Santé

[Tribune] La crise du Covid est l’occasion pour l’Afrique de changer de modèle

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Par  Oumar Seydi Cheikh

Directeur Afrique de la Fondation Bill et Melinda Gates

Contrôle de la température à l'entrée du lycée Lamine Gueye, à Dakar, le 25 juin 2020

Contrôle de la température à l'entrée du lycée Lamine Gueye, à Dakar, le 25 juin 2020 © Alaattin Dogru/Anadolu Agency/AFP

Les conséquences économiques de la pandémie sur le continent s’annoncent terribles. Mais cette crise est aussi l’occasion d’amener acteurs publics et privés à travailler ensemble. C’est sur cette base que l’Afrique doit maintenant avancer.

Imaginez une femme au Burkina Faso, travaillant une petite parcelle de terre. Les confinements liés à la pandémie de coronavirus l’ont forcée à réduire ses effectifs et à se séparer de plusieurs ouvriers. Ses enfants ne vont maintenant plus à l’école afin de pouvoir aider à la maison.

En Éthiopie, un homme a récemment perdu les revenus qu’il parvenait à tirer de la vente de fruits et légumes à son étal sur le bord de la route. Avant même que la pandémie ne frappe, il gagnait à peine assez d’argent pour se nourrir et nourrir sa famille. Les prix des aliments de base sont en train d’augmenter et il ne sait pas où il trouvera leur prochain repas.

Au Congo, un jeune enfant ne peut pas aller se faire vacciner à cause des restrictions liées au confinement. À cause de cette pandémie, 80 millions d’enfants dans le monde pourraient être exposés au risque de maladies contre lesquelles il existe un vaccin, parce que les vaccinations de routine ont été interrompues dans de nombreux pays, dont le Tchad, l’Éthiopie, le Nigéria et le Soudan du Sud.

Grave récession

De l’Est au Sud, en passant par l’Afrique de l’Ouest, le Covid-19 a eu un impact sur nous tous. En effet, la pandémie mondiale nous a fait reculer de plusieurs années – dans certains cas, plusieurs décennies – dans la lutte contre la pauvreté et les inégalités. Nous devons nous unir dans notre réponse : ce n’est qu’en travaillant ensemble que nous pourrons surmonter et nous relever du coronavirus.

Dans le pire des cas, 50 millions d’Africains pourraient tomber sous le seuil de pauvreté

L’économie mondiale connaît la pire récession depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Au moins 37 millions de personnes devraient tomber sous le seuil de pauvreté mondial. Nos efforts pour faire du monde un endroit plus équitable sont au point mort. C’est la conclusion à laquelle le rapport Goalkeepers 2020, publié par la Fondation Bill & Melinda Gates la semaine dernière, est arrivé.

En se concentrant sur l’Afrique en particulier, le tableau est encore plus alarmant. Les économies à travers le continent subissent un énorme revers. L’Afrique subsaharienne peut s’attendre à connaître sa première récession depuis près de trois décennies.

D’ici à la fin de l’année 2020, on estime que, dans le meilleur des cas, 13 millions d’Africains devraient tomber sous le seuil de pauvreté et dans le pire des cas, 50 millions. Il y a maintenant plus de personnes vivant dans l’extrême pauvreté au Nigeria – environ la moitié de ses citoyens – qu’en Inde.

Accroissement des inégalités

Les dommages économiques causés par le Covid-19 renforcent également les inégalités. Les progrès vers l’égalité des sexes seront ralentis pour les générations à venir. Bien que davantage d’hommes meurent du Covid-19, cette crise menace davantage les moyens de subsistance des femmes, et ce en raison des inégalités préexistantes entre les sexes.

L’expérience des pandémies précédentes montre que lorsque les systèmes de santé sont mis à rude épreuve, les taux de mortalité maternelle augmentent. Il ne s’agit pas d’une coïncidence. Les éléments consacrés à la prise en charge des femmes étant les plus fragiles et les plus sous-financés, ils ont tendance à s’effondrer en premier et plus rapidement. Lors de l’épidémie d’Ebola en Sierra Leone, beaucoup plus de mères et de bébés sont morts pendant ou après l’accouchement que l’année précédente. Ce « bilan de mortalité silencieux » était plus élevé que le bilan officiel de l’épidémie.

La fermeture des écoles accroît également fortement la charge domestique qui pèse sur les femmes. Et les données de l’épidémie d’Ebola en Afrique de l’Ouest suggèrent que, lorsque les établissements rouvriront, les filles seront moins susceptibles d’y retourner, ce qui réduira les opportunités qui s’offrent à elles ainsi qu’à leurs futurs enfants.

Partenariats sans précédent

Il y a cependant de l’espoir. La bonne nouvelle est que les solutions partagées permettent de réels progrès. Malgré d’énormes contraintes, les pays africains innovent pour relever le défi. Nous assistons à des partenariats sans précédent entre les secteurs privé et public. Le reste du monde à beaucoup à apprendre des efforts de réponse du continent.

Sous l’égide de l’Union africaine, la Plateforme africaine de fournitures médicales, une initiative à la fois dirigée et créée par l’Afrique, a été lancée pour permettre au continent de mieux faire face aux pénuries de fournitures essentielles nécessaires pour lutter contre la pandémie. Au Sénégal, les résultats des tests de Covid-19 sont disponibles sous 24 heures ou même plus rapidement, les hôtels ont été transformés en unités de quarantaine, et les scientifiques s’empressent de développer un respirateur de pointe à faible coût.

Il faut établir une solide coalition entre entreprises, gouvernements et banques de développement

Plus de six mois après le début de la pandémie, ce pays de 16 millions d’habitants compte moins de 15 000 cas et 311 décès et a été reconnu comme un modèle mondial. Le Rwanda, qui a mis en œuvre des mesures de confinement en mars avec une seule infection au Covid-19 signalée, a également été l’un des premiers pays du continent à s’ouvrir à nouveau et à permettre à ses citoyens de reprendre le cours de leur vie.

Au Ghana, l’université des sciences et technologies Kwame-Nkrumah et Incas Diagnostics ont inventé un kit de Test de diagnostic rapide (TDR) optimisé pour soutenir le régime de test national et ont mis en place des solutions groupées pour mieux optimiser la capacité de test et gérer la propagation du virus.

En Afrique du Sud et au Burkina Faso, des efforts ont été mis en œuvre pour soutenir les gens ordinaires de manière innovante. Un partenariat public-privé avec Uber et d’autres sociétés de transport a ainsi permis aux patients sud-africains souffrant de maladies chroniques de recevoir leurs médicaments directement à domicile, sans prendre le risque d’être infectés en se rendant dans les hôpitaux. Le gouvernement burkinabè a quant à lui reconnu le rôle important joué par les femmes entrepreneures dans le secteur des fruits et légumes, en les exemptant de payer l’eau et l’électricité alors qu’elles tentent de sauvegarder leurs moyens de subsistance pendant le confinement.

Une opportunité à saisir

Trop souvent, notre réponse au développement du continent se déroule en silos – secteur public, secteur privé et donateurs. Mais le Covid-19 nous montre que la voie de la reprise et du progrès doit commencer par abattre ces barrières et trouver des solutions collectives. Ce n’est que grâce à une solide coalition entre les entreprises, les gouvernements et les banques de développement que nous pourrons élaborer une réponse à la hauteur du défi auquel nous sommes confrontés, à la fois en Afrique et dans le monde.

Nous avons ici l’occasion de démanteler les anciennes méthodes de travail et de reconstruire un continent plus équitable et plus résilient. Nous avons tous un rôle à jouer pour que cette opportunité ne soit pas gaspillée.

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