Politique

[Tribune] Tunisie : la police, la jeunesse et le spectre de Ben Ali

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Par  Amine Snoussi

Essayiste, auteur de « La politique des Idées » (Centre national du livre), et militant pour la justice sociale et écologique

Rassemblement devant le Parlement pour protester contre le projet de loi sur la protection des forces de sécurité, le 8 octobre 2020 à Tunis.

Rassemblement devant le Parlement pour protester contre le projet de loi sur la protection des forces de sécurité, le 8 octobre 2020 à Tunis. © Yassine Gaidi/Anadolu Agency/AFP

Le projet de loi sur la protection des forces de sécurité réveille les vieux démons en Tunisie.

Le projet de loi, d’abord discuté cette semaine à l’Assemblée des représentants du peuple, puis repoussé après la mobilisation de plusieurs associations, avait pour objectif de « réprimer les atteintes contre les forces armées ». Une terminologie volontairement vague, qui a électrifié le pays tout au long de la semaine dernière.

L’article que le Parti destourien libre (le PDL, dirigé par Abir Moussi et nostalgique de l’ère Ben Ali) avait ajouté à cette loi prévoyait ainsi l’emprisonnement, de trois mois à trois ans, de quiconque s’attaquerait à « la dignité » et à « l’honneur » de la police. Des notions peu précises sur le plan juridique, et qui font forcément la part belle à l’appréciation et à l’interprétation de l’agent de la force publique.

Envies répressives

Inutile de rappeler la dangerosité d’un tel pouvoir entre de mauvaises mains. Or, de nombreux Tunisiens dénoncent depuis 2011 l’absence de réforme de la police. Loin de rompre avec les années Ben Ali, ce projet de loi pourrait au contraire redonner toute latitude aux envies répressives des forces sécuritaires.

Les souvenirs de la torture sous Ben Ali restent ancrés dans les mémoires

La relation conflictuelle entre les Tunisiens et la police ne date pas d’hier. Les souvenirs de la torture et de la violence sous Ben Ali restent ancrés dans les mémoires. Mais la Tunisie démocratique n’a pas vu cette relation s’apaiser, et plusieurs scandales ont depuis outré l’opinion publique, dont la noyade du jeune Omar Laabidi, 19 ans, supporter du Club Africain. La police l’avait poursuivi après un match de football à Radès, en mars 2018, jusqu’à l’acculer et le pousser dans le canal de la ville. Depuis, l’enquête semble à l’arrêt.

Violence policière sans équivoque

Face au projet de loi, une partie de la jeunesse se manifeste le 6 octobre devant le palais du Bardo. Les images de la répression du mouvement font le tour des réseaux sociaux, où le hashtag #Hasebhom (« demandez-leur des comptes », en arabe) documente une violence policière sans équivoque.

Les syndicats de police n’ont pas dit leur dernier mot. Les 7 et 8 octobre, ils se mobilisent à Sfax en faveur du projet de loi. À défaut de leur proposer une amélioration de leurs conditions de vie et de travail, le ministère de l’Intérieur – à l’origine du projet en 2015 – préfère s’engager dans un clivage moins coûteux : opposer les citoyens aux forces de sécurité.

La police, depuis longtemps un sujet tabou en Tunisie, peut-elle être enfin réformée ? L’absence de travail mémoriel sur la période Ben Ali ainsi qu’un sentiment d’insécurité exacerbé par la surmédiatisation des faits divers pourraient rapidement replacer la police au centre du pouvoir judiciaire. Ce que la jeunesse tunisienne a refusé très clairement, en arborant durant les manifestations un billet de dix dinars. Comprendre : « Même avec la corruption, le projet de loi ne passera pas. »

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