformes. N’est-ce pas dommage d’en arriver là ?

Il est vrai que cela n’est pas habituel. Le chef de l’État a déjà signé les ordonnances définissant les attributions des uns et des autres, et le Premier ministre est là pour arbitrer ce qui doit l’être. Gilbert Kankonde a néanmoins choisi de suivre une procédure juridictionnelle et nos arguments n’ont pas été entendus [le Conseil d’État a rendu un avis en faveur du ministre de l’Intérieur].

Je pense que nous sommes encore novices en matière de décentralisation : nous décentralisons puis recentralisons ce que nous venons de décentraliser… Notre démocratie est encore jeune.

Les relations entre le FCC et Cach sont parfois compliquées. Comment se porte la coalition ?

Elle va bien. Il y a quelques semaines, Félix Tshisekedi et Joseph Kabila se sont rencontrés. À cette occasion, les négociateurs FCC et Cach ont fait le point sur l’état de la coalition. C’était un rapport sans complaisance, dont il ressort que nous avons des points de convergence, mais aussi des divergences.

Qu’est-ce qui vous divise ?

Disons que l’attitude des uns et des autres ne favorise pas forcément la bonne marche de la coalition. Il y a cette question des juges nommés à la Cour constitutionnelle, cette proposition de loi Minaku-Sakata sur la réforme de la Justice et le débat autour de la présidence de la CENI… Parfois, nous avons de grands désaccords, parfois c’est juste une question de nuances. Mais c’est qui est important, c’est notre volonté commune de préserver la coalition et d’aller de l’avant.

Le FCC peut-il accepter de revenir sur le processus qui a abouti à la désignation de Ronsard Malonda à la présidence de la Ceni ?

Cela ne dépend pas de nous mais des confessions religieuses et des députés. Mais existe-t-il une procédure qui permette de revenir sur une décision prise par l’Assemblée nationale ? Je ne suis pas qualifié pour répondre à cette question.

Pourquoi le FCC bloque-t-il la prestation de serment des deux juges nommés à la Cour constitutionnelle par le chef de l’État ?

Cela fait partie des points de divergence, je vous l’ai dit, même si « bloquer » n’est pas le bon terme : le Parlement vient seulement de faire sa rentrée et a commencé ses travaux par une session qui est essentiellement budgétaire. Lorsque cette question sera évoquée, les deux chambres proposeront la solution adéquate.

Ceci étant, pourquoi ne posez-vous pas la question à Cach ? Fallait-il nommer deux nouveaux juges ? A-t-on procédé à ces nominations dans le respect de la Constitution ? Quelles doivent-être les modalités de leur prestation de serment ? On parle de la Cour constitutionnelle : sa responsabilité est énorme et ces questions ne sont pas anodines.

L’alliance FCC-Cach tiendra-t-elle jusqu’à 2023 ? Pourriez-vous présenter un ticket commun à la prochaine présidentielle ?

Nous avons conclu un accord et c’est lui qui régit nos rapports. Ses dispositions n’ont pas été rendues publiques, mais répondent en partie à votre question. Et si cet accord est respecté, alors notre coalition pourra perdurer au-delà de 2023.

Je suis allé à Minembwe pour des questions de sécurité

À la veille de la rentrée parlementaire, les négociateurs du FCC ont fait le point avec les députés FCC et leur ont déclaré que ce fameux accord stipulait que Cach pouvait être amené à soutenir votre candidat à la présidentielle 2023… Vous le confirmez ?

Je ne suis pas là pour vous dévoiler le contenu de l’accord. Mais avez-vous entendu qui que ce soit nous contredire ?

Le 28 septembre, vous vous êtes rendu à Minembwe, dans le Sud-Kivu, pour installer un bourgmestre, ce qui a déclenché une vive polémique. À la demande de qui avez-vous effectué ce déplacement ?

Je ne suis pas allé à Minembwe pour installer le bourgmestre, c’est un mensonge. J’y suis allé pour des questions de sécurité. Le Premier ministre m’a demandé d’accompagner le ministre de la Défense alors qu’il se rendait dans cette zone, où la situation est tendue. C’est une décision qui avait été prise en conseil des ministres.

Quant au bourgmestre de Minembwe, il est en fonction depuis deux ans. Sa nomination lui avait été notifiée par le gouverneur de la province, mais c’est vrai qu’il n’avait pas été installé officiellement, alors que les maires d’Uvira, Baraka ou Kamituga l’ont été. On nous a demandé pourquoi et il a été décidé que, oui, cela pouvait se faire tout de suite sans qu’il soit nécessaire de revenir plus tard.

Mais pourquoi une telle polémique ? Est-ce parce que vous êtes banyamulenge, que le bourgmestre l’est aussi, et que certains ont déduit de votre présence qu’une communauté était favorisée au détriment d’une autre ?

Mais c’est faux ! Nous nous trouvons dans une région où les passions et les haines sont très vives. Mais pourquoi se focaliser sur ma venue ? Parlons plutôt des violences dont Minembwe souffre chaque jour. Ma présence ne revêtait aucun enjeu à caractère national.

Comprenez-vous la décision du président de suspendre l’installation du bourgmestre ?

Il a expliqué au conseil des ministres qu’il avait pris cette décision pour calmer le jeu et une commission va être dépêchée sur place pour comprendre le problème.

La quête de justice ne doit pas déboucher sur l’injustice

Denis Mukwege, prix Nobel de la paix, milite pour la création d’un tribunal pour juger les crimes commis entre 1993 et 2003 dans l’est de la RDC et documentés par le rapport Mapping des Nations unies. Qu’en pensez-vous ?

Ce tribunal pour lequel plaide aujourd’hui le docteur Mukwege a déjà été longuement évoqué à Sun City, en 2002, alors que j’étais moi-même négociateur principal. Déjà, à l’époque, l’idée était que si un tribunal devait être créé au Congo, il devait être compétent pour juger l’ensemble des crimes – crimes de guerre et crimes contre l’humanité – commis depuis l’indépendance. Mais un tel tribunal est-il opportun ? Il n’y a pas qu’une seule manière de rendre la justice et d’apporter la réconciliation. Il y a ce que l’on appelle la justice transitionnelle – c’est ce qui a été fait en Afrique du Sud, avec la Commission vérité et réconciliation.

Le grand problème, au Congo, c’est qu’il y a des gens qui ont déjà en tête une idée très précise de ce qui s’est passé : en leur for intérieur, ils ont déjà fait des procès et condamné les accusés. Il faut dépassionner le débat et réfléchir à ce qu’il y a de mieux pour notre pays.

Plus d’un an et demi s’est écoulé depuis la prise de fonction de Félix Tshisekedi. Le changement est-il enfin là ?

Il y a des éléments qui permettent de dire que l’on est sur la bonne voie. Ce souci, par exemple, de ne pas laisser les crimes économiques impunis. Maintenant, est-ce que les enquêtes sont toujours menées correctement ? La corruption a-t-elle cessé chez les magistrats ? Je ne le pense pas, il y a parfois des excès de zèle et le droit ainsi que les procédures ne sont pas toujours respectés. Donc je salue cette volonté de restaurer l’État de droit. Mais la quête de justice ne doit pas déboucher sur l’injustice.

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