Analyses

Côte d’Ivoire : l’armée au centre de toutes les attentions

Réservé aux abonnés | | Par - envoyé spécial à Abidjan
Mis à jour le 08 octobre 2020 à 15h19
Des soldats ivoiriens durant la cérémonie d’adieu à Amadou Gon Coulibaly, le 14 juillet 2020.

Des soldats ivoiriens durant la cérémonie d’adieu à Amadou Gon Coulibaly, le 14 juillet 2020. © Luc Gnago/REUTERS

En 2000 et 2010, alors que violences et tensions accompagnaient les élections, l’armée ivoirienne a joué un rôle majeur. Qu’en sera-t-il cette fois-ci, alors que les électeurs seront appelés aux urnes le 31 octobre ?

Des bouchons aux heures de pointe, des employés qui se pressent dans les rues et des commerçants qui s’affairent devant leurs boutiques… L’élection présidentielle est dans moins d’un mois mais, en cette fin septembre dans le quartier du Plateau (Abidjan), les Ivoiriens « vaquent à leurs occupations », comme aiment à le répéter les cadres du parti d’Alassane Ouattara.

Et pourtant, aussi bien en journée qu’en soirée, quand le cœur de la capitale économique s’est vidé, il n’est pas rare de croiser un pick-up de gendarmes armés de kalachnikovs au coin d’une rue. « Cela pourrait paraître anodin mais ça ne l’est pas, souffle un diplomate en poste à Abidjan. Cela faisait un moment qu’on ne les voyait plus ici. »

Patrouilles de routine ou précautions supplémentaires prises à l’approche du scrutin ? Depuis qu’Alassane Ouattara a annoncé, le 6 août, qu’il briguerait un troisième mandat lors de la présidentielle du 31 octobre, la tension est montée d’un cran.

Atmosphère brouillonne

Dans la foulée, des manifestations ont fait une dizaine de morts dans plusieurs localités (Bonoua, Divo, Gagnoa…). Face à ce qu’elle considère comme une « forfaiture » du président sortant, l’opposition a durci le ton et appelé les Ivoiriens à la « désobéissance civile » pour empêcher une candidature qu’elle estime « illégale et illégitime ».

Depuis, la Côte d’Ivoire retient son souffle, sans que personne, de Korhogo à Abidjan, ne sache de quoi demain sera fait.

Il est légitime de s’interroger sur le comportement [des militaires] si la situation devait se dégrader

Dans cette atmosphère brouillonne, où certains craignent de revivre le traumatisme de 2010-2011, une catégorie fait moins de bruit que les politiciens mais n’en suit pas moins la situation de près : les militaires.

« À chaque période de tension qui a précédé ou suivi une élection présidentielle, comme en 2000 ou 2010, l’armée a joué un rôle majeur. Il est donc légitime de s’interroger sur son comportement dans les semaines à venir si la situation devait se dégrader », estime Arthur Banga, professeur d’histoire à l’université Félix-Houphouët-Boigny d’Abidjan.

L’armée ivoirienne pourrait-elle s’immiscer sur le devant de la scène comme elle l’a fait au Mali, le 18 août dernier, contraignant Ibrahim Boubacar Keïta à la démission ? Sans doute cette question a-t-elle effleuré Alassane Ouattara, qui s’est activé pour tenter de permettre à son homologue malien de revenir au pouvoir avant de finalement se résigner. Le simple fait que des acteurs ivoiriens et des observateurs étrangers se la posent en dit long sur la tension ambiante.

« Le contexte actuel n’est pas le même qu’en 2010. Mais si la situation devient intenable, il ne faut pas exclure que des militaires puissent être tentés de prendre leurs responsabilités et de jouer leur propre carte », analyse un bon connaisseur de l’armée ivoirienne.

Le problème Soro

Guillaume Soro, lors d'une conférence de press à l'hôtel Bristol, à Paris, le 17 septembre 2020.

Guillaume Soro, lors d'une conférence de press à l'hôtel Bristol, à Paris, le 17 septembre 2020. © REUTERS/Charles Platiau

Depuis Paris, les rodomontades de Guillaume Soro ne contribuent à diminuer la pression. Le 17 septembre, lors d’une conférence de presse dans un palace de la capitale française, l’ancien président de l’Assemblée nationale a asséné, sûr de lui, face à des journalistes circonspects, qu’il n’y « aurait pas d’élection le 31 octobre ».

Des propos qui ont aussitôt réveillé les soupçons sur les connexions de l’ancien chef des Forces nouvelles (FN) au sein de la troupe – même si lui-même s’est empressé d’ajouter qu’il était désormais un homme politique, pas un militaire, et qu’il n’avait « pas besoin » d’armes pour remporter la victoire.

À Abidjan, l’entourage du chef de l’État se méfie de celui qui, plusieurs années durant, fut l’un de ses principaux alliés. « Quand un ancien chef rebelle, avec tout le passif et les méthodes qu’on lui connaît, tient un tel discours, on est obligé de faire attention », confie un haut responsable du régime. « Il ne faut pas non plus oublier que s’il est actuellement en exil à Paris, c’est parce qu’il a déjà tenté une opération de déstabilisation », ajoute un intime du président.

Référence à son retour avorté à Abidjan, fin 2019, après lequel Soro avait été inculpé, entre autres, de « tentative d’atteinte à la sûreté de l’État » par la justice ivoirienne. L’enquête sur cette affaire, dans laquelle plusieurs civils et militaires ont été arrêtés, est toujours en cours.

L’armée, une source de déstabilisation autant qu’un rempart

Des soldats ivoiriens à Abidjan, le 23 octobre 2015.

Des soldats ivoiriens à Abidjan, le 23 octobre 2015. © Schalk van Zuydam/AP/SIPA

En janvier et en mai 2017, quand des mutineries ont éclaté dans plusieurs villes du pays, Guillaume Soro avait déjà été pointé du doigt par le premier cercle de Ouattara. La majorité des 8 400 mutins étaient alors d’anciens membres de la rébellion des FN, intégrés dans l’armée après la crise postélectorale de 2011, et une cache d’armes avait été découverte à Bouaké au domicile de Souleymane Kamaraté Koné, alias Soul to Soul, le directeur du protocole de Soro.

Cet épisode, qui a mis en évidence les dissensions persistantes entre les ex-rebelles et les ex-Forces de défense et de sécurité (FDS) loyales à Laurent Gbagbo, a fait trembler le régime pendant plusieurs semaines. Et sèchement rappelé que l’armée n’était pas totalement sous contrôle. Depuis, le président lui porte une attention particulière, gardant toujours en tête qu’elle peut être une source de déstabilisation autant qu’un rempart.

Une reprise en main a donc été opérée. Les importantes primes – 18 millions de francs CFA (27 440 euros) par personne – qui leur avaient été promises pendant la crise en 2011 ont été payées aux mutins par le gouvernement.

Dès le mois de juillet 2017, Hamed Bakayoko, fidèle de Ouattara, a été promu ministre de la Défense, avec pour mission de remettre l’armée au pas. Sur sa feuille de route, entre autres, la mise en œuvre d’un plan de départ volontaire pour plus de 4 000 hommes. « Il a surtout veillé à rassurer les militaires et à améliorer leur vie quotidienne, par exemple en réhabilitant leurs casernes ou en améliorant le contenu de leurs gamelles », explique une source sécuritaire.

En parallèle, Alassane Ouattara, qui avait donné une place importante aux « comzones » (les ex-chefs rebelles) et à leurs hommes dans l’armée après son arrivée au pouvoir, a opéré un rééquilibrage. Davantage à l’écoute des haut-gradés, qui réclamaient la nomination de professionnels aux postes de commandement, il a écarté des ex-rebelles en douceur et a confié plusieurs postes opérationnels à des militaires de carrière.

À commencer par le poste de chef d’état-major général des armées, confié fin 2018 au général Lassina Doumbia, officier de terrain respecté qui avait été loyal à Laurent Gbagbo sans être un de ses « ultras ». « Ouattara a compris qu’il pouvait compter sur les ex-FDS qui, eux, ne s’étaient pas mutinés », indique Arthur Banga.

Ces anciens chefs de guerre sont des opportunistes

De quoi fâcher les anciens comzones et, éventuellement, les faire basculer du côté de leur ex-chef Guillaume Soro ? « Il est très dur, voire impossible, de savoir qui est satisfait de son sort, qui ne l’est pas, et qui est dans quel camp », répond un expert international qui connaît bien les anciens rebelles et leurs vieux réflexes de maquisards.

Malgré sa rupture avec Ouattara et son absence de Côte d’Ivoire depuis 2019, Guillaume Soro a encore certains obligés dans l’armée – ce qui leur vaut, d’ailleurs, d’être surveillés de près. Mais la plupart savent aussi ce qu’ils doivent au pouvoir en place, qui les a largement choyés en leur donnant grades et privilèges.

Chérif Ousmane, Koné Zacharia, Hervé Touré, Morou Ouattara… Ceux qui commandaient la rébellion ont obtenu des postes stratégiques ou prestigieux. « Ces anciens chefs de guerre sont des opportunistes. Ils seront loyaux au régime car ils ne voudront pas tout perdre », croit savoir une source militaire.

La crainte d’une « guérilla »

L’entourage du président en est convaincu, que ce soit via ses ex-camarades désormais dans l’armée ou par un autre biais, Guillaume Soro va faire parler de lui dans les semaines à venir. « Il n’y a aucun doute sur le fait qu’il va tenter quelque chose d’ici au 31 octobre. Il va faire tirer quelque part, ne serait-ce que pour montrer qu’il a encore des capacités de nuisance », affirme un haut responsable sécuritaire.

« L’opposition mise sur lui pour déclencher une guérilla et rendre la situation incontrôlable », accuse un collaborateur de Ouattara. Certains le suspectent aussi d’essayer de s’appuyer sur des sous-officiers (qui sont majoritaires dans l’armée ivoirienne) pour que les militaires se rallient à la cause des opposants.

De son côté, le pouvoir veille à assurer ses arrières. Plusieurs unités lui sont réputées fidèles. Historiquement, le Groupement de sécurité du président de la République (GSPR) et la Garde républicaine (GR) ont toujours été sous le contrôle direct du chef de l’État. Alassane Ouattara ne fait pas exception à cette règle et ces deux entités sont personnellement supervisées par son frère cadet, Tene Birahima Ouattara, dit « Photocopie ».

À elles s’ajoutent les Forces spéciales (FS), créées et longtemps commandées par le général Lassina Doumbia, ainsi que Centre de coordination des décisions opérationnelles (CCDO), une force mixte de policiers, de gendarmes et de militaires chargée de sécuriser Abidjan mise sur pied par Hamed Bakayoko en 2013. En tout, entre 2 000 et 3 000 hommes bien équipés, bien entraînés et bien traités. « Des gars sûrs », selon un ministre et qui, s’il le fallait, pourraient assez vite montrer les muscles pour soutenir Alassane Ouattara.

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