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Le peuple renverse l’abbé Fulbert Youlou

Quand le jour se lève à Brazzaville ce mardi 13 août 1963, les signes avant-coureurs d’une grave tension sociale sont palpables. L’arme en bandoulière, les forces de l’ordre quadrillent les rues de la capitale. Objectif : empêcher tout rassemblement après le mot d’ordre de grève générale lancé par le Comité de fusion des syndicats (CFS). La Bourse du travail, à Mpila, a été encerclée dans la nuit. Quelque 3 000 manifestants convergent vers la gare centrale. Les policiers tentent plusieurs fois de les disperser. Pascal Okemba Morlendé, président du CFS, debout sur un fût, tire à boulets rouges sur le régime de l’abbé Fulbert Youlou, qui veut instaurer le monopartisme.
Vers 9 heures, la foule décide de marcher sur le palais présidentiel. Ni la charge de la cavalerie ni les grenades qui explosent n’entament sa détermination. Arrivée au niveau de l’hôtel de ville, elle apprend l’arrestation, dans la nuit, de syndicalistes. Explosion de colère et changement d’itinéraire : il faut aller à la prison. À coups de pierres, les manifestants s’en prennent aux forces de l’ordre. Débordées, celles-ci ouvrent le feu. Bilan : trois morts, de nombreux blessés. La foule saccage la prison, libère les détenus et se rend ensuite au siège de la radio. Un élément nouveau apparaît dans le décor : des soldats français venus de leur base de Centrafrique, en vertu d’un accord militaire entre Brazzaville et Paris. Ils parlementent avec les manifestants, qui acceptent de se replier au stade Marchand, en face du bâtiment de la radio. À la mi-journée, le président Youlou exprime son intention de négocier. Au déclin du jour, il s’adresse au pays pour dénoncer un complot contre la sûreté de l’État et annonce quelques mesures : institution d’une cour criminelle spéciale, couvre-feu, état de siège
Le lendemain, 14 août, la journée est calme. Les grévistes sont restés chez eux. Les forces de l’ordre sillonnent les rues, installent des barrages. Les syndicalistes obtiennent le soutien de l’Église et de l’armée. Quelques téméraires veulent aller jusqu’au palais présidentiel. Pillage de résidences, dont celle de la mère du chef de l’État, incendie de véhicules, rien de plus. Dans un premier discours radiodiffusé, Youlou s’attribue les pleins pouvoirs. À 15 heures, nouveau discours : il ne démissionnera pas. Dernier message à 20 heures : renvoi du gouvernement, sauf trois ministres, report de l’instauration du parti unique. Pour le peuple, c’est trop tard.
Jeudi 15 août, une foule immense, des femmes à sa tête, se dirige vers le palais. Les premiers groupes arrivent à 8 h 30. Sur les pancartes, sur toutes les lèvres, un mot : démission. Le président accepte de recevoir les représentants des syndicats et de l’armée. Ils lui conseillent de partir. Il veut s’adresser à la foule. Dès qu’il apparaît, un manifestant lance une pancarte dans sa direction. Une seule carte reste à sa disposition : l’intervention des militaires français. Il téléphone au général de Gaulle, qui la lui refuse. Acculé, l’abbé signe sa démission. Le capitaine Félix Mouzabakani l’annonce à la nation. Le Congo vient de vivre ses « Trois Glorieuses ». Le peuple a chassé le prince.

Au soir du 15 août 1963, celui qui, dès 1956, balisait la voie menant à l’indépendance du Congo, se retrouve prisonnier dans un camp militaire qui, ironie du sort, porte son nom ! Nationaliste farouchement anticommuniste, prêtre en rupture avec la hiérarchie catholique pour son engagement politique, Fulbert Youlou continuait à porter la soutane par défi. Son goût pour le luxe, ses soutanes commandées chez les grands couturiers français, son libertinage sont parmi les raisons de sa chute. Tout comme son autoritarisme et cet étrange projet d’instaurer un système de parti unique. Si son parti, l’Union démocratique de défense des intérêts africains (Uddia) l’y encourage, le Mouvement socialiste africain (MSA), le Parti progressiste congolais (PPC), les syndicats et l’armée s’en inquiètent. C’est dans ce climat tendu qu’il décide, le 8 août 1963, d’interdire toute réunion politique. Le 12, il fait arrêter quatre leaders syndicaux. Deux erreurs fatales.

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