Politique

[Tribune] Discours d’Emmanuel Macron sur les séparatismes : les musulmans doivent-ils se dissoudre ?

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Mis à jour le 07 octobre 2020 à 12h41

Par  Daoud Riffi

Professeur agrégé, éditeur et chercheur en histoire du monde arabe contemporain.

Dans son discours sur les séparatismes, le président Emmanuel Macron a notamment évoqué la question des imams étrangers. Ici, aux Mureaux, le 2 octobre 2020.

Dans son discours sur les séparatismes, le président Emmanuel Macron a notamment évoqué la question des imams étrangers. Ici, aux Mureaux, le 2 octobre 2020. © Ludovic Marin / POOL / AP SIPA

L’historien Daoud Riffi s’inquiète du discours du président français sur les séparatismes, qui viserait selon lui essentiellement les musulmans. Mais note aussi des propositions positives.

Le discours du président français Emmanuel Macron du 2 octobre sur la lutte contre les séparatismes interpelle par son ambiguïté.

Laissons de côté les confusions autour du « séparatisme islamiste », aux critères flous, qui interrogent tout spécialiste de la violence « islamiste ». L’incapacité à comprendre les différences entre religiosité et islam sectaire en quête « du Grand soir » est le vrai frein à une gestion efficace du terrorisme.

Laissons débats et sondages piégés d’avance qui servent à imaginer une cinquième colonne menaçante. Autant d’indices d’inachèvement républicain, d’incapacité chez certains à tendre vers l’universalité exaltée, si ce n’est par la dissolution : les musulmans, pour être acceptés par les zélotes d’une certaine laïcité, sont sommés de se dissoudre.

Sommations

Mais revenons aux deux moments opposés du discours : sommations d’une République intransigeante puis propositions de fond, positives. L’intransigeance d’abord. Quarante longues minutes de sévérité – uniquement et explicitement adressées aux musulmans – ouvrent sur une République menaçante, promue par certains à droite comme à gauche. Le lexique donne le ton : « renforcer les contrôles ; fermer ; dissoudre ; exigence ; devoir ; accroître la pression »… Idéal pour crisper davantage.

Historiens et philosophes pourraient s’interroger sur une telle vision qui dénote avec la République fondatrice du pacte républicain partout évoqué : la Troisième. Qui se souvient que « les devoirs envers Dieu » étaient inscrits aux programmes scolaires jusqu’en 1923 ? Qu’un des pères de l’école laïque, Ferdinand Buisson, dans son « Dictionnaire de pédagogie » destiné aux instituteurs laisse de subtiles pages aux articles « Foi » et « Prière » ? « La prière n’est pas un hors-d’œuvre dans l’éducation morale, elle en est le cœur », y lit-on…

Au cœur du discours d’Emmanuel Macron : la liberté. C’est pour elle et l’unité nationale que l’État agirait

« Tout le monde se réclame de la République, devenue une espèce de talisman », déplorait récemment l’ancien ministre français de l’Éducation Vincent Peillon. Et de noter cette falsification qui conduit l’extrême-droite, ennemie historique de la République, à en devenir la pourvoyeuse d’idées, toujours plus sévères envers l’islam.

Au cœur du discours d’Emmanuel Macron : la liberté. C’est pour elle et l’unité nationale que l’État agirait. Mais, paradoxe : la liberté est menacée au nom d’une volonté d’unité. Les juristes rappellent que restreindre droits et libertés exige la triple condition de nécessité, adéquation et proportionnalité.

Urgence nationale ?

Or, si le « séparatisme islamiste » a une omniprésence médiatique, sa place réelle comme urgence nationale est très contestable. Elle ne fait pas le poids face à l’urgence, l’ancienneté et la gravité de la fracture sociale ou de la crise écologique. Ainsi, le président français explique que « plus de 50 000 enfants suivent l’instruction à domicile, un chiffre qui augmente chaque année », avant d’annoncer la scolarisation obligatoire dès 3 ans, en rupture avec la liberté de l’enseignement : inadéquat, disproportionné.

« Les parents ont, par priorité, le droit de choisir le genre d’éducation à donner à leurs enfants », stipule la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme. Supprimer ce droit, pour résoudre une situation sans rapport avec le jihadisme, est un danger plus grand que celui qu’on prétend éviter.

Comment régler la haine sans égalité, alors que les études montrent bien que les terroristes sont en rupture à tous les niveaux ?

La déscolarisation par les parents n’apparaît jamais, chez aucun spécialiste de la « radicalisation violente », comme un facteur d’endoctrinement ou de passage à l’acte ; l’échec scolaire, si. Aucun des terroristes du Bataclan n’était scolarisé dans ces « structures nullement déclarées » dénoncées par Emmanuel Macron. Il étaient tous passés par l’école républicaine, si malmenée depuis longtemps.

Davantage : la conception républicaine de la liberté – avec Rousseau, Robespierre et février 1848 – passe nécessairement par l’égalité socio-économique. Comment régler la haine sans égalité, alors que les études sociologiques montrent bien que les terroristes sont en rupture à tous les niveaux – société, famille et même tradition islamique ? Comment libérer de l’emprise sectaire des individus cassés par un système dont ils sont en marge ?

Misère sociale et culturelle

La violence, fille des misères sociales et culturelles, est bien le cœur du jihadisme. Une République inégalitaire n’émancipe pas : elle génère la révolte avec d’autant plus de force qu’elle revendique des valeurs qu’elle bafoue au quotidien. L’introduction du discours l’a justement relevé.

Mais la virulence des mesures répressives annoncées interroge quant au lien entre ce diagnostic initial – traumatisme colonial et ghettoïsation – et la logique policière concrète qui est proposée : surveillance accrue des associations « musulmanes », « avec contraintes supplémentaires », extension des motifs de leur dissolution, extension du domaine de neutralité aux salariés intervenant auprès des services publics ; fin de la venue pendant le ramadan des psalmodieurs maghrébins ou turcs (dont l’incidence sur la radicalisation est nulle), etc.

On peut comprendre l’exigence de mesures fortes, mais la répression de tous, c’est ajouter méfiance et rupture

On peut comprendre l’exigence de mesures fortes, mais la répression de tous, pour supprimer un ennemi mal identifié, dans des domaines en marge du vrai problème, c’est ajouter méfiance et rupture.

Les trente dernières minutes auraient pourtant suffi. Elles seules sont à la hauteur du défi : mettre fin, au cœur des institutions (des décideurs aux agents) comme chez les musulmans, à l’analphabétisme religieux.

Déclin de l’islamologie française

Le président français a rappelé l’inacceptable déclin de l’islamologie française : chaires d’histoire du monde arabe quasi inexistantes ; maigres moyens alloués à la recherche ; enseignement de l’arabe moribond. Résultats : le discours savant cède le pas aux essayistes, idéologues et politiques. Vendre des livres, endoctriner, rafler des votes, voilà ce qui motive la question islamique en France.

En 1905, Jaurès clamait : « Nous devons apaiser la question religieuse pour poser la question sociale » ; ajoutons : et culturelle. La pauvreté de l’islam en France est multifactorielle.

C’est d’abord la misère intellectuelle généralisée, cause de l’hystérie médiatique sur une religion que la plupart des Français ne connaissent pas malgré des décennies de vie commune.

C’est ensuite une communauté sans cesse pointée du doigt, privée de moyens d’accéder à son patrimoine culturel et intellectuel qui tend pourtant, lui aussi, à l’universel. Ce sont, enfin, des « représentants » caricaturaux et inutiles, anachronismes vivants sortis de l’époque coloniale.

Je veux que la France devienne ce pays où on puisse enseigner la pensée d’Averroès, d’Ibn Khaldun

« Je veux que la France devienne ce pays où on puisse enseigner la pensée d’Averroès, d’Ibn Khaldun », a lancé le président français. Misons donc sur la connaissance de cette tradition islamique comme remède au nihilisme jihadiste, comme à la haine identitaire. La cinquième colonne menaçante la voici : l’ignorance.

L’école : « creuset et intimité républicaine », « expérience de l’altérité » a dit le président. Faisons ce pari, encore avec Ferdinand Buisson : « Écolier n’est pas synonyme d’enfant, ni école d’éducation. Certaines parties essentielles de l’éducation n’entrent pas dans le cadre de la vie scolaire, et ce serait un malheur qu’elles disparussent de la vie humaine. Il en est ainsi, à notre avis, principalement de la culture religieuse ». Apaisons la question religieuse donc, et posons les vraies questions : sociales et culturelles.

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