Politique

Diplomatie du sport : entre Riyad et Doha, la guerre d’influence continue

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Mis à jour le 02 octobre 2020 à 15h50
Les princes héritiers saoudien, Mohammed Ben Salman (MBS), et émirati, Mohammed Ben Zayed (MBZ).

Les princes héritiers saoudien, Mohammed Ben Salman (MBS), et émirati, Mohammed Ben Zayed (MBZ). © STRINGER / AFP

Après l’échec cet été du rachat du club de football de Newcastle, l’Arabie Saoudite tente de rattraper son retard dans la diplomatie du sport.

À Dubaï, Abou Dhabi, Riyad ou Djeddah, les supporters de dernière minute du Bayern Munich ont poussé un immense soupir de soulagement quand le club allemand a remporté la Ligue des Champions face au Paris Saint-Germain (PSG), le 23 août dernier à Lisbonne (1-0). Le club allemand a beau être sponsorisé depuis 2017 par Qatar Airways à hauteur de 10 millions d’euros par an, et effectuer tous les hivers un stage à Doha depuis 2011, tout était préférable à une victoire parisienne, qui aurait été vécue comme une humiliation en Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis.

Le PSG est depuis 2011 la propriété exclusive de Qatar Sports Investments (QSI), et la réussite sportive du club français au niveau européen est la hantise des princes saoudiens et émiratis. Depuis le mois de mai 2017, le Qatar est en effet visé par un blocus économique de la part de l’Arabie Saoudite et de ses alliés, dont les Émirats arabes unis et l’Égypte. Tous ces pays, et quelques autres (Bahreïn) ont rompu leurs relations diplomatiques avec Doha, au motif que le Qatar est un des soutiens des Frères Musulmans, mais financerait également des mouvements terroristes tels qu’Al-Qaïda.

Au-delà de ces arguments avancés, une autre raison du blocus résiderait dans l’influence — jugée démesurée par ses détracteurs — prise par le petit émirat dans la région. Et même au niveau mondial, à travers sa diplomatie du sport. Après l’attribution de l’organisation de la Coupe du monde 2022, Doha a, pêle-mêle, racheté le PSG, lancé la chaîne consacrée au sport beIN SPORTS, accueilli les championnats du monde d’athlétisme 2019, et organisé un Grand Prix de Formule 1 annuel.

Lobbying qatari

Autant de succès que le Qatar agite sous le nez de ses puissants voisins. Alors, l’Arabie Saoudite a décidé également de combler son retard. Ou au moins d’essayer. Car le royaume traîne une image détestable en matière de droits de l’Homme, que n’ont arrangé ni sa guerre au Yémen ni l’assassinat de l’éditorialiste Jamal Khashoggi.

Alors, quand le Public Invetsment Fund (PIF), le fonds souverain saoudien, est sur le point de conclure le rachat du club britannique de Newcastle en avril 2020, Riyad croit tenir un début de revanche. Las. Au début du mois de septembre, la Premier League anglaise a rejeté le projet saoudien. En cause ? La création, en 2017, d’une chaîne pirate (BeOutQ, soit Be Out Qatar) liée aux autorités saoudiennes permettant la diffusion illégale des programmes de beIN SPORTS, propriété de Doha. Or la chaîne qatarie est l’un des principaux diffuseurs du championnat anglais à l’étranger.

Les Saoudiens ne veulent pas que le Qatar prenne trop d’avance. Mais leur investissement dans le sport semble parfois désordonné

Carole Gomez, directrice de recherche en géopolitique du sport à l’IRIS, rappelle qu’en 2018, « de sérieuses rumeurs prêtaient à des investisseurs saoudiens la volonté d’acheter Manchester United ». Une initiative torpillée par l’affaire du journaliste Jamal Kashoggi, torturé à mort au consulat d’Arabie Saoudite en Turquie en octobre 2018.

L’échec du dossier Newcastle est certes un caillou dans la sandale du prince Mohamed Ben Salmane, « mais cela ne va pas remettre en question le plan stratégique Vision 2030, lancé il y quatre ans, selon la spécialiste. L’Arabie Saoudite développe une diplomatie sportive, car elle sait que les ressources tirées de l’exploitation du pétrole vont diminuer à moyen terme. Il lui faut donc trouver de l’argent ailleurs.

Les Saoudiens ne veulent pas que le Qatar prenne trop d’avance. Mais leur investissement dans le sport semble parfois désordonné, contrairement aux Émirats ou au Qatar, dont la ligne est plus lisible », poursuit Carole Gomez.

Besoin de reconnaissance

Évidemment, ces initiatives reposent aussi, qu’il s’agisse du Qatar, des Émirats arabes unis ou de l’Arabie Saoudite, sur une volonté d’améliorer leur image. « Le Qatar, qui est un petit pays, avait besoin d’une reconnaissance politique, économique, diplomatique, ce qui n’est pas le cas de l’Arabie Saoudite, explique Carole Gomez. Et le sport est évidemment une bonne occasion de donner une meilleure image du régime. Quand l’Arabie Saoudite accueille le Paris-Dakar 2020, on y voit, à travers les magnifiques images montrées du pays, une volonté de développer le tourisme autre que religieux. »

La surface financière de Riyad peut lui permettre de réaliser des investissements conséquents. Pour l’instant, cela se résume surtout à l’organisation de différents évènements sportifs. « Mais il y a une volonté de pouvoir acheter un club européen d’envergure, d’y injecter de l’argent afin de concurrencer le PSG et Manchester City », intervient Vincent Chaudel, fondateur de L’Observatoire du Sport Business.

Quoi de mieux que d’associer le nom de Messi à son pays pour booster l’image de ce dernier ?

Quoi de mieux que d’associer le nom du meilleur joueur au monde à son pays pour booster l’image de ce dernier ? C’est ainsi que dès les premières rumeurs de départ de Lionel Messi du FC Barcelone, Manchester City et le PSG se sont immédiatement montrés intéressés. L’Argentin gagne la bagatelle de 60.400.000 d’euros brut par an, une somme à laquelle viennent s’ajouter 10.660.000 millions d’euros de droits à l’image et des primes de résultats, qui viennent gonfler sa rémunération.

Des chiffres que seuls les deux clubs propriétés des monarchies du Golfe peuvent se permettre de débourser pour un joueur proche de la fin de sa carrière. Lionel Messi a finalement décidé d’aller au bout de son contrat (30 juin 2021) au Barça, après avoir pendant plusieurs jours envisagé quitter l’Espagne. Ce n’est que partie remise pour les deux clubs qui batailleront sans nul doute l’été prochain pour attirer le plus célèbre joueur au monde.

100 millions d’euros

Manchester City est détenu à 78 % par City Football Groupe (CFG), une franchise contrôlée par l’émirat d’Abou Dhabi, et valorisée à hauteur de 4,8 milliards d’euros. Le club pourrait offrir, en plus d’une prime à la signature conséquente, un salaire annuel de l’ordre de 100 millions d’euros à l’Argentin.

Le PSG peut potentiellement s’aligner sur de tels chiffres, puisqu’il n’y aura pas de transfert à payer. « Pour l’instant, le Qatar et les Émirats arabes unis sont nettement en avance sur les Saoudiens, et eux-seuls peuvent réaliser une opération comme celle consistant à recruter Messi. Mais le jour où les Saoudiens seront propriétaires d’un club européen, ils pourront rivaliser pour attirer des stars, comme le PSG l’a fait avec Neymar, en 2017 », ajoute Vincent Chaudel. Le match est lancé…

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