Politique

[Chronique] En Tunisie, Kaïs Saïed réinvite la peine de mort à la table des débats

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Mis à jour le 04 octobre 2020 à 11h07

Par  Damien Glez

Dessinateur et éditorialiste franco-burkinabè.

En Tunisie, l'abolition de la peine de mort fait débat.

En Tunisie, l'abolition de la peine de mort fait débat. © Glez

Les propos du président tunisien favorables à la peine capitale relancent la controverse. Cède-t-il à l’émotion populaire ou s’agit-il d’un calcul politique ?

« Je ne pense pas que la solution soit (…) de ne pas imposer la peine de mort » : dans cette récente déclaration de Kaïs Saïed, la double négation est le gant de velours et le propos la main de fer. Suite au viol et à l’assassinat de la trentenaire Rahma Lahmar dont le corps a été retrouvé le 25 septembre dernier, le président tunisien s’exprimait, lundi, lors d’un conseil national de sécurité.

Sous son képi de chef d’un État ayant adopté en 1991 un moratoire sur la peine capitale, Saïed déroulait une position conforme à sa réputation de conservateur. Certes, le regard bandé, la justice doit s’émanciper de l’émotion conjoncturelle et donc de la réaction épidermique légitime à un fait divers sordide. Certes, dans son allocution, Kaïs Saïed a enrobé sa saillie de termes prudents comme « articles » légaux, « principes » nationaux ou « légitime défense ».

Instrumentalisation ?

Pour autant, dans ce sanglot « avec les Facebookers » que dénonce l’opposant Mohsen Marzouk, faut-il voir une stratégie d’instrumentalisation à plus long terme ? À l’échelle internationale – dans laquelle ce débat s’inscrit toujours plus ou moins –, il apparaît que le positionnement du président tunisien soit à contre-courant.

Les statistiques du dernier rapport annuel sur la peine de mort d’Amnesty international confirmaient un recours à la peine capitale en diminution depuis le pic de 1634 exécutions recensées dans le monde en 2015.

La question de l’abolition obéit aussi parfois à des impératifs moins humanistes que stratégiques

En Afrique, l’abolition a été votée au Tchad en avril dernier, comme au Burkina Faso l’année précédente. En même temps que N’Djamena, les bourreaux saoudiens se voyaient privés des condamnés mineurs et le Colorado devenait le 22e État américain à abolir la peine de mort…

Kaïs Saïed prend-il ainsi à rebrousse-poil une opinion internationale qui tendrait vers l’abolition ? La question de l’abolition n’a pas toujours été indexée sur l’opinion et obéit aussi parfois à des impératifs moins humanistes que stratégiques.

En abolissant la peine de mort, le Tchad n’aurait fait que s’harmoniser avec le G5-Sahel dont le Burkina Faso, lui, n’aurait renoncé définitivement à la peine capitale que « pour permettre l’extradition de François Compaoré », si l’on en croit les thuriféraires du frère de ce dernier, Blaise Compaoré.

Une question de perception

En France, la question de la peine de mort ne semble pas corrélée avec sa perception par l’opinion. De récents sondages indiquent ainsi qu’une majorité de Français est favorable au rétablissement de la peine de mort. Il ne faudrait pas en tirer de conclusions sans rappeler qu’en 1981, une minorité était favorable à son abolition.

Si le débat actuel entre internautes et politiciens tunisiens révèle une véritable fracture sur le sujet, il est permis de s’interroger sur la part de calcul politique dans la sortie de Kaïs Saïed. Une question qui en invite deux autres : primo, dans cette Tunisie qui approuvait, en 2015, une loi sur la lutte contre le terrorisme et le blanchiment d’argent élargissant le champ d’application de la peine capitale aux crimes terroristes, quel est le pourcentage des Tunisiens effectivement favorables à la peine capitale ? Secundo, le débat résistera-t-il à l’oubli du fait divers, une fois l’émotion du moment retombée ?

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