Santé

Coronavirus : le cri d’alarme des médecins tunisiens

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L'équipe du laboratoire de microbiologie de l'hôpital Charles-Nicolle de Tunis, le 15 avril 2020.

L'équipe du laboratoire de microbiologie de l'hôpital Charles-Nicolle de Tunis, le 15 avril 2020. © DR

En Tunisie, l’inquiétude gagne le corps médical alors que la pandémie de Covid-19 ne cesse de prendre de l’ampleur.

« Notre ambulance peut tourner en rond jusqu’à sept heures à la recherche de lits en réanimation pour des patients en détresse respiratoire, soupire Jed Henchiri, président de l’Organisation tunisienne des jeunes médecins (OTJM) et médecin d’intervention au Samu 01 (Tunis/Nord-Est). Le 12 septembre, on a cherché toute la nuit en vain une place. Résultat, un collègue médecin généraliste de 53 ans atteint du Covid-19 est décédé dans notre SMUR (service mobile d’urgence et de réanimation) ».

Le praticien craint que ce drame ne se reproduise et dénonce le manque de places en réanimation dans une région pourtant privilégiée où se concentrent le plus grand nombre de services spécialisés. Ce mercredi 23 septembre, seuls neufs lits y étaient disponibles, souligne-t-il, document à l’appuis. Un casse-tête pour ses équipes. « On en vient à activer nos réseaux personnels et à effectuer une sorte de tri en déclassant des patients pour faire de la place en réanimation », regrette-t-il.

Reprise exponentielle

Après une première vague qui n’avait entraîné qu’un millier de cas dont une centaine de décès au printemps, plus de 12.000 sont désormais officiellement recensés, dont plus de 9.900 actifs. Le taux infectieux a été porté à 50 cas pour 100 000 habitants et le nombre de décès total depuis le début de la pandémie est de 174.

Le dernier point sur l’évolution de l’épidémie effectué par la directrice générale de l’Observatoire National des maladies nouvelles et émergentes (ONMNE), Nissaf Ben Alaya, faisait état de 1200 nouveaux cas comptabilisés rien qu’entre les 21 et 22 septembre. Le 23, 265 patients étaient hospitalisés dont 72 en soins intensifs et 26 dans un état critique sous respiration artificielle.

De nombreux observateurs mettent en cause la réouverture des frontières le 27 juin

Pourquoi une telle accélération de la propagation du virus ? De nombreux observateurs mettent en cause la réouverture des frontières le 27 juin. « L’Etat ne cesse de déclarer que tout est sous contrôle alors que les chiffres explosent. Quand la vague de mars a été jugulée, on a ouvert en grand les frontières en abandonnant les tests systématiques, dès la sortie du confinement », s’insurge Jed Henchiri.

Il aura fallu attendre le 26 aout pour que tous les voyageurs entrants aient l’obligation de présenter des tests PCR négatifs. Ces derniers doivent être réalisé moins de 72 heures avant le premier embarquement. Les voyageurs en provenance de zones orange (dont la France), sont également tenus de s’engager par écrit à effectuer un auto-isolement de 14 jours dans un hôtel ou à domicile.

Cette durée peut être réduite à une semaine si un second test pratiqué 6 jours après l’arrivée s’avère négatif. Pour les zones de provenance à risque de contamination élevée, seules les personnes de nationalité tunisienne sont autorisées à entrer sur le territoire.

La Tunisie fait face à une nouvelle vague de Covid depuis l'ouverture de ses frontières fin juin.

La Tunisie fait face à une nouvelle vague de Covid depuis l'ouverture de ses frontières fin juin. © Adel Ezzine/XINHUA-REA

« Nous avons imposé ces mesures car le non-respect de l’auto-confinement obligatoire a entrainé des importations de cas », explique le Professeur Habib Ghedira, pneumologue et membre du comité scientifique de lutte contre le coronavirus.

Principale source d’inquiétude : l’étendue des nouvelles contaminations hors clusters. « Nous constatons désormais une transmission communautaire chez plus de 85% des personnes atteintes. Nous ne pouvons plus remonter au cas contact, ce qui fait que l’incidence progresse sans cesse et que l’intervention de l’État est plus difficile », poursuit-il. D’autant plus qu’une proportion équivalente de cas actifs seraient asymptomatiques.

Prise de conscience

L’instance nationale d’évaluation et accréditation en santé (INEAS) a lancé un guide de recommandations le 23 septembre afin d’harmoniser les pratiques des professionnels. Objectifs : éviter les contaminations entre patients et avec le personnel travaillant dans les lieux de santé, mais aussi trier et redéployer des patients à risques selon un système de score lié à leurs symptômes. Il devrait être également transmis aux petits dispensaires, aux pharmacies et aux cabinets privés.

« Les gens étaient déprimés et ont totalement décompensé après le confinement. Entre les mariages, les sorties dans les bars et boites de nuit, on a vu des festivités se tenir en vase clos climatisés, vecteurs numéro 1 du virus », regrette Kaïssar Sassi, anesthésiste-réanimateur et trésorier de l’Association des médecins tunisiens dans le monde.

Il faut respecter les mesures barrières, car l’État ne peut pas tout régler à lui seul

« Nous demandons des mesures pour éviter une situation alarmante dans deux ou trois mois. Je ne suis pas inquiet mais il faut une vraie prise de conscience de la population face au risque. Il faut veiller à ce que les mesures barrières soient respectées, car l’État ne peut pas tout régler à lui seul », abonde Habib Ghedira.

Des campagnes de prévention sont également relancées dans les médias. Ont-elles toujours la même pertinence passée l’angoisse mondiale de la première vague ? Le chef du gouvernement, Hichem Mechichi, écarte jusqu’à présent le scénario d’un reconfinement. Il intensifie les campagnes sécuritaires pour faire respecter les gestes barrière dont le port du masque dans les lieux de rassemblement, moyens de transport, institutions et autour des établissements scolaires.

Très chers masques

Mais les masques coûtent cher et les citoyens ont été touchés de plein fouet par l’accélération de la crise économique. Et le décret du 24 août les rendant obligatoires dans les espaces publics n’y a rien changé.

Autre dilemme pour les bourses tunisiennes, le prix des tests PCR, inaccessibles pour beaucoup. En laboratoire privé ou à l’institut Pasteur de Tunis, il faut compter en moyenne 200 dinars pour les réaliser. Et si, depuis peu, des structures privées sont habilitées à en effectuer, elles ne sont qu’une dizaine pour le moment (principalement dans le grand Tunis mais aussi à Bizerte, Gabes, Zarzis, et Djerba). Maigre consolation, le président Kaïs Saïed a ordonné la mise en place d’un laboratoire d’analyses mobile à Sidi Bouzid.

Le président Kaïs Saïed a ordonné la mise en place d’un laboratoire d’analyses mobile à Sidi Bouzid

Conséquence, le SAMU est contraint de pallier au manque de lieux autorisés à effectuer des tests. « Les gens font la queue devant notre poste de Samu pour des tests PCR et c’est à nous, médecins, de les effectuer en plus de notre mission de sauvetage et de réanimation, cela nous prend du temps alors que nous sommes déjà débordés », déplore Jed Henchiri.

Seules les personnes symptomatiques peuvent désormais être testées ainsi que l’entourage très proche des personnes positives. Or, sur les 5581 tests effectués, 1219 nouveaux cas positifs ont été détectés, selon les communications officielles, soit une incidence de plus de 20%.

« C’est très alarmant, si on testait toute la population ce serait bien pire, s’inquiète Kaïssar Sassi. Il n’y a pas d’analyse de la gravité de la situation alors que, hors Covid, l’activité régulière des hôpitaux sature déjà rapidement. »

Etat des lits de réanimation dédiés au Covid pour le 23 septembre 2020.

Etat des lits de réanimation dédiés au Covid pour le 23 septembre 2020. © Crédit : régulation Samu 01 / Tunisie

Risques de saturation des hôpitaux

Selon les estimations de l’Association des médecins tunisiens dans le monde, au maximum 700 patients pourraient être ventilés en même temps dans tout le pays, dont seuls 150 avec des vrais lits de réanimation où 1000 médecins seraient prêts à travailler. Mais tous ne seraient pas exclusivement dédiés au Covid. Le comité de suivi estime de son côté à 160 les réanimateurs dans le public, 250 dans le privé et plus de 500 seraient à l’étranger…

Comment, dans ces conditions, faire face au pic attendu entre mi-octobre et mi-novembre ? « On nous laisse courir à la catastrophe. Le ministre de la Santé a été remplacé en pleine crise, et il n’y a pas de communication autour de la vision du nouveau ministre. Nous craignons une saturation des systèmes de soin et les risques de révolte populaires qui en résulteraient », met en garde Kaïssar Sassi.

Un point de vue que ne partage pas Habib Ghedira : « Il n’y pas de discontinuité dans les mécanismes de réaction à l’épidémie, mais on aurait peut-être pu être plus rapides. Si ce changement a pu retarder certaines mesures, les structures sont, elles, fonctionnelles ».

Des praticiens appellent à reporter les chirurgies non urgentes afin d’économiser les médicaments

Pourtant, des praticiens appellent à arrêter l’activité à froid des hôpitaux et à reporter les chirurgies non urgentes afin d’économiser les médicaments et de diminuer la pression sur les équipes soignantes. En conférence de presse, Nissaf Ben Alaya se veut au contraire rassurante quant aux capacités d’absorption des hôpitaux publics et du privé. Sollicités, l’ONMNE et le ministère de la Santé, à qui nombre d’acteurs du secteur reprochent son manque de transparence, n’ont pas donné suite à nos demandes d’interviews.

Amin Hammas, résident (interne) en 4e année d’anesthésie-réanimation a bien étudié la question. Sa thèse soutenue en janvier 2020 faisait un état des lieux des services de réanimation dans les services hospitalo-universitaires où il a pu comptabiliser 331 lits, soit une moyenne de 3 lits pour 100 000 habitants. Seulement, « la plupart couvrent la région côtière du Sahel et la capitale, le centre et l’ouest du pays sont délaissés. C’est un problème ancien car toute l’économie est structurée ainsi ».

À la réunion du comité de crise, Habib Ghedira assure que « personne ne sera lâché dans la nature, les patients pourront être pris en charge rapidement grâce à la fluidité du circuit des transports entre les différentes régions du pays ».

Jed Henchiri qui a officié par le passé à Gafsa, sa ville natale, nuance : « Cela suppose que toutes les régions disposent d’ambulances et de routes en bon état. C’est loin d’être le cas entre certaines localités du bassin miniers par exemple et Sfax ».

Manque de ressources humaines

Au-delà du nombre de places existant, la qualité des services laisse parfois à désirer. « Les plateaux techniques ne sont pas toujours optimums et on manque cruellement de ressources humaines. Certains services n’ont qu’un ou deux médecins pour une dizaine de lits, et c’est encore pire en ce qui concerne les aides-soignants, qui sont en moyenne un pour dix lits de réanimation. C’est important de savoir d’où on part pour comprendre la capacité d’extension de ces services en temps de pandémie, car même si on reçoit des équipements, ils ne pourront fonctionner qu’avec du personnel », complète Amin Hammas.

Pour faire face au manque d’équipements, des services et associations de professionnels de la santé ont lancé leurs propres cagnottes, sans plus espérer d’aides de l’État. Téléthon, dons de l’étranger et de particuliers, quelques 200 millions de dinars ont pourtant été récoltés à l’échelle nationale pour pourvoir au manque d’équipements.

Le ras-le-bol est tel parmi le personnel médical que des résidents sont sortis manifester le 21 septembre

« 50 millions ont été utilisés et 150 sont engagés pour l’achat de matériel de réanimation et d’équipement des ambulances mais dans l’attente de la finalisation de procédures comme les appels d’offres », répond Habib Ghedira à ceux qui se demandent où sont passées les sommes récoltées par l’État depuis le début de la crise.

Les citoyens espéraient que la caisse dédiée, dite 18-18, permettrait de débloquer des fonds rapidement mais la bureaucratie semble avoir pris le dessus. « Nous sommes 130 médecins fraichement diplômés sur le territoire à avoir été recrutés dans le cadre de cette lutte contre le Covid. Et après six mois de travail, nous n’avons toujours pas perçu notre salaire », reproche encore Jed Henchiri.

En attendant, son secteur au Samu a été pourvu en équipement spéciaux comme les blouses et masques, « mais dans d’autres services que je représente, une bavette chirurgicale peut servir un interne ou résident ou même médecin de première ligne pendant 24h ».

Le ras-le-bol est tel parmi le personnel médical que des résidents (internes en médecine) ont déjà protesté le 21 septembre aux urgences de Mongi Slim à la Marsa où les patients Covid se retrouvent mélangés aux autres. Le 30 septembre, ce sera au tour du syndicat national des infirmiers d’entreprendre une grève générale, au risque que cela ne fragilise encore davantage un dispositif de santé déjà sous tension.

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