Politique

Algérie : Mohamed Antar Daoud, l’ambassadeur qui doit décrisper les relations avec Paris

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Mis à jour le 30 septembre 2020 à 14:33

Mohamed Antar Daoud, ambassadeur d’Algérie en France © DR

Le nouvel ambassadeur d’Algérie en France, Mohamed Antar Daoud, aura la lourde tâche de relancer les relations entre les deux pays, de nouveau perturbées après la diffusion d’un reportage sur le Hirak à la télévision française.

Le poste d’ambassadeur d’Algérie en France peut rapidement se transformer en siège éjectable. Au cours des sept dernières années, quatre ambassadeurs ont été priés de quitter le grand immeuble situé à l’orée du parc Monceau. Le dernier en date est Salah Lebdioui, qui ne sera resté qu’une année en poste avant d’être envoyé en Suisse.

Son successeur, Mohamed Antar Daoud, devra arriver à Paris durant la première quinzaine d’octobre pour prendre officiellement ses fonctions 50, rue de Lisbonne. Diplomate aguerri, Antar Daoud sait parfaitement à quelles turbulences l’expose le poste de représentant diplomatique de l’Algérie en France. Il arrive cependant en terrain connu : il a étudié à Paris et s’y est rendu plusieurs fois au fil de sa longue carrière.

Diplomate voyageur

Natif de Jijel, dans l’Est du pays, ce septuagénaire est d’abord passé par la case journalisme avant d’entrer dans la diplomatie. Titulaire d’un DEA en sciences de l’information de Paris-Sorbonne, il effectue des stages à Antenne 2 (aujourd’hui France 2) et Radio Canada, puis travaille pour la radio et la télévision algériennes.

L’aventure de la plume et du micro dure dix ans, avant qu’il n’intègre le ministère des Affaires étrangères, en 1979. Il y côtoie alors Mohamed Seddik Benyahia, le chef de la diplomatie, qui n’est autre que son oncle, et dont la réputation reste intacte trente-huit ans après sa disparition. Le 3 mai 1982, l’avion qui transportait Benyahia et la délégation algérienne pour une mission de bons offices dans le conflit Iran-Irak a été pulvérisé par un missile tiré par un avion de chasse irakien.

Chargé de l’information aux Affaires étrangères, Antar évolue aux côtés de diplomates qui ont laissé leur empreinte, comme Ahmed Taleb Ibrahimi, Redha Malek ou encore Mohamed Salah Dembri. Il fait ainsi partie de cette génération qui a traversé cinq décennies d’histoire.

C’est un personnage ouvert et un peu atypique au sein du corps diplomatique algérien »

Dans les années 1980 et 1990, il prend du galon à l’étranger comme ministre-conseiller à Washington, puis à Nouakchott et à Rabat, avant de revenir en Algérie comme directeur général du protocole au sein du ministère des Affaires étrangères. En 1997, il s’envole pour Lille où il restera consul général pendant cinq ans avant de repartir en Afrique pour occuper les fonctions d’ambassadeur au Gabon, en Guinée équatoriale et auprès de la Communauté économique des États de l’Afrique centrale.

Voilà pour le côté face du personnage. Côté pile, la personnalité du nouvel ambassadeur à Paris reste peu connue. Ses connaissances le décrivent comme affable. « C’est un personnage ouvert, cultivé et un peu atypique au sein du corps diplomatique algérien marqué par une énarchie avide de pouvoir », avance un de ses amis, qui ne souhaite pas être identifié.

Tensions avec les médias français

C’est peu dire que le contexte dans lequel Antar Daoud prend ses fonctions est particulier. Il arrive à Paris alors que le souffle de la polémique sur la diffusion d’un numéro de l’émission de télévision Enquête exclusive consacré au Hirak sur M6 n’est pas encore retombé. La colère des autorités algériennes est telle qu’elles ont décidé de porter plainte contre la chaîne.

Ce n’est pas la première fois qu’Alger réagit vigoureusement à un programme de la télévision française. En avril 2020, le gouvernement algérien annonçait le dépôt d’une plainte contre France 24 pour des propos diffamatoires. C’est l’ambassadeur Lebdioui qui fut chargé de porter l’affaire devant les tribunaux français. Depuis cet épisode, qui a valu au représentant diplomatique français à Alger une convocation au ministère des Affaires étrangères, le courant a été rétabli entre les responsables algériens et la chaîne publique.

Le nouvel ambassadeur va surtout devoir travailler à dégeler les relations avec les médias français, qui se plaignent du manque d’empressement des autorités algériennes à délivrer des visas pour les journalistes à l’occasion des rendez-vous électoraux. Le référendum populaire du 1er novembre prochain sur la nouvelle Constitution proposée par le président Abdelmajid Tebboune constituera un test pour juger des dispositions d’Alger à desserrer l’étau.

« L’ambassade en France a été peu active durant les quinze dernières années de règne de Bouteflika, observe une source proche du palais d’El Mouradia. Aussi, la tâche du nouveau locataire du 50, rue de Lisbonne s’apparente à un défi, d’autant plus qu’il assurera également la représentation permanente de l’Algérie au niveau de l’Unesco. »

Arrivé au pouvoir en décembre 2019, le président Tebboune répète à l’envi sa volonté de mettre en place une « Algérie nouvelle » censée remplacer l’ancien régime, dont la chute a été rendue possible par les manifestations de rues début 2019. L’établissement de nouveaux rapports avec la France fait-elle partie de ses objectifs ? À voir.

Passé colonial

La question du passé et de la mémoire entre les deux pays est certainement celle qui suscite le plus de passion et de crispations. La demande d’excuses officielles françaises pour les crimes coloniaux n’est plus d’actualité, du moins au plus haut niveau de l’État algérien. Mais de nombreuses divergences subsistent, notamment autour de l’accès aux archives coloniales et surtout de leur restitution ainsi qu’au sujet du retour de certains symboles confisqués pendant la colonisation.

De nombreuses divergences subsistent autour de la restitution des archives coloniales

Les Algériens continuent de réclamer le canon Baba Merzoug, qui a défendu Alger pendant deux siècles avant d’être confisqué et expédié à Brest en 1833, ou encore le rapatriement du burnous de l’émir Abdelkader, premier chef de la résistance contre les troupes françaises en Algérie, qui est exposé au musée des Invalides, à Paris.

Deux récents événements laissent penser qu’Algériens et Français veulent solder la question mémorielle. En juillet dernier, à la veille des célébrations du 58e anniversaire de l’indépendance, la France a remis à l’Algérie vingt-quatre crânes de résistants décapités au XIXe siècle et entreposés à Paris. Emmanuel Macron et Abdelmajid Tebboune ont également nommé respectivement deux historiens, Benjamin Stora et Abdelmadjid Chikhi, pour travailler sur ce passé colonial.

« Nous souhaitons que les deux historiens accomplissent leur travail dans la vérité, la sérénité et l’apaisement pour régler ces problèmes qui enveniment nos relations politiques, le climat des affaires et la bonne entente », expliquait en juillet le président algérien.

L’arrivée à Paris d’Antar Daoud constituera-t-elle un pas supplémentaire vers le règlement des contentieux du passé ? Possible. D’autant que Paris a également nommé un nouvel ambassadeur à Alger, François Gouyette, réputé fin connaisseur du Maghreb. Encore faudra-t-il qu’Antar Daoud ne subisse pas le même sort que son prédécesseur…