Diplomatie

RDC – Leïla Zerrougui : « Nous partirons lorsque nous serons sûrs de ne pas revenir »

Réservé aux abonnés | | Par - envoyé spécial à Kinshasa
Leila Zerrougui, représentante spéciale du secrétaire général de l’ONU en RDC, à Kinshasa, en décembre 2018.

Leila Zerrougui, représentante spéciale du secrétaire général de l'ONU en RDC, à Kinshasa, en décembre 2018. © John Wessels pour JA

Alors que l’ONU débat des contours du futur mandat de la Monusco, dont le départ de RDC se précise, Leïla Zerrougui, représentante spéciale du secrétaire général des Nations unies en RDC, a répondu aux questions de Jeune Afrique.

S’interroger sur l’avenir de la Monusco est presque devenu une habitude dans les couloirs du QG de Kinshasa. Tous les ans, ce sont les mêmes questions qui se posent : quels seront les contours du futur mandat de la mission des Nations unies, 21 ans après son arrivée au Congo sous le nom de Monuc, et quand devra-t-elle définitivement plier bagages ?

Il y a un an, la revue stratégique conduite par Youssef Mahmoud a plaidé pour un retrait d’ici à trois ans, et dans un contexte de réduction des effectifs et du budget, l’avenir de la mission, longtemps l’un des plus coûteuses de l’ONU, s’écrit en pointillé.

Après avoir essuyé les critiques du régime de Joseph Kabila, qui réclamait son départ, la Monusco a pourtant trouvé un léger répit avec l’élection, en décembre 2018, de Félix Tshisekedi. En septembre, à la tribune de l’ONU, le président congolais a plaidé pour l’allocation de moyens supplémentaires afin que la Monusco « continue à remplir avec efficacité son mandat ».

Mais sur le terrain, la collaboration avec les forces armées congolaises reste difficile, et les critiques d’une population confrontée à un cycle ininterrompu de violences en dépit de la présence des casques bleus restent nombreuses.

Alors que la question du renouvellement du mandat de la Monusco est au centre des discussions, la diplomate algérienne Leïla Zerrougui, qui dirige la mission depuis janvier 2018, a répondu aux questions de Jeune Afrique.

Jeune Afrique : Devant l’ONU, le président Tshisekedi a fait le vœu d’une coopération accrue entre la Monusco et les forces armées congolaises [FARDC]. Pourquoi celle-ci n’a-t-elle pour l’instant que peu d’effets, notamment face aux Allied Democratic Forces [ADF] ?

Leïla Zerrougui : La coopération entre les FARDC et nos soldats existe et nous travaillons actuellement sur une stratégie conjointe. Mais on ne peut pas coopérer si l’on n’est pas informé de la planification des opérations, si l’on n’est pas sûr qu’il n’y aura ni dommages collatéraux ni violations [des droits de l’Homme]. Parfois, cela crée des incompréhensions et des frustrations. C’est comme cela entre tous les partenaires du monde.

Un exemple : lorsque le président Tshisekedi a été élu, l’État a lancé une vaste offensive contre les ADF, mais sans que nous soyons associés à sa préparation. Pourtant, nous avions perdu des hommes à cause des ADF en novembre 2018. Les autorités avaient le droit d’agir ainsi, et nous ne sommes pas là pour nous substituer aux FARDC. Mais quand on travaille ensemble, il y a des règles. Depuis, heureusement, les choses se sont beaucoup améliorées.

La mise à l’écart de certains généraux sous sanctions facilite-t-elle la coopération avec l’armée congolaise ?

C’est la Monusco qui, en 2009, quand des gens comme Bosco Ntaganda ont été intégrés dans l’armée, a fait le choix de conditionner son appui à l’exclusion d’individus responsables de violations des droits humains [Ntaganda a, depuis, été livré à la CPI et condamné à trente années de réclusion pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité].

Depuis les accords de Sun City, signés en 2002, la RDC a intégré de nombreux membres de groupes armés et cela a posé des problèmes récurrents.

Pour les crimes graves, il faut mettre en place un mécanisme de justice transitionnelle

Cette opposition très nette à la réintégration des rebelles démobilisés au sein de l’armée ne contribue-t-elle pas au blocage ?

On peut tourner la page une fois dans la vie d’une nation. Cela a été le cas dans mon pays, l’Algérie. Mais comment se réconcilier quand hier, on a dû pardonner au CNDP [Congrès national pour la défense du peuple] puis au M23 [Mouvement du 23 mars], quand aujourd’hui, c’est la FRPI [Force de résistance patriotique de l’Ituri] que l’on doit amnistier et que demain, ce sera peut-être le tour du NDC [Nduma Defence of Congo]… ? Cela ne mènera la RDC nulle part.

On ne peut pas prendre le maquis, se donner un titre de général et vouloir ensuite être amnistié, tout en conservant son grade et en restant là où on a commis des crimes.

Mais quelle est l’alternative ?

Il faut plusieurs angles d’approche. Nous avons fait le choix de fermer la porte aux revendications de grades, c’est vrai. Mais on peut permettre à ces gens de rejoindre des programmes de travaux communautaires, si les communautés les acceptent.

Pour les crimes graves en revanche, il faut mettre en place un mécanisme de justice transitionnelle. Certains bailleurs sont intéressés par ce type d’outils et la Banque mondiale est prête à nous suivre.

La Monusco s’est impliquée dans le processus de désarmement des FRPI, mais celui-ci stagne…

Nous avons facilité les pourparlers, c’est vrai. Mais si ce groupe a des revendications que le gouvernement n’est plus prêt à accepter, ce n’est pas notre rôle d’intervenir. Les gens qui choisissent de prendre les armes doivent comprendre que, ce faisant, ils laissent leur ancienne vie derrière eux.

Une polémique a éclaté ces dernières semaines quand le ministre de la Décentralisation, Azarias Ruberwa, a fait le déplacement jusqu’à Minembwe, dans le Sud-Kivu, pour l’installation d’un simple bourgmestre. Tous deux sont banyamulenge et certains redoutent qu’une communauté soit favorisée par rapport à une autre et que cela participe d’une tentative de déstabilisation de l’Est… Le comprenez-vous ?

Je ne commenterai pas la présence d’un ministre, qui était là dans ses fonctions. Il est important aujourd’hui de réunir les communautés et d’en finir avec les suspicions. Il ne faut pas que chacun se positionne et soit perçu non plus comme un représentant de l’État mais comme un membre de sa communauté.

La présence de diplomates, notamment américains, a aussi fait polémique…

Il est pourtant important qu’un ambassadeur aille voir par lui-même sur place ce qu’il se passe plutôt que de ne recueillir l’information que d’un seul camp. Dommage que cela ait été mal interprété.

Le Conseil de sécurité de l’ONU ne semble pas pressé de nous retirer du pays

Fin 2019, un rapport préconisait le retrait de la Monusco sous trois ans. Cette perspective vous semble-t-elle toujours d’actualité ?

Depuis les élections de la fin 2018, nous avons fermé plusieurs bureaux et travaillons actuellement pour quitter le Kasaï. Et il est évident que si l’on nous dit de partir, nous partirons. Mais je n’ai pas senti les membres du Conseil de sécurité de l’ONU pressés de nous voir nous retirer. Ce qu’ils nous ont demandé, c’est une stratégie « responsable et durable ». Nous avons donc la responsabilité de déterminer le moment où nous pourrons partir avec la certitude de ne pas revenir.

Cela dépendra de plusieurs choses : de l’avenir de la coalition au pouvoir, des modalités d’organisation des prochaines élections [en 2023]… Effectivement, si les différentes parties parviennent à s’entendre sur le sujet, il serait peut-être mieux que les Congolais organisent les scrutins sans que l’on soit là, accusés d’agir de telle ou telle manière.

Vous êtes vous-même en poste depuis 2018. Envisagez-vous votre propre départ ?

C’est un sujet qui sera discuté, comme chaque année, entre le secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres, et moi.

Vous êtes apparue ces derniers mois aux côtés de l’ancien président, Joseph Kabila. Vous avez également rencontré Félix Tshisekedi. Quel rôle jouez-vous entre les deux hommes ?

Je parle avec tout le monde, avec le pouvoir comme avec l’opposition. Jean-Pierre Bemba, Martin Fayulu, Joseph Kabila, Félix Tshisekedi… Je les ai tous rencontrés. Nous sommes dans une phase de transition inédite. D’habitude, les transitions au Congo, c’est après des assassinats ou des coups d’État.

Les gens manquent de confiance, mais c’est normal : ce sont comme les premiers pas du bébé.

Une implosion de la coalition au pouvoir vous semble-t-elle possible ?

Tout le monde prédisait un écroulement et, pour l’instant, le dialogue continue. On ne peut pas leur demander de s’entendre du jour au lendemain. C’est normal dans ce genre de relation que certains se positionnent et tentent d’obtenir quelque chose de l’autre.

Avec ses voisins, Tshisekedi a compris qu’il devait faire le premier pas

Craignez-vous que, sans réforme électorale, les élections de 2023 ne puissent pas se tenir dans un climat apaisé ?

Les Congolais sont souverains et libres de décider de leur avenir, ainsi que celui de leur coalition. Mais il faut éviter un autre glissement. Il faut aussi faire en sorte de ne pas organiser les élections sans avoir mené certaines réformes.

Le président Tshisekedi souhaite impliquer davantage ses voisins dans la lutte contre les groupes armés présents dans l’est de la RDC. Compte tenu des relations difficiles qu’entretiennent ces voisins entre eux et avec la RDC, est-ce vraiment souhaitable ?

Les États ne se retrouvent pas autour d’une table pour faire plaisir aux autres, mais parce qu’ils sont convaincus que c’est dans leur intérêt. L’est du Congo n’est pas perturbé par accident. Et le président Tshisekedi a compris que ses homologues ne viendraient pas vers lui et que, pour résoudre le problème, il devait faire le premier pas. Je pense donc que c’est une bonne démarche.

La société civile, certains hommes politiques mais aussi l’Union européenne ont apporté leur soutien à Denis Mukwege, qui plaide pour que les crimes mentionnés dans le rapport Mapping de l’ONU soient punis et pour la création d’un tribunal pénal international. Qu’en pensez-vous ?

Cela fait des années que les droits des populations sont bafoués. Nous avons toujours privilégié la justice transitionnelle, mais si les Congolais soutiennent l’idée d’un tribunal pénal international sur les crimes commis au Congo, si des gens sont prêts à le financer, alors nous n’avons évidemment aucune objection. Pour se tourner vers l’avenir, il faut lire la page du passé.

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