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Sonel : comme une grande

Après avoir tenté à deux reprises de confier la direction de la société d'électricité à des expatriés, le groupe américain AES a fait confiance à ses ?cadres locaux. Ce sont eux qui ont modernisé la cinquième entreprise du pays.

Mars 2007. Grande réception à Yaoundé. Le personnel et les dirigeants d’AES Sonel célèbrent, entre autres réalisations, le financement du programme d’investissement 2005-2009. Un emprunt de 170 milliards de F CFA (260 millions d’euros), soit la moitié du montant que la société d’électricité, cinquième entreprise camerounaise par son chiffre d’affaires, veut consacrer à développer ses infrastructures de production et son activité commerciale. L’objectif est de conquérir 50 000 à 60 000 nouveaux abonnés par an en vue de desservir 50 % de la population à l’horizon 2020 (23 % aujourd’hui).
En plus de son importance stratégique pour l’avenir, ce prêt remboursable en treize ans offre un autre sujet de fierté. Les bailleurs de fonds n’ont pas jugé utile d’exiger une garantie de l’État, considérant qu’AES Sonel dispose d’une assise financière suffisante et stable. En d’autres termes, la société a inspiré confiance à des institutions financières comme la Banque africaine de développement (BAD), la Banque de développement des États de l’Afrique centrale (BDEAC) et la Banque européenne d’investissement (BEI), ainsi qu’à plusieurs organismes bilatéraux, dont l’allemand DEG, le français Proparco et le néerlandais FMO.

Le personnel et les dirigeants d’AES Sonel n’ont pas toujours eu tant de raisons de se réjouir. En avril 2002, une autre soirée à Yaoundé avait très mal tourné. Une coupure de courant avait plongé dans l’obscurité la réception officielle, par le président Paul Biya, de l’équipe nationale de football, qui venait de remporter la Coupe d’Afrique des nations. À l’époque, le pays vivait au rythme des délestages intempestifs que lui imposait l’ex-société nationale d’électricité, privatisée moins d’un an auparavant (en juillet 2001) et prise à 51 % par le groupe américain AES. Le directeur général Mark Miller, surnommé « Dark » Miller, invoquait sans succès les barrages à sec et le délabrement de l’outil de production (30 ans de moyenne d’âge). Sur fond de malaise social, dans la crainte de licenciements massifs au sein de l’entreprise publique, les plaintes se succédaient devant les tribunaux et la presse nationale tirait à boulets rouges sur la privatisation.
Cinq années se sont écoulées entre ces deux épisodes. S’ils sont bien connus de tous ceux qui s’intéressent à ce pays, les raisons de la transformation d’AES Sonel le sont moins. Dans l’intervalle, la société est passée d’un état proche de la faillite à celui de fleuron de l’économie camerounaise. Et l’on sait moins encore que sa maison mère, un géant américain de 32 000 personnes présent dans 23 pays, doit ce succès en totalité à une poignée de Camerounais. Ceux-ci ont géré des suppressions de poste. Ils ont engagé de nouveaux cadres en veillant à leur acceptation par les équipes en place. Ils ont réorganisé l’activité commerciale et éliminé les fraudeurs qui, par exemple, encaissaient pour leur propre compte une taxe auprès des abonnés revendeurs d’électricité. Au final, ils ont hissé leur entreprise aux normes internationales de qualité et de gestion.

Au cur du changement, une équipe constituée autour de Jean-David Bilé, Camerounais doublé d’un « Sonelien », puisqu’il a effectué toute sa carrière à la Sonel (voir encadré). Après deux tentatives ratées de faire diriger la société par des expatriés, AES le nomme directeur général début 2004. Convaincu que la valeur d’une entreprise réside avant tout dans celle de ses employés, le nouveau DG frappe vite et fort. « Il fallait bousculer les habitudes, explique-t-il aujourd’hui. Et, pour cela, embaucher de nouveaux collaborateurs, venus d’horizons différents, en nombre suffisant pour que leurs compétences et leurs méthodes de travail participent à la transformation du fonctionnement de la société. » Il fait ainsi venir au Cameroun une quarantaine de cadres, dont la moitié sont issus des différentes filiales d’AES dans le monde, les autres étant d’origine camerounaise, formés à l’international et déjà en poste dans de grands groupes.
Ces derniers ont été choisis parmi deux cents candidats réunis en novembre 2004 à Paris par le cabinet de recrutement AfricSearch. Venus pour une présentation des « Enjeux énergétiques au Cameroun », ils se sont retrouvés face à l’état-major d’AES au grand complet, équipe camerounaise comprise, tous délivrant en fin de réunion le même message : « Nous voulons que notre filiale camerounaise fonctionne comme toutes nos filiales dans le monde et nous vous proposons de partager cet objectif. »

Une vingtaine de trentenaires sont alors recrutés, qui arrivent à AES Sonel en mars 2005 pour renforcer le management à différents postes (juridique, gestion, finance, sécurité, informatique, ingénierie). « Au début, le défi quotidien était de gérer le décalage avec l’histoire de l’entreprise », se souvient Henri Epessé, avocat d’affaires à Londres et à Paris durant la première partie de sa carrière.
En fait, l’arrivée de cette quarantaine de managers internationaux participe à un véritable choc culturel. Ils sont le sang neuf apporté à une vieille dame et à ses habitudes acquises au fil du temps, fussent-elles mauvaises. Ils font partie des acteurs de la restructuration en cours, qui conduit à la suppression de 835 postes, et les compétences qu’ils apportent de l’extérieur témoignent de la nécessité d’y procéder. Le mouvement s’accompagne d’augmentations substantielles des rémunérations pour les équipes locales, jusqu’à 100 % pour les cadres supérieurs et 75 % pour les cadres intermédiaires. Autre électrochoc dans une société longtemps étatique : le salaire au mérite (multiplié par quatre pour certains) et la chasse à la corruption. Près de 150 licenciements pour faute grave ont été prononcés.
AES Sonel emploie aujourd’hui 3 000 personnes. Le traumatisme est passé, même si quelques irréductibles pensent encore que tout allait mieux quand l’entreprise était publique et qu’il est possible de revenir en arrière. Sans doute lisent-ils trop certains journaux qui ont repris le thème cette année, juste avant la saison des pluies, quand la sécheresse a imposé de nouvelles coupures de courant.

Jean-David Bilé et son équipe poursuivent l’effort de modernisation. Un des quatre chapitres du programme d’investissement 2005-2009 concerne l’outil de travail et les ressources humaines. Des formations à l’étranger, notamment au siège d’AES, aux États-Unis, sont prévues. « Nous atteindrons une masse critique de 250 personnes internationalisées dans deux ans », promet le directeur général. Interrogé sur sa vision de l’avenir de l’entreprise, il accepte sans hésiter de se projeter à l’horizon de 2021, qui correspond à la fin de la concession de service public signée avec l’État en 2001 : « AES Sonel sera une entreprise complètement différente, moderne, internationale, avec les mêmes cadres et les mêmes outils que n’importe quelle autre dans le monde. Elle sera aussi un modèle en Afrique centrale. » Il veut dire : le modèle d’une gestion privée réussie. À l’africaine.

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