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Télécoms : pourquoi l’Arabie saoudite avance en Afrique

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Mis à jour le 07 octobre 2020 à 11h28
STC dirigé depuis 2018 par Nasser bin Suleiman Al-Nasser affiche de grandes ambitions en Égypte et en Éthiopie.

STC dirigé depuis 2018 par Nasser bin Suleiman Al-Nasser affiche de grandes ambitions en Égypte et en Éthiopie. © Guo Qiuda/XINHUA-REA

Encore peu présent dans le secteur, le royaume wahhabite montre depuis le début de l’année un intérêt croissant tant pour les opérateurs du continent que pour l’infrastructure réseau.

Le rachat de Vodafone Égypte par l’opérateur saoudien Saudi Telecom Company (STC) a-t-il des chances d’aboutir ? Rien n’est moins sûr en cette période d’incertitude généralisée.

À la mi-septembre, le puissant groupe arabe, en négociation avec la filiale de l’opérateur britannique depuis janvier dernier pour l’acquisition de 55 % de son capital, a souhaité revoir à la baisse sa proposition d’achat fixée initialement à 2,4 milliards de dollars (environ 2 milliards d’euros).

Selon certains experts, le saoudien cherche à négocier la transaction à la baisse face à l’impact que la pandémie de Covid-19 a eu et pourrait avoir sur les résultats du numéro un des télécoms égyptiennes (43 % de part de marché en 2018) devant Orange (39 %) et Etisalat Misr (19 %).

L’entreprise dirigée depuis 2018 par Nasser bin Suleiman Al-Nasser a néanmoins indiqué poursuivre les discussions malgré l’expiration du memorandum of understanding (MoU) qui liait les deux parties dans une négociation exclusive. Le montant du rabais espéré n’a pas été communiqué.

Diversifier l’économie à tout prix

Alors que l’opérateur d’infrastructures de réseaux Telecom Egypt s’est porté candidat au cours des jours qui ont suivi l’annonce de la renégociation, la situation se complique pour STC qui fait montre d’un intérêt tout particulier pour l’Afrique ces derniers mois.

Le royaume est engagé dans une course contre la montre pour réduire sa dépendance au pétrole

Présent au Bahreïn et au Koweït, le groupe privatisé en partie en 2002 est officiellement en course pour l’acquisition d’une licence d’opérateur privé en Éthiopie. Comment expliquer ce regain d’intérêt pour le continent ?

« Le royaume est engagé depuis 2016 dans une course contre la montre pour réussir la diversification de son économie et faire émerger de nouveaux secteurs de croissance dans la perspective de réduire sa dépendance au pétrole d’ici à 2030 », explique François Aïssa-Touazi, spécialiste du Moyen-Orient et ancien conseiller au ministère français des Affaires étrangères.

Carte blanche à Saudi Telecom Company

Outre le tourisme, les loisirs, l’industrie militaire et les énergies renouvelables, le plan Vision 2030 commandé par le prince héritié Mohammed Ben Salman (MBS), a donc pour objectif d’augmenter les revenus issus du secteur des télécommunications et du numérique.

L’objectif est de doubler la valorisation du groupe en cinq ans

Figurant parmi les porte-drapeaux à internationaliser, Saudi Telecom Company, que l’État contrôle à 70 % a ainsi carte blanche pour étendre ses activités à l’étranger.

« L’objectif est de doubler la valorisation du groupe en cinq ans, ce qui n’est possible qu’avec une croissance externe », observe Johann Adjovi, associé au cabinet spécialisé Analysys Mason. Cette ambition ferait de STC un acteur des télécommunications implanté en Afrique pour le long terme et non pour une éphémère spéculation financière.

La Corne de l’Afrique, sphère d’influence historique

Si l’Égypte et l’Éthiopie sont ciblés par STC, c’est non seulement pour la taille de leur marché (100 millions d’utilisateurs potentiels chacun) mais aussi parce que les deux pays font partie de la sphère d’influence historique du royaume.

« La diaspora égyptienne en Arabie Saoudite est le premier fournisseur du trafic international sur la voix pour les opérateurs égyptiens. STC voit donc peut-être des synergies possibles sur ce sujet », analyse un haut dirigeant des télécoms fin connaisseur du Maghreb.

Les Saoudiens disposent de solides relais politiques dans la région

L’Arabie saoudite est déjà très présente dans le capital-risque à destination des jeunes pousses égyptiennes du numérique. Des structures comme Beco Capital ou Vision Ventures détiennent des participations dans certaines success story locales comme Vezeeta, MaxAB, Swvl ou Shezlong qui pourraient elles-mêmes apporter des synergies intéressantes pour un opérateur de la taille de Vodafone Égypte.

En Afrique de l’Est, « les Saoudiens sont actifs dans la Corne de l’Afrique et ont noué de très bonnes relations avec l’Éthiopie. Ils disposent de solides relais politiques depuis le rôle de médiateur qu’ils ont joué dans les négociations d’Asmara en 2018 [qui ont abouti à un accord de paix historique signé à Djeddah entre l’Éthiopie et son voisin l’Érythrée] », relève pour sa part François Aïssa-Touazi, qui assure que cet intérêt va aller croissant.

Une présence timide

Du reste, l’opérateur saoudien ne possède pour le moment que quelques timides actifs sur le continent. Le plus significatif est la part de 30 % que STC possède indirectement dans l’opérateur sud-africain Cell C, via une participation de 45,6 % dans la société Oger Telecom (appartenant en partie à la famille de l’ancien Premier ministre libanais, Saad Hariri) et dont l’ex-DG de STC, Khaled bin Hussain Al-Biyari, désormais membre du cabinet du ministère saoudien de la Défense, siège encore au conseil d’administration en qualité de vice-président.

Face à ses rivaux qataris ou émiratis, le royaume fait figure de challenger sur le continent

STC fait également partie du consortium propriétaire du câble de fibre optique sous-marin 2Africa, qui connectera 16 pays du continent au reste du monde et devrait être mis en service dans trois ou quatre ans. Enfin, l’opérateur contrôle depuis 2012 la station d’atterrissement du câble Sea-Me-We 5 dont il est également copropriétaire à Djibouti.

Face à ses rivaux qataris ou émiratis qui ont réussi à implanter leurs propres opérateurs respectivement Ooredoo et Etisalat sur le continent au début des années 2000, le royaume wahhabite fait figure de challenger en Afrique. Les équipes de STC ont pourtant tenté à plusieurs reprises de racheter d’important actifs, en dehors même de la zone d’influence historique saoudienne que sont le Maghreb et la Corne de l’Afrique.

Portes closes en Afrique

En 2006, STC se porte ainsi candidat à la reprise d’Onatel au Burkina Faso mais perd face à Maroc Telecom. Mis en vente six ans plus tard, l’opérateur chérifien pour lequel STC était candidat à la reprise, tombe entre les mains d’Etisalat qui en fera un groupe panafricain comptant une dizaine de filiales.

Les équipes de STC ont également exprimé une première fois leur intérêt pour le marché égyptien lors d’un appel d’offres pour une quatrième licence 4G en Égypte en 2016.

Ils ont aussi lorgné une licence d’opérateur en Éthiopie quelques années avant l’actuelle privatisation.

Capacité à bousculer les positions établies

Malgré ces tentatives infructueuses, STC veut à nouveau croire en sa capacité à convaincre. Pour ce faire, l’entreprise s’est offert pendant deux ans les services du Britannique Jeremy Sell, nommé en 2018 directeur de la stratégie du groupe.

Décrit comme un « vétéran du secteur » par certains observateurs, ce dernier a apporté au groupe son savoir-faire en matière de fusion-acquisition. Passé par Orange, Virgin ou encore Ooredoo, il a laissé sa place fin août à Mohammed Abdullah K. Alharbi qui n’a pas souhaité donner suite à nos sollicitations.

Le groupe a également démontré sa capacité à innover et à bousculer les positions établies de ses concurrents à Bahreïn et au Koweït : « Ses filiales sont des succès. Bahreïn est notamment un marché où STC se permet de tester de nouveaux concepts », indique Johann Adjovi. L’opérateur a été le premier a lancer la 5G qu’il propose aussi en Arabie saoudite, devançant ainsi l’opérateur historique Bahrain Telecommunications Company (Batelco).

Force de frappe financière

« La puissance financière de STC lui permet d’être à l’avant-garde en matière technologique mais toujours en lien avec des partenaires », pondère l’expert d’Analysys Mason. Sur ses infrastructures 5G, STC est par exemple lié au spécialiste suédois Ericsson. Et de l’argent, l’opérateur devrait continuer d’en disposer puisqu’il prévoit de coter l’an prochain 30 % de Solutions by STC, son activité dévolue au services Internet, à la Bourse de Riyad. L’opération est susceptible de valoriser l’entreprise à 2,7 milliards de dollars, selon les estimations des experts.

En fusion-acquisition, tant qu’un accord définitif n’est pas trouvé, tout est possible

Outre cette forte de frappe financière, le groupe saoudien dispose depuis 2019 de Tawal, sa filiale dédiée aux tours télécoms qui, comme IHS Towers, Helios Towers ou American Towers affiche des ambitions expansionnistes et pourrait être intéressée au rachat d’actifs sur le continent.

Les velléités saoudiennes sur le continent demeurent néanmoins fragiles. S’ils restent favoris pour la reprise de Vodafone en Égypte, l’accord ne tient plus qu’à un fil : « En fusion-acquisition, tant qu’un accord définitif n’est pas trouvé, tout est possible », lâche le dirigeant d’Analysys Mason.

Et au Sud du Sahara, les Saoudiens auront fort à faire pour se distinguer des douze candidats retenus pour une licence d’opérateur privé. D’Orange au duo Vodacom/Safaricom, en passant par MTN ou encore Etisalat, tous les acteurs bien implantés du continent sont dans la course et attendent avec impatience le verdict qui devrait intervenir au début de 2021.

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