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« Des baisers parfum tabac » de Tayari Jones, deux vies à l’ombre de la bigamie

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Mis à jour le 01 octobre 2020 à 13h36
« Des baisers parfum tabac » de Tayari Jones (éd. Presses de la Cité, 348p., 21€), traduit par Karine Lalechère.

« Des baisers parfum tabac » de Tayari Jones (éd. Presses de la Cité, 348p., 21€), traduit par Karine Lalechère. © DR

Après l’excellent « Un mariage américain », l’auteur africaine-américaine Tayari Jones confirme avec « Des baisers parfum tabac » son talent pour mettre en scène des situations fortes et des personnages complexes.

Imaginons un film. Deux personnages sont face à face. Un sac traîne à leurs pieds. Soit l’auteur révèle qu’il contient une bombe et il tient en haleine le spectateur pendant toute la scène. Soit il cache cette information, et fait sursauter son public au moment de l’explosion. L’effet de surprise s’épuise en quelques secondes, le suspense dure. Ce principe, expliqué par le cinéaste anglais Alfred Hitchcock, peut s’appliquer à Des baisers parfum tabac, le troisième roman de Tayari Jones, le deuxième publié en France après l’excellent Un mariage américain.

La bombe, l’autrice née à Atlanta en 1970, la dévoile dès la première ligne : « Mon père, James Witherspoon, est bigame ». Cette révélation est faite par Dana, sa fille illégitime. Sa mère Gwendolyn et elle savent tout de la double vie du mari tandis que Chaurisse, née quatre mois après, et sa mère Laverne l’ignorent. Les deux adolescentes sont les deux voix de ce roman porté par la tension née de cette situation impossible. La question qui tient en haleine : quand la « bombe » va-t-elle exploser ?

Ménage à trois

Le dispositif est d’autant plus efficace que Tayari Jones elle-même n’avait pas de réponse à cette question : « Je soupçonnais que le secret de James serait révélé car son style de vie n’est pas viable. Mais je ne savais pas dans quelles circonstances. Donc, il y avait autant de suspense pour moi que pour les lecteurs. Pour moi, c’est important. Dès que je sais quelque chose, je me sens obligée de le révéler. Si j’essaie de cacher quelque chose aux lecteurs, mon écriture sonne faux. »

Tayari Jones esquisse le portrait de ce drôle de ménage à trois, où un homme a deux femmes et, pour compliquer encore plus la donne, a une fille dans chacun de ses foyers. Dana, la fille illégitime, apprend dès son plus jeune âge qu’elle est un « secret ». Tous ses choix de vie sont conditionnés par ceux de sa demi-sœur Chaurisse, qu’elle n’a pas le droit de voir.

Quand Chaurisse fait un stage dans une école ou quand elle trouve un job d’été, Dana doit s’effacer pour éviter de la rencontrer. Elle vit dans son ombre et, sa mère, Gwendolyn, ne cesse de se comparer avec celles qui ont droit à la lumière.

L'écrivaine africaine-américaine Tayari Jones

L’écrivaine africaine-américaine Tayari Jones © Nina Subin

Le ménage à trois était déjà la structure familiale qui se dessinait dans Un mariage américain. C’est ce que nous faisons remarquer à Tayari Jones : « Vous êtes le premier à le voir ! Je pense en effet que les romans sont liés pour cette raison même. Les deux parlent de loyautés partagées et de hiérarchisation de l’affection. C’est une caractéristique dans de nombreuses familles, même monogames. »

Black Lives Matter

Puis elle fait le lien avec sa propre histoire : « J’ai grandi à Atlanta, dans un quartier qui ressemble beaucoup à ceux où mes personnages vivent. Les populations afro-américaines s’appréhendent de façon complexe, surtout quand on considère les questions de classe. On peut constater les avancées incroyables que nous avons réalisées au cours des trente dernières années, de nombreuses familles se retrouvent à vivre une vie que leurs grands-parents n’auraient jamais pu imaginer. Prenons l’exemple de ma famille : mon père a grandi assez pauvre. Dix enfants vivaient dans une maison de trois pièces. Maintenant, il est professeur d’université à la retraite. Cela s’est réalisé grâce à son travail acharné et grâce à la modification des lois qui empêchaient les Noirs d’accéder à l’éducation et à l’emploi. Une vie de classe moyenne est une chose fondamentale à laquelle aspirent la plupart des Américains. Pour les Noirs, ce statut a été si durement gagné qu’il est logique qu’il fasse l’objet d’une fierté particulière. »

Le racisme doit être combattu sur de nombreux fronts. Mais l’art ne suffit pas.

Si la couleur de peau joue un rôle dans la vie de ses personnages, Tayari Jones insiste : « Le racisme n’est pas au cœur de l’histoire. Ce qui est au cœur de l’histoire, c’est le fait que James est bigame. » Cela dit, elle est attentive au mouvement Black Lives Matter : « Le racisme est un problème très grave aux États-Unis. Les récents meurtres de Noirs non armés sont une forme de terrorisme. C’est une injustice qui doit être combattue sur de nombreux fronts à la fois. L’art est, bien sûr, une arme importante dans cette bataille. Il est une expression de l’humanité. Il révèle la complexité de la vie des Noirs et efface les barrières. Mais l’art, à mon avis, ne suffit pas. Cet été, alors que je regardais les jeunes défiler dans la rue, je n’ai pas senti que mon écriture était une contribution suffisante. »

C’est pourquoi elle joint le geste à la parole : « Mon âge et ma santé m’empêchent de rejoindre les marches, d’autant que la pandémie de Covid-19 est toujours vivace. Mais je donne de l’argent aux organisations qui aident les manifestants à fournir de la nourriture, de l’eau et des soins. J’ai fait un chèque à un groupe en charge de libérer les manifestants qui ont été arrêtés. Il s’appelle «FTP». Je pensais que les initiales signifiaient « Free the people » (« Libérez le peuple »). Quand j’ai lu mon reçu, j’ai vu que cela signifiait «Fuck the police » (« Nique la police »). Je n’ai pu qu’en rire et me sentir très vieille. »

Si Tayari Jones estime que le mouvement actuel est nécessaire, elle refuse d’en faire une recette littéraire : « Quelqu’un m’a demandé un jour pourquoi je ne mettais pas plus de Black Lives Matter dans mon travail, comme si je pouvais saupoudrer mes textes de Black Lives Matter comme je mettrais du sel sur une pomme de terre. J’aime rappeler aux gens que la vie des Noirs est importante, pas seulement la mort des Noirs. Les romans sont des explorations de la vie des Noirs et le fait même de les inclure dans un roman est la preuve qu’ils comptent. »

Zones grises

Certains Afro-américains avaient fait le procès au prix Nobel de littérature Toni Morrison de « mal représenter » sa communauté en parlant d’inceste dans son premier roman L’Œil le plus bleu. Une mésaventure qui est aussi arrivée à Tayari Jones, parce qu’elle parle de bigamie : « Récemment, on a déprogrammé une conférence sur Des baisers parfums tabac. Les organisateurs ont décrété que le livre était en opposition avec les objectifs de Black Lives Matter. J’ai été surprise car le livre avait été honoré par la NAACP (Association nationale pour la promotion des gens de couleur), la Hurston / Wright Foundation (une fondation de soutien aux écrivains noirs) et même le Caucus Noir du Congrès. Apparemment, une personne du comité a décidé que parce que James « n’est pas un bon père», le roman était offensant pour les Noirs Américains (et ces gens n’étaient pas noirs eux-mêmes.) J’ai été choquée parce que je pensais que nous avions cessé d’exiger que les auteurs noirs écrivent de la propagande culturelle. »

Ancienne enseignante en écriture créative à l’université, Tayari Jones ponctue son propos de ce qui pourrait être une définition de la littérature : « Tous les meilleurs romans placent les personnages sous une tension et une pression considérables. Ils explorent la complexité et l’ambiguïté morale. L’art s’épanouit dans les zones grises. »

À travers ses deux romans publiés en France, elle a montré son acuité pour mettre en scène des situations fortes, portées par des personnages complexes, dont elle pousse les tensions à l’extrême. Son talent de romancière se double d’une vision d’intellectuelle engagée et nuancée. Tayari Jones est une voix importante pour dire notre époque.

 


Un roman sauvé in extremis

Si Des baisers parfum tabac est aujourd’hui traduit dans plusieurs langues, ce roman a bien failli ne pas voir le jour…

« Je l’ai écrit comme une lettre d’amour à ma sœur aînée, Maxine. Elle et moi n’avons pas été élevées ensemble et je voulais qu’elle sache qu’elle est constamment dans mes pensées. Après avoir écrit une centaine de pages, j’ai présenté le résultat à mon éditrice. Elle l’a refusé car il présentait des similitudes avec mon précédent roman, qui n’avait pas été un succès commercial, raconte Tayari Jones. Elle a dit : ‘Nous n’allons pas gaspiller une nouvelle fois de l’argent.’ J’étais dévastée que la chose la plus personnelle et la plus courageuse que j’aie jamais écrite soit écartée à cause de l’argent.

Deux ans plus tard, j’ai fini mon manuscrit et je l’ai envoyé à ma sœur dans une jolie boîte. J’ai imprimé un deuxième exemplaire et l’ai mis dans le tiroir de mon bureau.

Je me suis ensuite rendue à une présentation, dont je pensais qu’elle serait ma toute dernière en tant qu’écrivaine. Je n’avais alors plus d’espoir pour la suite de ma carrière car je n’avais pas d’éditeur et les tirages de mes livres précédents étaient épuisés.

C’est alors qu’une chose miraculeuse s’est produite. Une très belle femme plus âgée m’a prise par la main et m’a présentée à un éditeur. Imaginez ma surprise lorsque l’éditeur m’a demandé : ‘Comment connaissez-vous Judy ?’ J’étais confuse car je ne connaissais personne de ce nom. L’éditeur a alors précisé : ‘Judy Blume [célèbre autrice de romans pour enfants et adolescent]. C’est elle qui vient de nous présenter.’ Mon cœur a fait un bond ! Quand j’étais petite, Judy Blume était mon autrice préférée et elle venait de sauver ma carrière littéraire. »

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