Politique

Tunisie : Moez Chakchouk mis en cause pour harcèlement à l’Unesco

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Mis à jour le 30 septembre 2020 à 19:52

Le ministre tunisien du Transport et de la Logistique, Moez Chakchouk, est visé par une plainte en interne à l’Unesco pour harcèlement moral et représailles à l’égard d’une collaboratrice. © Romain GAILLARD/REA

Le nouveau ministre tunisien du Transport et de la Logistique a été mis en cause dans une affaire de harcèlement moral dans le cadre de ses précédentes fonctions à l’Unesco, à Paris. « Jeune Afrique » dévoile en exclusivité les dessous de l’affaire.

Jeune, diplômé, proche de la société civile, Moez Chakchouk fait partie de cette génération de cadres arrivés à des postes à responsabilités après la révolution avec la ferme intention de changer le système. Défenseur des libertés numériques, il a incarné le combat contre la censure du web en prenant la tête, dès 2011, de l’Agence tunisienne d’internet (ATI), ex-appareil de surveillance de Ben Ali. Son travail avait d’ailleurs été récompensé deux ans plus tard par l’attribution du prix de l’OpenGov, au nom de la transparence de la relation gouvernant-gouverné. À 45 ans, cet ingénieur tunisien spécialiste des télécommunications s’est en effet fait le chantre de la bonne gouvernance.

Cette étiquette l’a suivi lorsqu’il s’est hissé au poste de président-directeur général de la Poste tunisienne en 2015, puis à la sous-direction générale pour la communication et l’information de l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco), à Paris, en mai 2018. Sa fiche de poste de l’époque le présente d’ailleurs comme un « ardent défenseur des droits humains, en ligne et hors ligne ». Mais s’est-il toujours montré aussi exemplaire ?

Plainte interne à l’Unesco

La question se pose alors qu’il est fraîchement nommé ministre du Transport et de la Logistique du gouvernement d’Hichem Mechichi en Tunisie, le 2 septembre dernier. Son image est en particulier éraflée par une plainte en interne pour harcèlement moral et représailles durant sa mission à l’Unesco – un document auquel Jeune Afrique a eu accès en exclusivité.

Chakchouk a pris ses fonctions dans un contexte pesant, puisque son prédécesseur, le Guatémaltèque Frank La Rue, venait d’être limogé en février 2018 pour faute grave après avoir été reconnu coupable, en interne, de harcèlement sexuel à l’encontre d’une proche collaboratrice. La sanction, médiatisée à l’époque, était suffisamment rare au sein des instances des Nations unies pour avoir valeur de mise en garde auprès de toute une catégorie de personnel habituée à la loi du silence. Pourtant, selon le rapport confidentiel consulté par Jeune Afrique, Moez Chakchouk – accusé par la même victime restée à son poste – a à son tour été reconnu coupable d’autres faits.

Harcèlement moral et représailles

Rendu méfiant par ce précédent mettant en cause Frank La Rue, et en dépit de la protection particulière dont la victime était censée faire l’objet, Moez Chakchouk aurait cherché de manière unilatérale à faire muter sa collaboratrice. Sa méfiance est, au demeurant, qualifiée de disproportionnée dans ce rapport. Leur relation se serait, de fait, rapidement dégradée. L’enquête interne fait en effet état de l’isolement professionnel de la plaignante au bout de deux mois de collaboration et d’une forme d’humiliation et d’abus d’autorité à son égard qui aurait duré cinq mois au total.

Les méthodes pointées dans ce rapport ont tout des techniques de placardisation

Moez Chakchouk aurait ainsi décidé de sa seule initiative de ne plus travailler avec elle. Les méthodes pointées dans ce rapport ont tout des techniques de placardisation (« volonté de nuire au salarié en l’isolant de la communauté de travail ») : il lui aurait fermé l’accès à son agenda ainsi qu’à son bureau et se serait contenté pour seules conversations avec elle de simples « bonjour » et « au revoir ». Des faits jugés d’une particulière gravité compte tenu de l’emprise hiérarchique du sous-directeur sur sa collègue. Ces éléments sont même reconnus constitutifs de harcèlement moral par le service d’évaluation et d’audit de l’Unesco.

La collaboratrice se serait pourtant plainte de cette situation dans des mails et aurait demandé une médiation. En vain, puisqu’une seconde chance ne lui aurait finalement pas été donnée. Or, le fait que ces échanges aient également trait au passif de harcèlement sexuel dont cette personne avait été reconnue victime justifie, pour les enquêteurs, la qualification d’acte de représailles.

Moez Chakchouk aurait fait l’objet, en interne, d’une sanction écrite, un blâme assorti d’une obligation de formation en éthique.

Autorité mal placée ?

Contacté, Moez Chakchouk n’a pas souhaité s’exprimer sur ce sujet et nous a renvoyés vers le service de presse de l’institution onusienne. Lequel a ainsi réagi : « La pratique de l’Unesco est de ne jamais communiquer à l’extérieur les cas de plaintes et de procédures disciplinaires éventuelles menées en interne, pour des raisons de confidentialité. Nous menons une politique active de lutte contre le harcèlement, qui inclut la stricte protection des témoins et des lanceurs d’alertes. Nous ne sommes donc pas en mesure de confirmer les informations que vous avancez. »

Le rapport souligne néanmoins que l’audition de Moez Chakchouk montre qu’il n’a pas pris conscience de la portée de ses actes. Il laisse par ailleurs penser que l’actuel ministre tunisien aurait été encouragé à se méfier de la plaignante et en serait venu à envisager une portée politique au limogeage de son prédécesseur et à la précédente plainte de la victime. Il aurait craint, d’une part, qu’elle lui cause des problèmes et, d’autre part, que son autorité ne soit remise en question.

JA a identifié la plaignante, dont l’anonymat reste préservé. Outre les conséquences de cette deuxième affaire sur son état psychologique, ce conflit se serait soldé par son transfert, sans justification, et elle aurait vu ses responsabilités dégradées.

Mises en cause

Moez Chakchouk a-t-il laissé ses principes s’écorner à l’épreuve du pouvoir ? Dans un tout autre registre, il a été condamné en Tunisie le 23 septembre en première instance dans le cadre du procès de la Poste sur des transactions financières à l’étranger via Western Union qui n’auraient pas respecté le code des Douanes, entre 2012 et 2016. Il a réagi sur Facebook en précisant que ce n’était pas sa personne qui était mise en cause, mais son statut de représentant moral. Et en assurant avoir agi à l’époque pour rétablir la situation.