Histoire

Restitutions : au cœur du procès pour tentative de vol au Quai Branly

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Le Congolais Mwazulu Diyabanza Siwa Lemba, porte-parole du groupe Unité, dignité, courage, au tribunal de Paris, le 30 septembre 2020.

Le Congolais Mwazulu Diyabanza Siwa Lemba, porte-parole du groupe Unité, dignité, courage, au tribunal de Paris, le 30 septembre 2020. © Thibault Camus/AP/SIPA

Les cinq militants qui avaient arraché de son socle un poteau funéraire bari au musée du Quai Branly en juin 2020 comparaissaient devant le tribunal de Paris mercredi. Compte rendu d’une audience où le « continuum colonial » fut longuement évoqué.

Ils étaient nombreux, ce 30 septembre au matin, à être venus au tribunal de Paris soutenir leurs camarades de l’association Unité, dignité, courage (UDC) poursuivis pour tentative de vol en réunion, avec détérioration d’un objet classé appartenant au Musée du quai Branly – Jacques Chirac. L’accès à la salle 4.03, où se tenait le procès, étant réservé à un nombre limité de personnes en raison de la pandémie de Covid-19, c’est dans les couloirs que les militants panafricains ont fait entendre leur voix.

Compréhensif mais ferme, le président du jury s’est adressé d’entrée de jeu au porte-parole du groupe, le tonitruant Congolais Mwazulu Diyabanza Siwa Lemba (41 ans) pour qu’il lance un appel au calme. « Si la situation n’est pas apaisée, si nous n’obtenons pas un silence absolu garantissant la sérénité des débats, je serais obligé d’ordonner le renvoi du procès », a déclaré le juge. De bonne grâce, Mwazulu Diyabanza s’est plié à sa demande et, une fois le calme revenu, le procès des cinq prévenus a pu se dérouler dans le calme.

Au regard du droit et des faits reprochés, les actes commis par Thibault Bao Abdelkader, Romain Catambara, Dihaoulou Bonelvy, Djaka Apakwa et Mwazulu Diyabanza pourraient sembler insignifiants. Le 12 juin 2020, en début d’après-midi, un groupe de militants remontés achète des billets d’entrée au musée du Quai Branly. Une fois à l’intérieur, ils haranguent les visiteurs présents, emmenés par leur charismatique porte-parole. Au cœur de leur discours, la nécessité de rendre à l’Afrique les biens spoliés par la France et l’Occident durant la période coloniale.

Dopés par ces revendications, portés par la colère, ils finissent par détacher un poteau funéraire bari (Tchad) de son socle en criant qu’ils vont le ramener « à la maison ». La scène est filmée en direct par Djaka Apakwa et diffusée sur la page Facebook de la plateforme UDC. L’intervention de la sécurité du musée met fin au « happening », le poteau funéraire est restitué sans violence et les cinq militants sont aussitôt arrêtés par la police.

 

« Juger un acte, et pas l’Histoire »

Si ce procès n’est pas anodin, c’est parce qu’il intervient à un moment de tension extrême autour de la question des restitutions des biens culturels à l’Afrique. Le président du jury l’a bien senti et, dès l’ouverture des débats, a souhaité faire une mise au point. « Aujourd’hui, il y a deux procès, a-t-il déclaré. Le procès de quatre hommes et une femme poursuivis pour deux délits et que l’on jugera en droit. Et puis il y a un autre procès, celui de l’histoire de l’Europe, du colonialisme, du détournement culturel. »

« Concernant ce procès-là, a-t-il poursuivi, j’appartiens à une génération qui n’éprouve aucun embarras à le mener afin de rétablir la paix et la dignité, afin d’assurer la réconciliation entre les peuples. Mais ce procès n’est pas un procès judiciaire, c’est un procès citoyen et nous n’avons pas, nous, juges, mandat pour juger de l’Histoire, pour juger d’un passé. Combien de spécialistes, combien d’experts, combien de dignitaires faudrait-il convoquer pour pouvoir le faire ? Quelle valeur aurait notre jugement ? Qui condamner ? À quelles peines ? À qui verser les dommages et intérêts ? Nous allons donc nous consacrer à votre procès pour juger un acte, et pas l’Histoire. »

En prononçant ces paroles, il était bien sûr dans son rôle. Il n’a néanmoins pas pu – et sans doute pas voulu – empêcher que le tribunal de Paris n’offre, en ce 30 septembre, une tribune aux militants panafricains.

Demande de justice

Premier à passer à la barre, Thibault Bao Abdelkader (37 ans, originaire de Centrafrique) a reconnu d’emblée avoir aidé Mwazulu Diyabanza à détacher le poteau funéraire bari de son socle, à l’intérieur du musée. Et d’une voix calme, presque timide, il a lancé les hostilités : « J’étais venu au musée du Quai Branly pour représenter la communauté africaine dans sa demande de justice concernant l’Histoire. C’était important pour moi d’être présent avec mes compagnons. Si j’ai aidé à retirer l’œuvre en question, c’est pour alerter les communautés africaines. Nous n’avons pas vraiment cherché à sortir du musée avec elle. »

Nous sommes légitimes, en tant qu’afro-descendants, pour réclamer cette restitution »

Fidèle à lui-même, l’étudiant en droit Romain Catambara (27 ans, originaire de la Réunion) a pour sa part cité le penseur martiniquais Frantz Fanon et enfoncé le clou : « Pourquoi sommes nous venus au musée ? Parce qu’il y a là des pièces qui ont été volées à l’Afrique, comme cela est écrit dans le rapport de Felwine Sarr et Bénédicte Savoy. Pour l’harmonie entre les peuples, il faut qu’il y ait restitution. Nous sommes légitimes, en tant qu’afro-descendants, pour la réclamer. Notre action pacifique et spectaculaire visait à faire bouger les lignes. »

Intervient ensuite Dihaoulou Bonelvy (28 ans, originaire du Congo). Les questions du juge visent à déterminer le degré de préméditation de l’action et son objectif final, même s’il est clair pour tout le monde dans la salle que les cinq prévenus n’ont jamais eu l’intention d’emporter réellement le poteau funéraire.

Le procès frôle la politique-fiction quand le juge demande à Dihaoulou Bonelvy ce qu’il aurait fait si les gardiens n’avaient pas été là pour intervenir. Calvin Job, l’un des avocats des prévenus, déclenche quelques rires étouffés dans l’assistance en pointant l’incongruité de la question : « S’il n’y avait pas eu de gardiens, le musée aurait été fermé ! »

« Coupables de rien »

Très attendus, les propos de Mwazulu Dyabanza, porte-parole « international » d’UDC se perdent en digressions politiques et divagations plus ou moins éthérées : « Ce que je dis vient du peuple, du passé, du présent, du futur », « Nous sommes un mouvement de réflexion et d’action, la conséquence de la discussion, c’est l’acte posé », « Nous récusons la qualification de vol en réunion », « S’il y a une personne ici qui connaît la valeur de cette œuvre, c’est moi ! »

Malgré la clarté de ses idées – il faut rendre à l’Afrique tout ce qui lui appartient – les mots se bousculent, se heurtent et le discours s’étire. Le président du jury finit même par s’énerver : « Monsieur, vous digressez ! Vous répétez sans cesse le mot « politique ». Vous êtes lassant. Nous avons compris, les journalistes présents dans la salle ont compris. Nous n’avons pas le temps de confondre votre procès et celui d’un procès citoyen ! »

Habité par son combat, Mwazulu Diyabanza est le seul des cinq prévenus à ne pas avoir un casier judiciaire vierge – il a été condamné trois fois pour diffamation et violences sur personne vulnérable. Son action au musée du Quai Branly a été suivie de deux autres, d’abord au musée de la Vieille-Charité, à Marseille, le 30 juillet 2020, puis à l’Afrika Museum de Berg en Dal, aux Pays-Bas, en septembre.

Face à l’avocat du musée du Quai Branly, qui rappelle opportunément ces autres actions, sous-entendant qu’une récidive est toujours possible, Diyabanza répond avec assurance : « Il y a eu d’autres actes, nous avons atteint notre objectif, qui était de sortir ces objets du cadre où ils étaient enfermés. » Pour lui, il est évident que les militants n’ont jamais eu l’intention de partir avec les œuvres ou de se les approprier. La politique est un spectacle.

Dernière à passer à la barre, Djaka Apakwa est venue accompagnée de son père qui se présente comme le roi Djaka 1er, du royaume Gondi. Elle tient le même discours que ses camarades, évoquant une « mise en scène symbolique » où chaque personne impliquée était « un peu acteur ». Si, comme les autres, elle a refusé de donner ses empreintes après avoir été arrêtée par les policiers, c’est pour une raison simple : « Nous ne sommes coupables de rien, nous n’avons commis aucun délit, nous avons seulement voulu faire passer un message avec un acte politique. »

Leçon de morale

Regrettant « n’avoir que peu de temps pour traiter de questions si importantes », le président donne la parole aux représentants du musée du Quai Branly et de l’État. Quand maître Yvon Goutal s’exprime au nom du musée, soulignant le coût de réparation de l’œuvre (489 euros), une femme quitte la salle en hurlant : « Je ne supporte plus d’entendre ça ! C’est à nous, monsieur, c’est à nous les œuvres ! Je ne peux plus supporter ! C’est à nous !»

Imperturbable, l’avocat insiste ensuite sur le préjudice subi par le musée : certains prêteurs auraient menacés de retirer les œuvres qui y sont exposées.

« Se pose aussi la question de la nécessité de cet acte politique au regard de la liberté d’expression, poursuit l’avocat. Chercher le débat était-il nécessaire ? Vital ? C’est tout le contraire ! Le débat n’existait pas il y a cinq ans. À l’époque, ces biens étaient considérés comme inaliénables. Cette position a changé, elle n’est plus monolithique. Les bases d’une nouvelle approche ont été posées par le président Emmanuel Macron lors de son discours à Ouagadougou. Il n’y avait aucun besoin de cet acte, puisque des discussions avec des États africains sont en cours, après le rapport Sarr-Savoy. Et ce ne sont pas des discussions stériles puisqu’il existe déjà un projet de loi. » Pour lui, l’intervention des militants dans l’enceinte du musée est un acte « contreproductif par rapport à un débat nuancé ».

Plus virulent, le représentant de l’État s’attaque de son côté à « une volonté de démontrer que l’on pouvait prendre les biens de l’État librement » et, au titre du préjudice moral, demande 5 000 euros de dommages et intérêts. Ce qui ne manque pas de piquant pour qui s’est un peu intéressé à la manière dont certains objets sont devenus des « trésors nationaux » ou des « œuvres classées »…

Le musée du Quai Branly, dans le 7e arrondissement de Paris

Le musée du Quai Branly, dans le 7e arrondissement de Paris © Thibaut Chapotot/Musée du Quai Branly

Visiblement gênée aux entournures, la procureure reste mesurée quand vient son tour de prendre la parole : « Je comprends le contexte d’une lutte longue, lourde, qui résonne en eux de manière forte, débordante », dit-elle. Se prononçant pour une « peine d’apaisement » – 1000 euros d’amende pour Mwazulu Diyabanza et 500 euros d’amende avec sursis pour chacun de ses quatre camarades – elle termine sur une leçon de morale : « La question des restitutions est d’une grande complexité et d’une grande profondeur. Il y a des moyens diplomatiques, politiques, pacifiques qui permettent de l’aborder sans troubler l’ordre public. »

« Vol de leur identité »

C’est dans une ambiance sereine, malgré le temps qui presse, qu’interviennent ensuite les avocats des prévenus – qui revendiquent tous deux des racines africaines et un attachement à la France. « Il est important de dire que ce procès est celui du continuum colonial, affirme maître Hakim Chergui. Il s’agit de lutter contre une violence qui existe toujours ! La procédure en cours ne concerne que 26 œuvres, mais combien de biens ont été spoliés ? 116 000 se trouvent au Musée du Quai Branly si l’on en croit le rapport Sarr-Savoy. Il est indécent de dire que les choses avancent. Ces œuvres ont été volées à des gens qui en souffrent. On parle d’identité, on parle de futur. Mes clients n’ont pas commis un vol, ils ont interrompu un recel ! »

Il s’agit de mettre fin à un recel d’Histoire »

Véhément, il poursuit sur sa lancée, malgré sa voix qui le fuit : « Il s’agit de mettre fin à un recel d’Histoire. Mes clients se battent contre le vol de leur identité. Ce poteau funéraire dont on parle, il est exploité économiquement ! On fait de l’argent avec ! »

Un peu plus tard, maître Calvin Job développera cette idée d’identité bafouée. « Ces militants sont à la recherche de leur identité dans une France qui ne la leur reconnaît pas au quotidien. Elle leur a été confisquée puis confinée, enfermée dans les musées. Se rapprocher de ces œuvres, c’est rechercher une communion spirituelle. Je pourrais aller jusqu’à dire que ce sont peut-être les esprits de ces sculptures qui appellent les gens à traverser la Méditerranée… »

« Lenteur affligeante »

Comme Hakim Chergui, il hausse le ton pour défendre la nécessité de l’action : « Il fallait poser un acte symbolique ! Des conventions existent depuis les années 1970, le débat est ancien, mais la mise en œuvre des décisions est d’une lenteur affligeante. Oui, le Sénégal et le Bénin – deux démocraties – ont demandé le retour des œuvres. Les autres ? On pourrait en haut lieu leur rappeler les conditions d’élections du président, le niveau de leur dette, ou bien couper le robinet. C’est cela la réalité ! Aujourd’hui, on veut partir sur la voie des lois d’exception. S’il y avait une réelle volonté de restitutions, on changerait le code du patrimoine français. Non, ça n’avance pas assez vite ! »

Il est bientôt quinze heures, le procès qui a commencé 4 heures plus tôt tire à sa fin. Mwazulu Diyabanza et Djaka Apakwa assurant seuls leur défense, ils prennent la parole en dernier. Mwazulu pose en martyr, invoquant les mânes de Nelson Mandela, Rosa Parks, Winnie Mandela et Martin Luther King, condamnant les « prévaricateurs, voleurs et receleurs » et invitant le président du jury à ne pas se comporter en nouveau « Ponce Pilate ».

Plus posée, Apakwa donne, elle, à réfléchir : « Pour vous, ces sculptures sont des œuvres d’art – elles sont jolies. Pour nous, ce sont des entités, des objets rituels qui maintenaient l’ordre chez nous, dans nos villages, dans nos sociétés. » Dehors, militants panafricains et journalistes de télévision attendent les déclarations de Mwazulu. Le jury rendra son verdict le 14 octobre à 9 heures.

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