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Centrafrique – Mahamat Kamoun : « Il ne faut pas avoir peur de repousser la présidentielle »

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Mahamat Kamoun, candidat à la présidentielle du parti Be Afrika ti é Kwè

Mahamat Kamoun, candidat à la présidentielle du parti Be Afrika ti é Kwè © Camille LAFFONT / AFP

Candidat à la présidentielle centrafricaine du 27 décembre, Mahamat Kamoun estime pourtant que les conditions ne sont pas réunies pour organiser le scrutin. Délais intenables, risques de fraude, insécurité… L’ex-Premier ministre s’explique face à Jeune Afrique.

Investi candidat pour la prochaine élection présidentielle par son parti, le Be Afrika ti é Kwè (« Centrafrique pour nous tous »), le 27 septembre dernier, Mahamat Kamoun a rejoint, à 58 ans, les rangs des postulants au fauteuil convoité de chef de l’État.

À l’instar de François Bozizé, d’Anicet-Georges Dologuélé ou de l’actuel président, Faustin-Archange Touadéra, l’ancien Premier ministre de la transition de Catherine Samba-Panza participera au premier tour du scrutin pour la magistrature suprême. Mais celui-ci aura-t-il lieu comme prévu le 27 décembre ? L’intéressé, né à Ndélé, dans l’extrême-nord de la Centrafrique, en doute.

Problèmes d’organisation, risques de fraude, soupçons d’ingérence russe… L’ancien directeur du Trésor public de François Bozizé et ex-collaborateur du tombeur de ce dernier, Michel Djotodia, détaille les menaces qui pèsent sur le scrutin. Et dévoile la stratégie de l’opposition.

Jeune Afrique : L’Autorité nationale des élections (ANE) a obtenu de l’Assemblée nationale un nouveau délai d’un mois pour achever l’enrôlement des électeurs. Ces derniers doivent être convoqués au plus tard le 27 octobre. Est-ce une bonne chose ?

Mahamat Kamoun : Je ne crois pas. Ce délai est toujours aussi irréaliste, vu l’ampleur de la tâche qui reste à accomplir. La modification de la loi électorale relève de la pure acrobatie. Elle ne résout pas le problème. L’ANE a disposé de près de cinq ans pour préparer les élections. Nous-mêmes, dans l’opposition, tirons la sonnette d’alarme depuis un an. Comment croire qu’un seul mois puisse régler les choses ?

Nous devons nous asseoir, pouvoir et opposition réunis, pour mettre en place une nouvelle équipe de l’ANE, plus crédible, plus indépendante. Il ne faut pas se contenter de rafistoler un processus à la dernière minute, mais revoir les choses en profondeur. Pour cela, un « glissement » de la présidentielle me semble indispensable. Par exemple, l’enrôlement des réfugiés n’a pas commencé. Or ils sont plus de 300 000 ! C’est plus que le total des électeurs de la ville de Bangui. Quelle crédibilité aura le scrutin s’ils ne votent pas ?

Vous parlez d’un « glissement », mais combien de temps celui-ci doit-il durer ?

Seul un travail sérieux, fait par des techniciens indépendants au sein d’une nouvelle ANE, pourra nous le dire. C’est pour cela qu’il faut à tout prix mettre en place des nouveaux commissaires. L’actuelle ANE dispose d’un mandat qui arrivera à terme le 23 décembre, soit quatre jours avant le premier tour théorique. Cela n’a pas de sens de laisser cette équipe organiser le scrutin.

La communauté internationale ne doit pas cautionner une mascarade électorale

Faisons place à une nouvelle équipe, plus indépendante, et laissons-nous le temps de parvenir aux conditions d’une élection crédible. Le nombre d’inscrits doit impérativement être au moins équivalent à celui que l’on a connu en 2015. Aujourd’hui, on risque d’avoir moins d’électeurs qu’il y a cinq ans. Il ne faut pas avoir peur de repousser la date.

Comment tenir une élection dans le contexte sécuritaire actuel ? Faut-il trouver un nouvel accord avec les groupes armés ?

Il existe déjà un accord. Il a été signé en février 2019 à Khartoum. Les garants de cet accord, l’ONU et l’Union africaine, doivent prendre leurs responsabilités face aux violations dont il fait l’objet. Il faut faire appliquer les sanctions prévues pour permettre à l’ANE de travailler et à chaque leader politique, notamment de l’opposition, de faire campagne. La communauté internationale, en particulier le G5 [Russie, Union européenne, États-Unis, France, Banque mondiale], ne doit pas cautionner une mascarade électorale.

Le Trésor américain vient de sanctionner deux entreprises opérant en Centrafrique et liées au Russe Evgueni Prigozhin, lequel est soupçonné de vouloir influencer le processus électoral. Faut-il craindre ce que certains appellent une « ingérence russe » ?

Dans un État comme les États-Unis, on a pointé du doigt l’implication de la Russie dans le processus électoral de 2016. Je crois que la République centrafricaine aurait tort de ne pas s’en préoccuper. Il faut rester vigilant au sujet des liens entre la Russie, une partie du pouvoir et certains groupes armés, notamment dans le domaine minier.

La réforme du secteur minier doit-elle être la priorité du futur président ?

Cela devra figurer dans ses priorités. On voit bien que beaucoup d’entreprises opèrent en Centrafrique mais que cette exploitation sauvage n’a aucune retombée bénéfique sur le pays et sur la population. Il y a un problème de transparence qu’il nous faut résoudre en appliquant une bonne gouvernance politique, économique et financière.

Le camp du président tremble depuis le retour de François Bozizé

Encore une fois, faisons appliquer les textes en vigueur. La constitution actuelle prévoit que chaque octroi de permis passe par l’Assemblée nationale. Est-ce le cas actuellement ? Non. Cette prérogative a été contournée et confisquée par le bureau de l’Assemblée. Il n’y a pas de débat entre députés, alors que c’était l’esprit de la loi.

Vous faites partie de la coalition de l’opposition, la COD 20-20, actuellement dirigée par François Bozizé. En quoi le retour de l’ancien président a-t-il changé la donne ?

C’est surtout le camp d’en face, celui du président, qui tremble après ce retour. Faustin-Archange Touadéra est un peu dans la position du fils qui veut et qui pense devoir « tuer le père ».

Du côté de la coalition, nous sommes dans une posture de complémentarité et non de compétition interne. Nous travaillons ensemble pour faire en sorte qu’il y ait des élections crédibles. François Bozizé prend part avec beaucoup d’humilité à nos réunions. Comme d’autres, il a de l’expérience, mais il apprend aussi beaucoup. Après tout, c’est la première fois qu’il fait partie de l’opposition.

Au sein de l’opposition, beaucoup s’inquiètent du grand risque de fraudes. Comment le réduire ?

La coalition de l’opposition compte disposer de représentants dans chacun des bureaux de vote du pays. Nous allons mutualiser nos efforts et nos moyens pour avoir des scrutateurs partout et surveiller au mieux les opérations de vote, l’établissement des procès-verbaux, le traitement des résultats…

Si les élections se passent convenablement, le prochain président sortira de nos rangs

En revanche, la coalition se rendra en rangs dispersés au premier tour…

Il y a en effet déjà quatre candidatures officiellement déclarées pour le premier tour au sein de la COD 20-20. C’est normal : chaque parti politique a vocation à aller aux élections et à répondre à l’appel de ses militants.

Et pour le second tour ?

La question sera abordée au moment opportun, mais la logique voudrait que l’on se rassemble derrière le candidat le mieux placé. Si les élections se passent convenablement, le prochain président de la République sortira de nos rangs. C’est une certitude.

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